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Titre
L’étrangeté du moi
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Titre Claude Damian
L’étrangeté du moi
Roman
5 Éditions Le Manuscrit
© Éditions Le Manuscrit, 2006 www.manuscrit.com ISBN : 2-7481-8186-7 (livre imprimé) ISBN 13 : 9782748181869 (livre imprimé) ISBN : 2-7481-8187-5 (livre numérique) ISBN 13 : 9782748181876 (livre numérique)
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L’étrangeté du moi
Aussi loin qu’il m’en souvienne, j’ai toujours aimé rester à l’écart. Je ne me sentais rien de commun avec personne. Les enfants, dans leurs jeux, singent les adultes, distribuent des rôles conformistes : gangster ou policier, père ou mère. Je m’imaginais des destins plus nobles. Le monde surtout me fascinait : je parcourrais divers pays, me fondrais dans leurs coutumes, portant le costume traditionnel, apprenant leurs langues, partageant leurs modes de vie. Seuls, les voyageurs aux pieds légers obtenaient mes suffrages, ceux qu’on ne remarque pas, qui sont partout chez eux. Ironie du sort : il me faut à présent être de ceux-là -mais pour d’autres motifs. Je m’assois à une terrasse de café, dans une petite ville près de la frontière espagnole. Le printemps est clément d’abord, puis, comme les chats, sort ses griffes au moment où on s’y attend le moins : mars ressemble parfois à juin, et avril se retourne vers l’hiver avec une pointe de regret, lâchant des plumes de cygne, saupoudrant la campagne et les pavés de sucre glacial. Aujourd’hui, il fait très doux et je me sens étonnamment bien. On croit ne rien pouvoir oublier d’important. Moi, je soutiens le contraire. J’aime les paradoxes : contredire est une jouissance que je m’octroie parfois.
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L’étrangeté du moi
J’allonge mes jambes et fais signe au garçon, jeune homme longiligne au visage anguleux dont les yeux s’insinuent en vous avec avidité, apanage de sa profession. « Vous désirez ? » À ce moment précis, on s’imagine pouvoir exprimer l’ineffable, tout obtenir après une invite aussi directe. Mais je reste modeste : « Une orange pressée. » Son regard a effleuré mon jean et mon tee-shirt vert délavé dont la forme vague ne révèle rien. Il est resté sur sa faim. Des frustrations, qui n’en pas ? On préfère habituellement les occulter. Mais certaines choses paraissent naturelles, et quand elles ne se présentent pas, on ressent une rancoeur – lèvres qui se serrent en un rictus ambigu – prête à s’extérioriser. Ah ! Tu es mécontent, mon bonhomme, mais qu’est-ce que j’y peux ? Des déconvenues, je pourrais en extirper, et ce n’est pas toi qui gagnerais. Comme un vol d’hirondelles brusquement dérangées, mes idées s’élancent dans toutes les directions et moi, je reste là, le corps calé sur une chaise cannelée peu confortable, les jambes étendues devant moi, sans vis-à-vis. Personne pour m’interroger partager mes ennuis. Parce que je l’aï voulu ainsi, bien sûr. On n’est pas seul par hasard. Même si, parfois, on préférerait ne pas avoir fait ce choix. D’ailleurs, qui pourrait m’aider ? La bonne volonté des autres, comme leur bienveillance, est si superficielle ! Ils vous font crédit par paresse, jusqu’à preuve de leur
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