L'herbe chaude

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Sur un sujet classique, la découverte de soi à travers une quête, Claire Dumas a écrit une histoire à fleur de peau, un roman de sensations à la manière impressionniste.

Publié le : mardi 11 mars 1975
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246794158
Nombre de pages : 174
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J'ai quarante ans depuis deux mois, et je n'ai plus aucune amie que je puisse réveiller à deux heures du matin quand j'ai besoin de parler à quelqu'un.
Quand j'étais jeune fille, mes parents ne répondaient jamais au téléphone. Je me précipitais à la première sonnerie ; presque toujours, c'était pour moi. Après six heures du soir, je vivais le téléphone à l'oreille. Mon père était sévère, janséniste. Il désapprouvait les sorties nocturnes et toutes les sortes de plaisirs. Je passais mes soirées à la maison. Par téléphone, j'étais reliée à la ville. On me téléphonait pour organiser des soirées auxquelles je n'assisterais pas et, au cours de ces mêmes soirées, pour me les décrire. Je connaissais les problèmes amoureux de toutes les filles, et les garçons aussi m'appelaient. Je parlais des unes aux autres, je transmettais des messages, je conseillais. En fait, je m'agitais pour rien.
Parfois, je pleurais, d'envie et de rage. Si j'avais été Monique, le jeune homme qui venait de la quitter, moi, j'aurais su le garder. Je m'imaginais savoir, mais à coup sûr, de quelle façon il m'aurait fallu incliner la tête sur son épaule à la quatrième mesure d'une valse...
Quelques années plus tard, en effet, je sus et frôler, et séduire, et troubler. Les choses sont souvent ce qu'on imagine qu'elles sont. Et quand je fis l'amour pour la première fois c'était en somme assez exactement ce que j'avais pensé.
Pendant longtemps, j'ai cru que mes rêves créaient ma vie. Mes expériences n'étaient que vérifications. J'étais très naturelle, très spontanée, parce que rien ne m'effrayait. A vingt ans, je me trouvai, en plein hiver, devant un hôtel dans lequel une chambre m'était réservée et qui, sous un clair de lune calme, m'opposait des fenêtres closes et une absurde pancarte : « Fermé pour cause de décès. » Je pris ma valise et sonnai à l'hôtel d'en face, qui paraissait tout aussi désert. Un homme en pyjama m'ouvrit. A moitié endormi, il me dit qu'il y avait des chambres, mais aucun client. Quand il me vit mieux dans le couloir, il ajouta d'une voix sournoise : « Je suis seul ici. Ma mère est absente. C'est elle qui tient l'hôtel. Je suis seul. » Je me rappelle lui avoir répondu tranquillement : « Cela n'a pas d'importance. J'ai sommeil, mais pas faim du tout. » Il m'amena dans une chambre laide, à peine meublée. Il resta un moment à me regarder, referma la porte lentement. Je me mis au lit et dormis d'une traite jusqu'au matin. A neuf heures, je me faisais griller des toasts dans la cuisine. L'homme me racontait que sa mère était vieille et malade, et qu'elle souhaitait qu'il se marie pour que sa femme puisse l'aider à tenir l'hôtel.
Il y a des choses dont je n'ai jamais eu peur. Je peux passer des semaines seule dans une maison isolée, je fais de l'auto-stop, je me promène longuement dans les bois, je parle avec n'importe qui en wagon-couchettes. Comme si je savais que le viol, l'agression, ne sont pas inscrits dans mon destin. Car je suis très peureuse, au fond. J'ai peur du feu, de l'eau, des accidents de la route. J'ai peur de la maladie. Jusqu'à cette nuit, je n'avais pas eu vraiment peur de la mort.
Est-ce vraiment de la mort que j'ai peur ce soir ? Ou plutôt de tout ce qu'il y a de non vécu dans ma vie ?
Je ne parviens pas à dormir. Je trouve intolérable de regarder ce téléphone à côté de mon lit, et de n'avoir personne à appeler. Personne à qui je pourrais dire brusquement, comme j'ai si grand besoin de le faire : « Voilà, il y avait cette fille étendue sur le chemin... Un peu sur le côté, tu sais, et un bras en l'air. Le pantalon retroussé d'un côté... Elle était mince, elle avait de lourds cheveux lisses, des mains longues, des attaches fines, et un bracelet moderne en argent. Je n'ai pas vu ses yeux, non : on les lui avait déjà fermés. »
Je n'ai personne à qui raconter cela cette nuit. Je vois beaucoup de gens. Des amies me téléphonent, m'écrivent, m'invitent. Et ce soir, je regarde ce stupide appareil gris et je pense qu'il n'y a personne à qui je pourrais dire que je ne dors pas parce que j'ai vu cette fille morte, parce que j'ai quarante ans et que tout maintenant me fait peur. Demain, certainement, j'en parlerai. On viendra me voir. J'ai donné mon nom aux gendarmes, et le journaliste qui était là me connaît. On me dira : « C'est affreux, tu as dû en être malade. » Et je répondrai que c'était surtout triste, infiniment, sous ce soleil, et avec cette odeur d'herbe qui flottait dans la chaleur. Les photos dans les journaux sont si peu nettes en général. Je crois que personne ne remarquera... Un des gendarmes a vu pourtant. Il m'a demandé : « Vous êtes parentes ? Vous étiez ensemble ? » Son regard allait du visage de la morte au mien. Le journaliste est intervenu : « Mais non, c'est M
me R... elle habite tout près d'ici, elle vient d'arriver. » Je suis une habituée de cette petite route tortueuse : la vue sur les Maures y est splendide, le soir. Les tournants sont traîtres... Les deux voitures étaient en travers de la route, et plus loin il y avait celle des gendarmes et le cabriolet vert de N..., le journaliste. Je me suis arrêtée parce qu'il le fallait bien. Et soudain, je l'ai vue. Elle semblait longue, comme toutes les femmes minces lorsqu'elles sont couchées très à plat. Elle devait être à peu près de ma taille. J'ai regardé ses mains fines, son pantalon retroussé. Et soudain j'ai vu son visage, avec les cheveux bruns, longs, lisses, rejetés sur le côté. Ce visage, c'était le mien. Ces pommettes hautes, ces joues creusées, ce nez un peu large, ce visage, immobile sous les sourcils foncés, c'était moi. J'ai poussé un cri. Le journaliste, qui est un homme de gestes comme d'autres sont hommes de devoir, m'a soutenue, une main sous l'aisselle. Le gendarme qui s'épongeait le front m'a regardée, puis son regard a voyagé d'un visage à l'autre, et il a posé sa question. Pour lui répondre, j'ai ouvert grands les yeux, et la bouche, et je crois même que j'ai un peu souri, pour ne pas ressembler à cette autre femme là-bas, pour signifier que moi, j'étais vivante. Il a écouté le journaliste et, comme peu de gens savent voir en écoutant ou en parlant, il a peut-être oublié ce qui l'avait frappé tout d'abord.
Et d'ailleurs, tout cela doit être faux, imaginaire.
On ne ressemble pas à une morte.
Il est impossible que j'en sois réduite, demain, à parler de cela à des étrangers. A des gens dont je sais à présent qu'ils ne sont que des étrangers, puisque aucun d'eux ne m'est assez proche pour que je puisse l'appeler ce soir et lui dire : « Elle était couchée sur la route, morte... Et c'était mon visage, mon visage, tu comprends ! »
Une chose pareille, on ne peut pas le dire à quelqu'un qui ne vous aime pas vraiment. Qui se soucie de la mort de ceux qu'il ne connaît pas ? On ne souffre pas pour les autres. Mais voir morte, sans une goutte de sang, couchée dans l'herbe, sous le soleil, une femme dont le visage vous rappelle, même de loin, le vôtre, qui a votre âge, votre allure...
J'ai demandé son nom. J'avais retrouvé mon calme, et j'ai pu expliquer raisonnablement que la voiture était immatriculée à Paris, que j'aimerais connaître le nom et l'adresse, on ne sait jamais... Dans le Midi, on n'aime pas trop les Parisiens. Mais on s'imagine toujours que tout le monde est susceptible de se connaître, là-haut, comme ici, où chacun a un parent qui connaît l'épicier du village voisin. Moi, je suis à la fois d'ici et de Paris, alors tout est possible : le gendarme m'a tendu son permis de conduire.
Sur la photo, elle ne me ressemblait pas, elle semblait plus robuste et aussi plus triste. Elle ne se ressemblait pas. Peut-être, comme moi, n'était-elle pas photogénique.
On m'a expliqué qu'elle était seule. Le camion venait en sens inverse, elle l'a à peine heurté. Elle a eu peur, sans doute, et il semble qu'elle ait lâché le volant.
Elle avait deux ans de moins que moi.
Gérard m'a appelée de New York à huit heures. Sa voix était claire et forte. Cela m'a frappée d'autant plus que ce qu'il me disait me paraissait lointain, inactuel. Il était d'excellente humeur. Il m'a demandé si la maison de Montargis était vendue.
Il faudra que j'appelle l'agence.
Je n'ai même pas eu l'idée de lui parler de la jeune morte. Il est vrai que, depuis longtemps, je ne parle pas à Gérard de ce qui me tient à cœur.
J'ai arrêté ma voiture près du marché. J'ai acheté des tomates, des poivrons, des aubergines. En grande quantité. Quand Maria m'a vue rentrer avec cela, elle a poussé les hauts cris : je ne fais jamais le marché, et il y avait là de quoi cuire une ratatouille pour vingt personnes. Je suis passée devant elle sans lui répondre et j'ai répandu tous les légumes sur la table basse du salon. C'était assez beau à regarder. J'ai allumé une cigarette et soudain j'ai repensé à cette odeur d'herbe chaude, hier sur la petite route.
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