L'Etoffe des jours

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Amandine tombe sous le charme de Paul-Marie, fils de riches négociants. Le coup de foudre est réciproque mais les parents n'ont-ils pas d'autres projets pour leurs enfants ? Et la France ne va-t-elle pas se réveiller un matin d'août 1914, au son de la mobilisation générale ?

Les élégances, toutes les élégances, celle qui s'expose et parachève la femme et celle silencieuse et bouleversante du cœur, se révéleront dans la générosité, l'amitié, l'amour et dans la souffrance quand arriveront les sinistres télégrammes du front. Mais Amandine est riche d'idées novatrices et souhaite créer un rayon de prêt à porter au sein de la boutique familiale.


L'auteur : Le goût d'écrire est venu à Mireille Pluchard lors de ses recherches généalogiques. Est née alors une trilogie, la saga des Teissier, narrant la vie de sept générations de ses ancêtres. Passionnée d'Histoire et d'histoires, Mireille Pluchard brosse les portraits de personnages attachants et sait entraîner le lecteur dans des intrigues palpitantes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914188
Nombre de pages : 253
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Extrait
I

30 juin 1894.

QUATRE TÊTES ÉTAIENT PENCHÉES sur la traditionnelle bressolle1 en bois de noyer qui avait abrité plusieurs générations de Malauthier et que nul charançon n’était venu creuser de sa boulimie cellulosique.
Trois têtes brunes et une dont les tempes et la nuque grisonnaient contemplaient un nouveau-né qui gesticulait dans ce nid de dentelle blanche auquel une servante avisée venait d’ajouter un nœud de satin rose.
Il y avait là Maurice, dix-huit ans, fils aîné de la famille, ébloui par la vitalité de cette enfant d’à peine quelques heures. Cette petite sœur arrivait à point nommé pour le dérider de ses angoisses de potache en attente des résultats du baccalauréat, épreuve qu’il avait subie dans tous les sens du terme.
Pour son père, exigeant et sévère, qui lui laisserait jouir d’un été plein de promesses, pour sa mère qui le regarderait alors avec des yeux débordants de fierté, Maurice espérait, s’abîmait dans des calculs hypothétiques, invoquait l’indulgence des correcteurs et lâchait des soupirs à fendre le cœur.
À ses côtés, Charles, son cadet de deux ans, affichait l’air dédaigneux des adolescents prêts à juger les adultes et leur comportement insensé, voire indécent : des parents qui, passé la quarantaine, s’extasiaient sans vergogne devant leur nouvelle progéniture. Un bébé dont il faudrait s’occuper jour et nuit ! Point n’était besoin de lui demander son sentiment.
Il n’y a rien qui suscite l’admiration ni l’attendrissement, disaient ses yeux gris acier qui regardaient, sans la voir, la petite boule rose emmaillotée, encolinettée2, bordée d’une couette duveteuse jusqu’au ras du menton. Non, franchement non !
Le benjamin des fils Malauthier, Armand, se situait, à cause de ses treize ans, dans un état intermédiaire et inconfortable. Chez lui, les rondeurs de l’enfance qui persistaient dans son visage et son corps potelé le disputaient à la balourdise de l’adolescence, la voix de fausset qui soudain se substituait à sa tonalité grave et une gaucherie récurrente qui lui valait les regards sans aménité de son père et les moqueries de ses frères.
Jusqu’à ce jour, petit dernier chouchouté par sa mère, il sentait poindre une éviction du cœur maternel, voire paternel, au profit de cette chose vagissante et rougeaude.
– Tous les bébés ressemblent à de grosses larves informes et ondulantes, disait son frère.
Armand n’était pas loin de penser que Charles disait vrai. Néanmoins, il rougit de sa mauvaise foi quand le nourrisson sourit aux anges. Ce n’était pas si laid, un bébé.
Il en était là de ses réflexions quand Pierre Malauthier congédia ses fils sans plus de formalités.
– Voilà, mes enfants, vous avez fait la connaissance de votre petite sœur. Votre mère a souhaité lui donner le prénom d’Amandine… et je ne sais rien refuser à ma chère épouse, déclara-t-il en se tournant vers le magistral lit de milieu où s’alanguissait dans des draps blancs et parfumés à la subtile odeur de lavande la charmante Geneviève au teint pâle et aux yeux cernés par l’effort fourni. Si vous le voulez bien, nous laisserons ces « dames » reposer.
Il prit la main de Geneviève, la porta à ses lèvres d’un geste brusque qui trahissait son manque d’habitude dans l’art de la galanterie et sortit de la chambre sur la pointe des pieds, suivi du trio masculin qui n’avait pas dit

***


Pierre Malauthier, M. Pierre pour les uns, lou Moussu3 pour son personnel, ses ouvriers agricoles, était à la tête de ce que l’on nomme une « belle » propriété, c’est-à-dire de bon rapport.
Situé aux portes est de la cité minière d’Alais, s’acagnardant4 au pied du versant sud du Bois Nègre, le domaine des Granges Brunes s’ouvrait sur une plaine qui portait le regard et le perdait à l’horizon jusqu’à la barrière rocheuse du plateau calcaire de Deaux.
Lou Moussu était fier de ses terres sagement réparties, selon la texture du sol et leur exposition, en pièces à céréales, en vignes aux ceps nerveux, en fruitiers qui rompaient la monotonie des cultures basses. Il était fier de ses pâtures à flanc de colline où s’égaillait un troupeau de moutons d’au moins deux cents têtes, trois cents au retour d’estive, de ses bois de chênes où, très tôt, son père l’avait initié à la rabasse5. Que dire alors de l’harmonieuse bâtisse cévenole malheureusement dissimulée par deux immenses granges à la toiture foncée qui avait valu, à tout le domaine, le nom de Granges Brunes ?
– Comment cela, monsieur, vous demeurez dans des granges ? s’était étonnée Geneviève Coulet à laquelle il faisait, dans le début des années 70, une cour pressante et pressée.
– Il ne tient qu’à vous, chère demoiselle, de venir découvrir ce que cachent ces granges brunes qui vous intriguent tant, répondit sans se troubler Pierre Malauthier.
– Et si je vous prenais au mot, cher monsieur ? le titilla-t-elle.
– Je serais le plus heureux des hommes… et vous ne seriez pas déçue, mon logis est des plus convenables.
Geneviève Coulet prenait vraisemblablement plaisir à ce frivole marivaudage. Décidément, la plaine alaisienne offrait plus de légèreté que son rigide canton viganais où son père, le très guindé Génius Coulet, exerçait la profession de filateur de soie et où sa mère, à trop jouer les dames patronnesses, semblait porter tous les malheurs du monde.
Pour le plus grand plaisir de la jeune fille, ses parents entretenaient de solides relations avec leur parentèle du bas pays et les nombreux séjours que Geneviève y faisait étaient autant de bouffées d’air pur à rapporter dans l’étouffant huis clos du vieux bâtiment d’habitation jouxtant la filature Coulet.
C’est au cours de l’un d’eux qu’elle avait ébauché une idylle avec Pierre Malauthier ; il approchait de la trentaine, avait une belle prestance, le regard vif, le phrasé réfléchi, la réflexion sûre et juste.
Les parents de Geneviève donnèrent leur bénédiction, non sans avoir pris force renseignements sur ce gendre potentiel, un peu pressé de convoler, certes, mais bien peu regardant quant à la dot promise.
Ne claironnait-il pas à qui voulait l’entendre :
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