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L'Europe et les anges

De
377 pages
Une révolution commence sous les traits d'un petit terrorisme urbain. Les ressorts de ce terrorisme sont dans la convergence inattendue d'options jadis séparées : un anarchisme résiduel, un nationalisme de résistance d'un genre nouveau et une culture nourrie d'Islam et d'exigences de justice. Les idéologies passent, les visions politiques sont bornées par le langage qui les expriment... Mais la soif de justice traverse les cultures. La violence, cependant, n'exclue ni l'amour, ni l'humour. Et si l'amour, finalement, l'emporte : la lutte continue...
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L’Europe et les angesRené Abel
L’Europe et les anges
ROMAN© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-1319-5 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-1318-7 (pour le livre imprimé)Avertissement de l’éditeur
Découvert par notre réseau de Grands Lecteurs (libraires, revues, critiques
littéraires et de chercheurs), ce manuscrit est imprimé tel un livre.
D’éventuelles fautes demeurent possibles ; manuscrit.com, respectueuse de
la mise en forme adoptée par chacun de ses auteurs, conserve, à ce stade du
traitement de l’ouvrage, le texte en l’état.
Nous remercions le lecteur de tenir compte de ce contexte.
manuscrit.com
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone:0148075000
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.comPREMIÈRE PARTIE :
DEBOUT LES ANGES !LES ANGES-NEUTRINOS
Lesangespassentàtraverstoutetnesontconnus
que bien après leur passage. Comme les neutrinos.
Tracelégèresur unfiltretrèsfin. Apeinematériels,
lesangessontperçus-minceéclair-danslanuitpro-
fonde, en un instant. C’est dans les rêves que les
humains, parfois, les reconnaissent. Mais au réveil,
l’éclairestoublié. Perdupourlelangage. Lesanges
sont passés.
Ilrefermalaporteetrestaunmomentdansl’obs-
curité, avant d’allumerla petite lampe, audessus du
piano. Ilenavaitjouéautrefoisetlepianoavaitvécu
touslesdéménagements. Levieuxmeublevideavait
toujours l’apparence d’un piano. Mais aujourd’hui,
à l’intérieur : pas de cordes. Un fusil et des boites
de cartouches. Quelques couteaux aussi, dont le
longpoignardfinlandaisdanssagainedecuirfauve.
Unebellegainepatinéequienveloppaitlamoitiédu
manche. Un plaisir au toucher. Il sortit le poignard
et caressa du doigt le fil de la lame. La sonnerie du
téléphonelefitsursauter. Quipouvaitbienappelerà
cette heure ?
« Prêtresse de la nuit ». Une ancienne plaisan-
terie. Un soir de drague dans un bar. Entre eux,
c’étaitresté. Aprèsl’amour,ledésamour. Maisilen
9L’Europe et les anges
étaitrestéquelquechose. Unefraternitéunpeucom-
plice d’anciens amants qui ne se sont jamais fâchés.
Ilsavaientvécuplusieursmoisensemble. Lescorps
s’accordaientbienetlespenséesnes’opposaientpas
vraiment. Des divergences politiques, surtout. Les
idées la laissaient de glace. Et puis elle aimait trop
les corps pour garder la tête froide. Ensuite, le jeu
des rencontres, des hasards, des oublis, les avait sé-
paré. Laviequifileetsedémaille. Quevoulait-elle?
« Oui, je t’écoute.
Ils’installadanslefauteuiletsemitàécouter,tout
en dégrafant sa cravate. Farida, la prêtresse de la
nuit, n’avait besoin que de parler, sans doute. Voix
tendue dans l’écouteur :
C’étaitdoncplusgravequ’ilnel’avaitpensé. Fa-
rida vivait avec un drogué. On pouvait s’attendre à
tout avec les drogués. Il lui avait dit de ne pas se
mettreaveccetype. Qu’ellen’auraitquedesennuis.
Mais Farida n’avait jamais résisté à un homme qui
lui plaisait. Elle traversait la vie, sexe en avant. Sa
religion,disaitlevieux Mahmoud,sonpère,c’estle
sexe.
Ilreposaletéléphoneavecunsoupir. Cesoir,elle
tombait mal, il fallait qu’il se repose. Etre toujours
enbonneconditionphysique. Enprévisiondelapro-
chaine expédition punitive. Mais comment refuser
quelquechoseàlaprincesse. Parelle,ilavaitconnu
un monde nouveau où la fraternité guidait seule les
relations.
Aziz, le frère de Farida ; Nadia son autre soeur,
plus jeune. La belle Nadia. Sa famille et d’autres
amis du même milieu d’émigrés ou fils d’émigrés.
10René Abel
Et puis surtout, Mohammed, dit Maurice, l’électri-
cien. Ce n’était qu’un cousin éloigné -éloigné de
tout-maisc’est aussi parFaridaqu’il l’avait connu.
Maurice,lerebelle,sesconnaissancestechniques,
ses talents de bricoleur, son courage en faisaient un
élément moteur du petit groupe. Au chef, Mahfouz,
lesgrandsdesseins;àMauricelacapacitéderéaliser
les actions de terrain.
Ilpassadanslacuisinepourseverserunverrede
vin rosé et revint s’asseoir en attendant Farida. Une
chosequelesmusulmansnecomprendraientjamais:
le vin. Quoique, jadis, un fameux poète avait été
connu pour son amour du vin. Abou Nuwas. Mau-
riceenparlaitavecuneadmirationteintéedecrainte.
D’un côté : Admiration pour la langue superbe du
poète, son humour iconoclaste, et d’un autre côté :
crainte de la transgression.
Quoiquepourlatransgression…Mauriceétaitun
transgresseur né. Musulman déviant, monothéiste
farouche, mais peu pratiquant -sauf qu’il ne buvait
jamais d’alcool. Révolutionnairepar nature,opposé
à tous les pouvoir, fantasque et généreux.
Par habitude, il alluma la télévision. Un homme
parlait, un ministre. Il parlait de la France et de
sa défense. Portant beau, verbe clair, idées nettes,
sortidesgrandesécoles sansdoute. Voix calme, ton
confiant dans l’avenir. Je vous dis la vérité : Vous
pouvez me croire. La vérité, ça me connaît : je suis
un professionnel.
Le journaliste, prudent dans ses questions, atten-
tifà son expression, laissait parler le décideur, n’in-
tervenant que pour relancer le propos. Le ministre
11L’Europe et les anges
-comme un prédicateur- semblait croire ce qu’il di-
sait
C’est évident…. Pour nous, pour nos enfants…
Finies les guerres… Heureusement… Evidem-
ment, il nous appartient de nous recycler. Etre
plus compétitifs… Vendre à l’étranger… Là où
nous sommes les meilleurs… D’ailleurs, on nous
fait confiance… On nous demande des armes
pour s’équiper… Ce n’est pas le mieux, sans
doute, mais il faut penser à préserver l’emploi.…
Danslamesuredupossible…Sanstropdedégâts
pour nos industries de pointe… Un savoir-faire
que nous allons partager d’ailleurs… Afin de ne
pasproduireseuls…Afind’êtrepluseuropéens…
C’est l’avenir…
Le ministre eut un demi-sourire averti :
- Allons, c’est l’Europe, la grande puissance de
demain, pour nous, pour nos enfants… Pensons
à une défense européenne… Dans le cadre de
l’OTAN, bien sûr…
Rageur, Carlos coupa la télévision et avala son
verredevin. Ils’enresservitunautreets’affaladans
le fauteuil. Dans cette Europe-là, effectivement la
France, c’est fini. Engluée dans un conglomérat de
protectorats. Satellites et fiers de l’être ! Dans le
cadredel’OTAN.Ladémocratiedemarchéappelée
libéralisme. Le capitalisme triomphant ! Pas de
citoyens: lesconsommateurssuffisent. Lesloupset
les moutons dans le même enclos. Et la liberté pour
tous ! Hypocrites !
12René Abel
Ils ont fait ce pari : Construire l’Europe sur la
ruinedesnations. Cequiestcohérentavecladémo-
cratiedemarché,c’estàdireunedémocratiesoumise
au marché ! Médiocrité opportuniste et combinarde
des politiciens. La colère le gagnait. De fureur, il
jeta son verre vide sur le tapis. Laissons cela, on en
reparlera après la révolution…
Belle Farida. Qu’est-ce qui n’avait pas marché,
tous les deux ? Ils avaient été heureux ensemble.
Une grande. complicité dans les plaisirs ; estime et
confiance dans la routine et dans les contraintes. Il
y avait eu, bien sûr, des rencontres, des aventures.
Maisellen’étaitvraimentpartiequelorsqu’elleavait
connu le prof. et la sécurité qu’il offrait.
Enréalité,leprofn’étaitpasencoredivorcé. Etla
maison appartenait à sa femme. La vie avait fait le
reste. Un procès qui traîne en longueur. Un amour
qui fait long feu. Puis la rencontre du drogué. Le
grand amour réalisé autrement… Il avait suivi tout
çadeloin. Pourquoirevenait-ellecesoir? Pourquoi
voulait-elle lui parler ? En quoi pouvait-il l’aider ?
Et tout cas, s’il le pouvait, il le ferait. Pour la prin-
cesse de la nuit.
Il était encore dans ses pensées, lorsque trois
coups légers l’avertirent. Elle frappait toujours
ainsi, autrefois. Farida devant la porte. Pâle, les
traits tirés, mal coiffée, mais toujours attirante.
Baiser sur lajoue. Toujours son parfum musqué.
« Entre, assieds-toi. Raconte…
Sans doute, il faisait bien l’amour. Et bisexuel,
comme Farida. Pour la drogue, elle avait dû l’ac-
compagnerunpeu. Audébut,entoutcas. Pourvoir.
13L’Europe et les anges
Panthère curieuse de tout, elle n’avait sûrement pas
résisté à un plaisir nouveau.
Commentluiexpliquer? Ellenecomprendraitja-
maisrienàlapolitique. Tuveuxboire? Illuirevint
brusquementqu’autrefois«tuveuxboire»signifiait
autre chose. Comme un code entre eux. C’était sa
salutation du matin, bien à elle, Salut intime et fa-
milier. Iln’avaitjamaisconnudefemmequi,autant
qu’elle, aimait les fellations.
Danslemomentactuelpourtant«tuveuxboire»
était la question ordinaire. Qu’avait-ellepensé ?
Il lui versa un verre d’alcool, le même que pour
lui : du Cognac. Elle ne buvait presque jamais au-
trefois. Sans respirer, elle avala le liquide et tendit
à nouveau son verre, d’un air de défi. Le deuxième
verre fut reposé vide sur le guéridon. Plus calme-
ment, à voix presque basse, un peu rauque, les san-
glots proches, elle parla :
Il faillit la presser de questions, mais se tut. Elle
parlerait si elle le voulait. Le silence s’établit. L’al-
cool commençait à faire son effet.
Elleôtasessouliersàtalons(toujourssondésirde
se grandir, elle qui se voyait trop petite) et s’étendit
sur le divan. Il la regarda s’enfoncer dans le som-
meil. Sûrement,ellenes’étaitpaslaisséealleràdor-
mirdepuisplusieursjours. Illaregardaunmoment:
sonpetitvisageauxtraitstirés. Quefaired’elle? Un
belangefatigué! Unangedelanuit. Superbeetdé-
pravé. Mais aujourd’hui : unepetitefillefatiguée
14René Abel
Elledormaitsurlecanapé. Commesoulagée,cal-
mée,presqueheureuse. Sonsacàmainétaitrestésur
lepiano. Illepritpourledéposersurleguéridon. Le
petit sac était étonnamment lourd. Machinalement,
il l’ouvrit -cherchant la cause de ce poids.
Le pistolet noir fut vite trouvé, malgré le mou-
choirquil’enveloppait. Commentétait-elleentréen
possession de cette arme ? Un Beretta neuf milli-
mètres. Petit en apparence, mais d’un calibre res-
pectable. Il avait toujours aimé les armes. Celle-là
tenaitbiendanslamain. Méthodiquement,ilôtales
balles une à une avant de replacer le chargeur vide
dans son logement.
Il passa dans sa chambre à coucher. et déposa
ses vêtements sur une chaise. Il revint nu et éteignit
dans la pièce. La lumière de la chambre trouait la
pénombre. Farida était un bel animal endormi.
Lamainquimontelelongdelajambe;latiédeur
sous la jupe ; la douceur de la peau en haut de la
cuisse,àl’intérieur. Commeautrefois,ellenemettait
jamais de culotte. Fente merveilleuse sous la touffe
du pubis. La caresse la fit gémir doucement. Sans
sortir du sommeil, ouverte, elle accueillit le corps
quilapénétrait. Aprèslongtempsdeplaisirhaletant,
l’orgasme la réveilla.
Ils finirent la nuit enlacés dans le grand lit. Au
réveil, elle regarda sa montre :
Elle se précipita vers la salle de bain.
15L’Europe et les anges
Le café était brûlant.
Elle avala la moitié de la tasse.
Unbaiserrapide. Ellepartitencourant. Il écouta
le bruit des talons sur les marches des escaliers.
Comme autrefois, elle était toujours pressée. Ado-
rableetbrouillonne. Imprévisibleetfascinante. Dif-
ficile de ne pas aimer la princesse de la nuit.
C’étaitily aquelquesjours. Azizavaitdemandé,
le lendemain, au baroùils s’étaientretrouvés :
Biensûr,Azizs’enmoquait. Ilfaisaitsimplement
son devoir de frère : savoir qui sa soeur fréquente.
Ça doit se faire, par habitude, par convenance. Le
sensdelafamille. BienqueFaridasoitdepuislong-
temps sortie du milieu familial. En bon frère, il in-
siste :
Mais Aziz n’est pas venu pour parler de sa soeur
Les nouvelles le préoccupent :
Carlos est confiant. Ne pas trop s’inquiéter. Pas
visiblement,entoutcas. Faireattention,c’esttout. Il
pensaaudictonarabe: L’affolementdansl’épreuve,
c’est une autre épreuve. Il dit le proverbe en arabe
écrit : El djaza’fi l-moussîba : moussîba ‘oukhra.
Aziz,surpriscommetoujoursd’entendreunpaïen
parler dans la langue du Coran, répéta le proverbe
dans son arabe. Une langue rapide, presque incom-
préhensible pour Charles.
16René Abel
Rien à faire de toute la soirée. Retour à l’appar-
tement ; à l’évier débordant de vaisselIe. Il pensa
à Mahfouz. Le chef. Un grand ami de Farida, elle
qui d’habitude ne fréquentait pas les Arabes, même
ceux de la famille. Elle les trouvait trop religieux,
machos, bornés à un monde qu’elle fuyait depuis
l’enfance. Et elle savait mal l’arabe, même si son
pèrel’avaitobligée-commelesautresenfants-àap-
prendreparcoeurdegrandspassagesduCoranetles
prières. Mais elle aimait bien le grand chef.
Mahfouz était le plus cultivé de tous ceux qu’il
connaissait. Etc’étaitle seul quisavaitjongler avec
le droit et la politique. L’intellectuel aux idées pré-
cises. En plus, il savait bien l’arabe -ce qui pouvait
être utile pour un groupe commençant, sans grande
expérience du terrorisme. Pour les contacts.
Biensûr,sonhumourdécapantdéroutaitsouvent.
Mais pour les projets à long terme, pour les straté-
giesdelonguehaleine,pourlescoupsbienpréparés,
personne neleremplaçait. Unaraberedevenuarabe
sous la pression des événements, animé de passion
froide, de calculs longuement pensés. Coeur d’or et
intelligence froide. Carlos se demanda ce que Fa-
ridaluitrouvait-ellequinesouciaitpasd’idéespoli-
tiques. L’amitié,parfois,suitdescheminsétonnants.
Une règle d’or du clandestin, disait Mahfouz :
La discrétion totale, l’anonymat, l’étanchéité abso-
lue entre les groupes. Ce qu’on ne sait pas, on ne le
dira pas. Et ne pas sous-estimer l’adversaire. Il y a
des flics malins, et ils ont beaucoup plus de moyens
que nous. Donc : Travailler seuls. Se tenir à l’écart
des collectifs et groupes existants, comme les Cel-
lulesPopulairesoul’écoterrorisme. Pasderelations
17L’Europe et les anges
avec ces groupes trop bien connus. Et surtout pas
d’actions communes. Les flics n’attendent que ça
pour perquisitionner. Et pour se renseigner sur les
activités-réellesousupposées-desunsetdesautres.
Manière de compléter leurs fichiers.
Carlossepréparapourlanuit. Dormir,pourpou-
voir se lever sans trop de peine et reprendre le che-
min de la bibliothèque, le gagne-pain, l’occupation
officielle. Subir la patronne, sa morale froide, son
humour incertain, sa certitude d’avoir toujours rai-
son. Il chargea la cafetière : n’avoir plus, au matin,
qu’un bouton à pousser.
Deux jours plus tard : toujours pas de nouvelles
de Farida. Mais il avait revu Aziz :
Aziz repartit, comme toujours, en coup de vent,
après un portrait presque amoureux de sa soeur Na-
dia. Sa beauté, sa gentillesse, son honnêteté.
Derrièresonguichet,àlabibliothèque,Carlosrê-
vait. Surpris de penser à Nadia qu’il connaissait
à peine. Comme dans les Mille et une nuits, Na-
dia sous les traits de la princesse Badr-el-Boudour,
« pleine lune des pleines lunes ». Il serait, lui, le
prince Chams-en-nihâr, « Soleil des jours »….
Retour à la vie réelle : Sa conquête du moment
étaitdevenueunembarras. Elleaimaitfairel’amour,
maisellevoulaitqueçanes’arrêtepaslà. Ellesefai-
saittoutepetiteenattendantmieux. Elles’incrustait.
Elle pensait au mariage. Aux choses à prévoir pour
l’installation. Un logement assez grand pour rece-
voir. Une chambre d’amis -surtout pour les parents
de province. Et une chambre d’enfants. On ne sait
jamais.
18René Abel
Se marier, pour quoi faire ? Il avait déjà pensé à
cela et il avait trouvé la réponse. Le mariage fonde
un ménage, non un couple. D’ailleurs, il existe un
livretdefamille,nonunlivretdecouple. Uncouple
n’estpasunefamille. Ilauraitletempsdevivreune
viedecouple-plusieursviesdecouple-maisnonde
fonderunfoyer. C’étaitlaguerre. Nepaslaisserune
veuve derrière soi.
D’ailleurs la future veuve actuelle avait les seins
un peu trop gros, un peu trop mous. Les hanches
un peu trop larges. Et surtout, elle avait, par mo-
ment, dans le regard, toute la rapacité des femmes
quicherchentàs’établir. Lasécurité,lapermanence,
la respectabilité que donnent un emploi régulier, un
salaire décent, une situation. Des meubles. Un ré-
volutionnaire ne peut pas se permettre d’avoir des
problèmes de meubles. Pas de femme à la maison.
Etd’ailleurs,pasdemaison. Surtoutpasdemaison.
Donc, le temps de la rupture était venu. Ne pas
tarder. Letempscréedesliens. Commelapesanteur
crée les objets. Ce qui ne pèse rien n’existe pas.
Ne pas laisser la pesanteur s’installer. Sans doute,
Maurice avait raison :
Tu comprends : Au départ, elles sont toujours
gentilles, séduisantes et tout. Mais il y a toujours
undétail,uneremarque,uneréflexionquidevrait
te mettre la puce à l’oreille. Une femme cherche
à s’établir. Elle veut se caser. C’est inscrit dans
la nature. Et tant qu’à faire : dans une bonne
case. Autrement, c’est pas la peine. Sans fric, tu
nepeuxpast’établir. C’estpourçaquetuvoisdes
minettes épouser des vieux kroumirs pleins aux
as. Peut-être à cause des futurs gosses : besoin
depermanence,besoindesécurité. Trouverpapa
19L’Europe et les anges
gâteau qui s’installe dans la durée. Fondamen-
talement, les femmes sont des vaches. C’est tou-
jours le taureau qui se fait couillonner. L’homme
est différent. Lui, il va, sans arrière-pensée, vers
ce qui le fait bander. Sans penser à mal. C’est
sanaturedechasseur-tringleur. Depuistoujours.
Danscestrucs-là-jeveuxdire: aveclesfemmes-
le chasseur de nature, avec sa grosse bite, c’est
pasqu’ilestbonàrien: ilestseulementmauvais
en tout. Il ne pigera jamais comment ça marche,
les femmes. Au fond, c’est un grand gosse. Déjà,
toutpetit,ilallaitverslejouetlepluschouette. Et
il ne bouffait que ce qui était bon. Pas les éplu-
chures vitaminées. Rien à foutre des vitamines.
Mais les frites bien grasses et les pâtes saucées.
La purée, pas les patates à éplucher. Quand il
étaitpetit,samèreluidisait: ilfautquetumanges
ça, c’est bon pour toi. J’ai eu ce problème avec
le tapioca. Dégueulasse ! Si tu bouffes ça, tu
va grandir. T’as pas envie de grandir ? Plus
tard, c’était le prof qui voulait me faire entrer
danslatêtedesmachinsquejetrouvaiscons. Ap-
prends-ça, tu verras, si t’apprends bien, un jour,
tu sera comme nous. Mais j’avais pas tellement
envie d’être un jour comme ce mec-là. Diplômé,
nommé, fonctionnaire et tout. Sûr de sa valeur
-garantie par concours. Emmerdeur à vie. Et
vieux con, sur le tard. Pas envie de ça : La vie
est trop courte.
En général, Maurice n’aimait pas les femmes.
Sauf pour la vie qu’elles représentent. Symbolique-
ment. A l’horizon, peut être, mais un horizon loin-
tain. Entoutcas,passurlechemin,pasdanslepieds.
Aulit,parfois,maispasdanslesalon. Etpastousles
jours.
20René Abel
Lesfemmes,onenaparfoisbesoin,d’accord. En
tout cas, si on veut des gosses. Mais autrement,
on ne suit pas le même chemin. On se croise
et basta. Et si une minette te dit : Installons-
nous: vas-ypasGaston. Oualors,nevienspaste
plaindre après. Et pis, les pires de toutes, je vais
tedire: Cellesquiontdesidées,desprincipes…
La sainte femme. L’amante religieuse. Ou alors
-c’estpareil-lareligieuseretournée: marxisteou
écolo. C’estcelle-làquitetraîneradevantlejuge.
Question de principes. Vas-y pas Gaston…
Terrible Maurice. Ses yeux noirs dans un visage
mince. Sacrinièredecheveuxfrisés. Lui,aumoins,
était cohérent dans ses choix. Jusque dans la bi-
sexualité. Claudine -le nom de la veuve- lui avait
déjàreprochésonamitiépourMaurice. Unemployé
de bibliothèque doit penser d’abord à être un jour
promu. Etfairecequ’ilfautpourcela. Pourquoifré-
quenter une sorte de bohème -arabe de surcroît- qui
n’aimaitpaslasociéténormale? Unasocialsubver-
sif !
Tout compris, leur liaison aurait duré six se-
maines. Unmoisetdemiavec«lachampouineuse»
disaitMaurice(Claudinetravaillaitdansunsalonde
coiffure) :
Evidemment ! Et d’ailleurs, il ne songeait pas à
faire carrière dans une bibliothèque. Comment le
fairecomprendreàlachampouineuse,sanslarmeset
sanséclats? Finalement,larupturefutsimple. D’au-
tant que Claudine avait succombé -une seule fois,
disait-elle- aux charmes d’un employé des Postes.
Brève rencontre peut-être, mais prétexte providen-
tiel. J’ai fait un faux-pas, disait-elle. Qu’importe le
faux-pas, sil’on n’est pas sur le même chemin.
21L’Europe et les anges
En tout cas, il ne signerait plus jamais rien qui
puisse le lier à une femme. Il était déjà condamné à
vie. Lapensiondueàuneancienneépouse,dugenre
intègre et juste, sûre de son droit et bien organisée.
Pourquoiavoirépousécettesaintefemme? Uneer-
reurdejeunesse. Etpourquoiavoiracceptécet«ac-
cord » ? Il en avait tellement assez, à cette époque,
qu’il aurait signé n’importe quoi. N’importe quoi,
vraiment. Par chance,il n’y avaitpaseu d’enfant.
Mêmechômeur-avaitditl’avocat-ilétaittenude
payer. Mêmes’ilmourait,selonlaloi,lapensionde-
vait être verséeparles héritiers. Ilsourit de l’absur-
dité. Maisiln’avaitpasd’héritier. Doncsamortse-
raitunmanqueàgagnerpourlasaintefemme. Quant
àselieràuneautre: pasquestion. D’ailleurs,quelle
femme voudrait se lier à un type condamné à vie ?
Justice et légalité ne s’écrivaient pas dans la même
langue. Niencedomaineniend’autres. Lasonnerie
du téléphone brisa le cercle des pensées.
C’était Maurice :
Ne jamais rien dire au téléphone : Maurice
connaissait la leçon. Charles, alias Carlos, passa
dans la salle de bain. Ne jamais sortir mal rasé.
Un réflexe de clandestin : Toujours être impec-
cable, mais sans recherche d’élégance, sans rien
d’excentrique, pour ne pas attirer l’attention. Seuls
les neutrinos passent à travers tout sans être vus.
Les neutrinos et les anges. Carlos n’était ni l’un ni
l’autre.
Ilmarchaitdanslarueenmêmetempsquelespas-
sants -en même temps, mais non avec eux. Au bout
22René Abel
dedixminutesdemarche,lecafé«L’espoir»appa-
raissait. Devanture à l’ancienne ; peinture écaillée.
Il entra.
Peu de monde au comptoir. Deux gros types de-
vantleurbière. Ilsparlaientdefout’d’unairgrave. A
part eux, un petit vieux, seul devant son verre, sem-
blait refaire le monde en silence. Moustafa, silen-
cieux derrière son comptoir, comme toujours, atten-
dait le client, prêt à servir.
« Maurice est là ?
Maurice faisait une réussite, derrière une grande
théière. Sa théière habituelle. Ce qu’il demandait
toujoursàMoustafa: duthé. Maislamenthefraîche,
il l’apportait lui-même. Aujourd’hui, il n’était pas
seul. Mahfouz, à côté de lui, dessinait en silence
sur la nappe en papier. Le grand patron en per-
sonne. Mahfouz et Maurice avaient déjà parlé en-
semble et ils attendaient Carlos. Maurice, comme
souvent, était excité :
MahfouzetMauriceavaientdéjàtoutpréparé. La
cibleétaitnouvelle : un fonctionnaire européen. Un
gros. Un de ceux qui travaillent avec les lobbies.
Avec les groupes de pression. Pour leur Europe du
fric. Contrel’Europe des peuples (le vocabulaire de
Mahfouz sonnait nouveau dans la bouche de Mau-
rice).
Sous l’oeil du chef, Carlos et Maurice enfour-
chèrent la moto. En peu de temps, sur la grosse
moto de Maurice, ils s’arrêtèrent devant la grille du
royaumedeLaBricole. C’estlàqu’ilss’entraînaient
au tir, dans le stand aménagé au fond du cimetière
23L’Europe et les anges
devoitures. Audelà,derrièrelaclôture,lacahutede
tir et lebosquet -en principe- étouffaient les détona-
tions.
Le père La Bricole, le bien nommé, savait tout
faire, tout arranger. Et il y avait de tout dans son
cimetière de voitures. Ils sonnèrentlonguement àla
grille. Le premier à sortir de la maison fut le mo-
losse de la Bricole. Un mélange de berger briard et
de bas-rouge. Le chien gardait la place. Gros mo-
losse méfiant, mais amical avec les amis du patron.
D’abord, se faire reconnaître. Quel nom portait le
chienaujourd’hui? Mussolini? Hitler? Bismarck?
Napoléon ? Ou bien : Mohammed, Jésus, Rimpot-
ché,Bouddha? Çadépendaitdel’humeurdupatron.
Ons’y perdait. Pourlechien: peuimportait. Ilétait
sensible aux voix, aux odeurs, mais insensible aux
noms. Et il connaissait les amis, la meute familière.
Le nom donnait seulement une indication sur l’hu-
meur du maître.
La Bricole arriva en traînant les pieds. Ses che-
veux gris débordaient largement de l’éternelle cas-
quette. Savoixrocailleuse,sonverbeinépuisablede
vieux résistant. Anarchiste de naissance. Toujours
en avance d’une guerre. Râleur infatigable contre
toutes les médiocrités, toutes les compromissions,
tous les pouvoirs.
Lechienobéit,remuantmachinalementlaqueue.
Vieux,râblé,malrasé,casquetteetsalopette,lepère
La Bricole était semblable à lui-même :
Ilsentrèrent et suivirent LaBricole sur le chemin
pierreux qui menait à la maison, la baraque de La
24René Abel
Bricole. Un grand noir épluchait des patates à côté
de l’évier. Présentations :
La petite regarda un instant les arrivants et se re-
mitàsoncoloriage. Elleneparlaitjamais. Ilsprirent
place autour de la grande table. Après le bric à brac
de la cour, le désordre du salon. La Bricole expli-
quaitsesconceptionsenmatièrededécorationd’in-
térieur.
La grande salle était divisée par des mu-
rets : un coin-cuisine, un coin-télé, un coin
salon-salle-à-manger, un coin libre-non-aménagé
propice au dépôt des paquets et provisions. Une
cloison séparait le salon des chambres et cagibis
mystérieux.
« Et comment la gosse est arrivée ici ? demanda
Maurice. Je ne savais pas que tu faisais dans le gar-
diennage.
-C’esttouteunehistoire,expliquaLaBricole. Sa
mèrefaisaitputeetavaitfilélagosseàunegardienne
àlacampagne. Quandelleaétéarrêtée,lamère,for-
cément, elle ne pouvait plus payer. Alors elle a de-
mandé à Boubakar d’aller parler avec la gardienne.
Unegrippe-sousquimaltraitaitlagosseparcequ’elle
était noire et que la mère ne payait pas. Boubakar,
faut reconnaître, il a un coeur en or. Il n’a pas sup-
porté de voir la gosse qui pleurait. Il l’a prise dans
ses bras puissants et il l’a emportée. C’est comme
ça qu’elle est arrivée ici. Je n’pouvais quand même
pasappelerlesflicsoulesmecsdelaDDASS.Dans
le coin, la gosse, personne ne sait qu’elle est là. On
est tranquilles pour un moment. D’ailleurs, je suis
ici chez moi.
- Comme ça, t’es propriétaire, dit Maurice.
25L’Europe et les anges
Ses yeux plongèrent dans le souvenir.
Devant la mine interrogative de Maurice, il ex-
plique :
Ils prirent place autour de la grande table, devant
lamaison,pendantqueLaBricoleapportaitunebou-
teille (un litron) et que Boubakar essayait de faire
mangerChristine. Levieuxs’arrêtasurleseuilavant
d’apporter son litron :
Christine,interloquée,souslaconduitedeBouba-
kar, mangea une bouchées, deux bouchées, de mou-
tonsauvage. Enriant,levieuxdescenditlesmarches
et déposa son litron sur la table. Il s’assit lourde-
ment, le souffle court. Il buvait trop, fumait trop,
parlait trop. Depuis trente ans et plus, il vivait ici,
dans sa bicoque, au milieu d’un cimetière de voi-
turesquiétaitaussiunentrepôtdepiècesdétachéeset
-parfois-ungarageprovisoirepourvoituresentran-
sit. Ferrailleur-mécanicien. Ilvendaitmêmedesvoi-
tures, quelquefois. Un commerçant, quoi…
«Quandmême,sijecomprendsbien,t’esproprié-
taire, insiste Maurice, c’est légal ?
Irruption de Boubakar qui venait de coucher
Christine pour la sieste :
« Elle a tout mangé. C’était du bon mouton. Dis,
patron,c’estvraique c’était du moutonsauvage?
Boubakar partit d’un grand éclat de rire :
26René Abel
Ils’éloigna,secouéderires. LaBricoleleregarda,
pensif..
« Ça pousse bien, ton jardin, dit Maurice qui re-
venait de soulager sa vessie.
Il s’assure que personne d’autre n’écoute (Bou-
bakar, à l’autre bout de la salle, épluche des patates
-riant toujours) et dit à voix basse :
Ilrespirelonguementavantdecontinuer,toujours
sur le ton de la confidence :
« Un sacré méchant con, celui qu’est enterré là.
C’était sitôt après la libération. J’étais jeune en ce
temps-là. Et pas spécialement tolérant. Faut dire
que, dans la résistance, on était habitués à ne pas se
faire de cadeau.
Sa voix devientplusbasse,presque inaudible:
On sonne à la grille. Le chien se précipite. Bou-
bakarlaisselespatatesetregardeparlafenêtre. Gros
rire de l’africain :
Une expression du patron : « son chapeau à la
con». LaBricolevoittoutdesuitedequiil s’agit:
Lescarcassesdevoituress’entassaientderrièrela
maison. Etunepetitefiledevoituresquiavaientl’air
enétat. LaBricoles’arrêtadevantunecamionnette.
Boubakar avait raccompagné le client à la grille.
On avait entendu des éclats de voix et des éclats de
27L’Europe et les anges
rire de Boubakar. L’africain riait toujours quand le
client gueulait. Difficile de savoir si c’était gen-
tillesse naturelle ou moquerie. Mais par le rire, il
avaittoujourslederniermot. C’étaitl’assistantrêvé.
Paréspourlavoiture. Lacamionnettefaisaitl’af-
faire. Pour l’arme, le problème était plus difficile.
Pas une simple arme de poing. Plutôt un fusil. Une
balle capable de faire du dégât, de percer de la tôle
épaisse. La Bricole prend un air mystérieux.
Il s’écarte un peu derrière les carcasses. Le prof
avec son chapeau à la con a disparu, même dans le
souvenir. Mais, de nouveau, on sonne à la grille.
Staline se précipite en aboyant. La porte est restée
ouverte. La fille marche, décidée, vers la maison,
sanss’occuperduchienquilasuitdesyeux,étonné.
Elle appelle : Monsieur La Bricole ? Le vieux n’a
pas fini. Mictions laborieuses. Il se retourne en
maugréant :
Elle crie :
«C’estvousquiavezvendulapetitedécapotable
àmonmari?Elenemarcheplus.Elefumede
partout. Et les réparations seront plus chères que le
prix d’achat. Vous trouvez ça normal ?
- Et alors ? Ici, c’est tout-bon. Question rapport
qualité-prix. Faut pas emmerder après.
-Maisellenemarcheplus,votrevoiture!
L’interpellé,résigné,abandonnesespatatesetôte
sontablier. Ilesttorse nuensortantdelamaisonau
devant de la cliente furieuse. Parfois, les pectoraux
impressionnent les clientes. Pas toujours, mais ça
vautlecoupd’essayer. Boubakaraapprisàroulerles
28René Abel
mécaniques. IlfaitçasibienqueLaBricoleenarrête
de pisser et regarde son assistant qui, tout sourire,
s’avance vers la cliente dont les cris deviennent des
hurlements :
La Bricole se retourne et jette, méprisant :
« Ici, on paye toujours comptant.
Le vieux s’éloigne. Il est temps de passer aux
choses sérieuses. D’ailleurs, Boubakar a l’habitude
desclientesquiréclament. S’ilrouledegrandsyeux,
c’est pour séduire. Et son sourire a désarmé plus
d’une colère. Le patron est déjà occupé à régler
l’essentiel :
Fusil et chargeurs sont emballés dans une grande
couverture et chargés dans la camionnette. Son-
geuse, la petite les regarda partir. Laissant sa moto,
Maurice conduisait et déposa Carlos chez lui.
- Tu gardes la fronde chez toi, c’est plus prudent.
On se voit demain soir, chez moi. Si t’arrives tôt,
on mangera un morceau avant de partir. T’apportes
le lance-pierres (dans l’habituel étui à violon) et on
partira direct. A demain, c’est Samedi. On va rigo-
ler.
Le lendemain, Maurice était dans son atelier-ga-
rage-entrepôt. C’est là qu’il passait de longues
heures seul à bricoler en chantant. Son royaume. A
l’entrée,ilavaitlaisséenplacelapancarteposéepar
29L’Europe et les anges
l’occupant précédent : Un grand écriteau en arabe.
Le début d’une sourate. Belle calligraphie :
Par le sage Coran
Tu es, en vérité, au nombre des prophètes
et tu es envoyé pour guider les hommes
sur une voie droite
C’est une révélation du Tout-Puissant, du Misé-
ricordieux
descendue sur toi pour que tu avertisses un
peuple
dont les ancêtres n’ont pas été avertis
parce qu’ils étaient insouciants
Le même fragment de la même sourate décorait
laboulangerieoùCarlosachetaitsonpain. Ecriteau
crayonàbille,prèsdelacaisse. Lemêmetexteécrit
maladroitement. Lesancêtresn’avaientpasétéaver-
tis, mais les fils entendaient bien, au delà de l’his-
toire, renouer avec Dieu. Carlos rejoignit Maurice
dans le fond de l’atelier.
Les supports étaient prêts. Des supports de bois
pour transporter le tonneau de gaz. Il suffirait d’en-
leverunecalepourlefairedescendre,enroulant,du
plateau de la camionnette. L’opération devait être
rapide. Ils partirent sur le coup de minuit. Maurice
conduisait. Arrivés sur place, en haut de la côte, ils
firent glisser la bombonne par terre. De là, la pente
descendait directement sur la propriété. La bom-
bonnenedevaits’arrêterquecontrelemurdelamai-
son.
Ellerouladeplusenplusviteets’arrêtacontrele
mur de clôture, près du portail. Carlos arma le fusil
et visa soigneusement. L’explosion déchira la nuit
sitôtaprèslecoupdefeu. Duportail,ilnedevaitpas
rester grand’chose.
30René Abel
Lacamionnetteencorechaudedémarraimmédia-
tement. Opération réussie. Ils arrivèrent tard dans
la nuit, heureux, détendus. Chez Maurice, à côté
de l’atelier, dans un ancien hangar aménagé, vaste
pièce ceinte à mi-hauteur d’un balcon intérieur ap-
pelé mezzanine, ils burent du thé, assis sur des so-
fas. Aux murs, des tapis, des posters, des cartes
postales, des calligraphies en arabe. Quelques nou-
veautés frappèrent Carlos. Une photo d’un jeune
en habits maghrébins. Tunique longue et toque de
la même étoffe bariolée. Corps mince. Fin visage.
Beau regard sombre.
Un autre portrait est accroché à côté du beau gi-
ton: Unefilleenrobecourte. Crânerasé,yeuxnoirs
qui semblaient défier le photographe.
Maurice semblait remué par cette beauté agres-
sive. Il était rarement si détendu, si rieur. Il devait
êtredansunbonjour: Decesjoursoùtoutparaîtfa-
cileparcequelesproblèmespeuventêtrerenvoyésà
demain. Même s’il faut payer un loyer, des impôts,
destaxes…ettrouverlemoyendevivre. Ilfautgar-
derlespiedssurterre,commeaimait àdirelasainte
ex.
La patronne, à la bibliothèque, devait être du
même genre : Elle aussi répétait souvent la même
expression : « les pieds sur terre ». Un hommage à
la pesanteur. Il faut aussi, parfois, savoir s‘envoler,
mais ça…
Parlapensée,Carlosfitretoursurlaveilleausoir,
après la journée à la bibliothèque municipale. Sa
31L’Europe et les anges
supérieure hiérarchique (psychologuede formation)
faisait, ce soir-là, dans une salle de la mairie, un
exposé sur le couple. Un de plus. Presque vieille
fille, mais connaissant bien le sujet. Par ses études.
Difficile de ne pas y assister.
Arrivéjusteàl’heure,Carlosavaitprisplacedans
lefonddelasalle. Lapatronnecommençaittoujours
à l’heure juste -par principe. Elle ne fumait pas ;
nebuvaitpas. Sûred’avoirraison,elleparlaitlente-
ment, posément, les deux mains posées sur la table.
Même ses silences étaient pesants. Elle savait faire
attendre la suite, l’oracle scientifique.
Placé dans un angle du salon, Carlos rêvait mais
restait un peu attentif tout de même, au cas où une
question lui serait posée. Elle faisait ça souvent :
interpeller une personne dans le public. Elle pou-
vait alors se nourrir d’une objection, d’une parole.
Sesargumentsdevaientnormalementl’emporter. La
vertu en plus. Alors, qu’avez-vousà dire ? Au sujet
de votre histoire personnelle.
Ne jamais rien répondre de précis : Elle n’at-
tendait que ça. Le grand discours accommodateur
étaitdéjàprêt.. Lemoulinàrésoudrelesproblèmes.
La gestion des conflits. Elle te ferait avaler ce qui
gêne. Sonexpression,danscescas-là: «parlez-nous
un peu de votre histoire personnelle » ! La grande
putasserie : l’histoire personnelle. Elle aurait dû
dire : votre banalitéelle. Votre petite his-
toire. Quelintérêt? L’important,c’estcequ’onfait,
noncequ’onestouquel’oncroitêtre. Lespsissont
des gens dangereux. Etre bien dans sa peau. Il y
a tellement de salauds qui sont bien dans leur peau.
Lespsisn’ontrienàvoiraveceux. Lesmoutonsleur
suffisent. Pas de psi pour les prédateurs. Seulement
pour lesmoutons. Surtout lespaumés. Bien mous.
32René Abel
Sa voix hachée crachait les mots en racontant
l’épisode. Maurice lança un regard noir :
Le lendemain, le soir venu, ils enfourchèrent la
moto(onpassepartoutàmoto)ets’arrêtèrentdevant
le poste de transformation.
Dans le poste de transformation. Maurice ouvrit
la porte métallique. Défense d’entrer : Une tête
de mort pour témoigner du danger. T’en fais pas,
j’ai l’habitude. Ils entrèrent et Maurice saisit une
grandeplancheSorted’estrademontéesurdespieds
courts- et la plaça sous les barres du gros contact.
Les disjoncteurs inaccessibles étaient dans une ca-
bine grillagée.
Il mis son casque de moto, abaissa la visière et
enfila ses gros gants. Puis il s’empara d’une longue
perche isolante. Ecarte-toi, je te dis.
Il tira d’un coup sec. Les barres de contact fon-
dirent sous la puissance de l’arc.
Ils sortirent dans la rue devenue sombre. On de-
vaitchercheràtâtons,danslesappartementséteints,
deprovidentiellesbougies. C’estl’heureducouvre-
feu, dit Maurice en démarrant. Il riait.
Dans la nuit, ils arrivèrent au cimetière de voi-
tures. La Bricole était en train de manger. Ce qu’il
33L’Europe et les anges
appelait son dîner du soir, quelques heures après le
repas. Assis tout seul à la grande table. Débraillé,
hirsute. Le litron déjà bien entamé, il épluchait des
harengs qu’il mangeait à la main.
Lechienàcôtédelui,estattentifaumoindregeste
du patron.
Regardattendriduvieuxdevantlesyeuxattentifs
du molosse.
Pelotonnée dans un fauteuil, indifférente au reste
dumonde,Christinemangeaitunyaourtenregardant
la télévision. Il n’y avait pas tous les jours de ce
yaourt qu’elle adorait. Mais la glacière, lorsqu’elle
était en fonction, était pleine de petits pots.
La Bricole ne regardait pas souvent la télé, sauf
-parfois- le sport, surtout le fout’et la boxe.
Ilrit,s’épongelefront,avaleunerasade,etpour-
suit sur sa lancée :
Ilavalaunenouvellerasadedevinrouge,d’unair
convaincu.
Ilritetse verse un verre, avantde conclure :
« Alors comme ça, vous ramenez la bagnole ?
Non ? Pas ce soir ? D’accord, demain sans faute.
J’ai confiance : Vous êtes des types réglos.
34René Abel
LaBricolehésitepuisselèveaveceffort:
Il sort suivi par le molosse qui grogne. Le patron
tempère le chien :
Le noir rigole : « Néron » ! Pourquoi pas « Na-
poléon » ? Le vieux ne relève pas. Une négociation
d’affaires n’est pas un débat d’idées. La discussion
estbrève. Quelqueséclats devoix dehors et LaBri-
colerevient, levisage fermé. Ilse verse unverre.
Il s’assit à la grande table et se versa un verre de
vin. La fin du pichet. Le molosse passa devant lui
avant de sediriger vers la chambre de Christine.
«D’oùtuviensMiquetl’ange? Devidertavessie
avantd’allertecoucher? Pascon,lechien. Çaserait
con de se relever au milieu de la nuit, comme moi.
C’est vrai que lui, c’est un jeune. Et i’n’boit pas de
bière. A propos : on s’boit un petit dernier ?
Chez La Bricole, les soirées finissaient tard. La
motodeCarloslesramena. L’amiMauricenevoulut
pas le laisser repartir immédiatement :
Elle était bonne. Carlos but à petites gorgées en
écoutant la voix de Fayrouz : « l’épée, qu’elle soit
tirée » (essayfou fa-l-youchhar).
Carlos se lève, mais Maurice n’a pas encore tout
dit :
35L’Europe et les anges
Maurice, dans son fauteuil, d’une voix toujours
plus faible à mesure qu’il avançait dans son récit,
parlait comme un somnambule :
Je rêvais que je rêvais. C’était la nuit. Enfin…
unesortedenuit,maisonyvoyaitcommeenplein
jour, sauf que les choses n’avaient pas de cou-
leurs. Mais il n’y avait pas d’ombre non plus. C
ommesilaclartéétaitpartoutetnevenaitdenulle
part. Etdansmon rêve,jemevoyaisendormisur
mon lit, sous la soupente. Une soupente qui était
dans la rue. Je voyais bien que c’était un rêve
parce que je dormais.
Mais ce qui est arrivé m’a secoué. Je ne recon-
naissais pas mon corps ! J’étais sûr, pourtant,
que c’était le mien, mais je ne le reconnaissais
pas. Ou alors : je le voyais pour la première fois
comme les autres le voyaient. Un corps endormi
dansunpyjamainconnu. Rayé. Lesdrapsrejetés
àcausedelachaleur. Etd’ailleurs,lepyjamade-
vait être chaud. Un épais pyjama d’autrefois : à
rayures bleues. Avec une pochette sur le côté du
coeur.
Des voitures passaient dans la rue et moi aussi
j’étais au volantd’une torpédosilencieuse. C’est
en passant que j’ai vu l’homme qui dormait et la
mouche noire qui volait au dessus de sa bouche
ouverte. J’aieupeurquela mouchen’entre dans
sabouche,maisjenetrouvaispasd’endroitpour
arrêter la voiture dans l’avenue. Il fallait pour-
tant que quelqu’un chasse la mouche, mais per-
sonne ne l’avait remarquée.
Ledormeurmeparaissaitendangerdemortetje
nepouvaisrienfairepourlui,àcausedelavoiture
36René Abel
quim’emportaitlelongdel’avenue. Jemesuisdit
que j’allais tourner à la première rue à droite et
encoreàdroite,afinderattraperl’avenueàl’en-
trée de la ville. Pour repasser devant le dormeur.
Maisleflotdevoituresm’emportaitverslapartie
éclairéedelaville. C’estàlamouchequejepen-
sais. C’est encore ellequeje revois, au dessus de
la bouche du dormeur…
Un long silence les sépara avant que Carlos ne
se lève pour partir. Maurice, redevenu goguenard
accompagna Carlos jusqu’à la porte :
37