L'homme aux yeux de jade (Harlequin Prélud')

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L'homme aux yeux de jade, Jean Brashear

Callie ne reconnaissait aucun visage dans l’église pleine à craquer et c’était très bien comme ça. Elle préférait que personne ne fasse le lien entre elle et l’adolescente turbulente qu’elle avait été. Aujourd’hui, elle était une brillante procureure, respectable et rangée. Et tandis qu’elle se félicitait qu’aucun invité ne lui prête attention, elle sentit un regard peser lourdement sur elle. Ou plutôt, intensément. Incapable de résister, elle tourna la tête, cherchant discrètement des yeux qui, dans les travées… Et soudain, à côté d’un pilier, elle rencontra des prunelles vert jade qu’elle n’aurait jamais pu oublier. Sous le choc, elle se détourna, prise de frissons. Comme il avait l’air dur ! Et froid ! Etait-ce vraiment lui ? Et si c’était bien lui, fallait-il qu’elle aille lui parler, après la cérémonie ? Alors, que lui dirait-elle ? Et comment l’accueillerait-il après tout ce qui s’était passé entre eux, tout ce qui les avait d’abord soudés puis séparés ? Affolée mais résolue à chasser ses doutes, elle se tourna de nouveau. Trop tard, il avait disparu. Pour toujours, cette fois ?

Publié le : dimanche 1 août 2010
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782280290982
Nombre de pages : 320
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Chapitre 1

Blue Ridge Mountains Géorgie

Callie Hunter ne reconnaissait aucun visage dans l’église pleine à craquer, et c’était aussi bien comme ça.

Elle préférait que personne ne fasse le lien entre elle et l’adolescente qu’elle avait été à quatorze ans, avec ses cheveux noir corbeau hérissés de pics rouges, ses piercings dans les arcades sourcilières et dans les oreilles ! Cette année-là, quand sa mère l’avait envoyée passer l’été à Oak Hollow, elle avait considéré cela comme un exil, ni plus ni moins, et elle préférait oublier cet épisode.

Jambes croisées, Callie balançait impatiemment les talons aiguilles dont elle était chaussée. Dès que le service religieux serait achevé, elle quitterait l’église. Seule son affection pour sa grand-tante, Margaret Jennings, communément appelée miss Margaret, avait pu la ramener dans ces montagnes de Géorgie. Elle n’y avait jamais remis les pieds depuis son départ en fanfare, seize ans auparavant.

Les vallons et les collines de Smoky Mountain, ce paysage pourtant sublime, étaient chargés pour elle de souvenirs de tristesse et de honte. Les sommets lui semblaient menaçants, faisant naître en elle des images de peur et d’angoisse.

Comme une nappe de brouillard au-dessus d’un fleuve, un léger murmure s’éleva de l’assemblée. Callie s’imagina aussitôt que quelqu’un l’avait reconnue.

Elle se raidit, plus que jamais sur ses gardes.

L’enterrement serait bientôt fini. Elle déposerait une obole généreuse dans le panier de quête du pasteur et se dépêcherait de remonter en voiture pour filer.

Elle serait de retour à Philadelphie avant le lendemain matin et se remettrait aussitôt au travail. Elle adorait son métier de procureur, estimant que sa mission consistait à protéger la société des voyous qu’on lui présentait. Etoile montante du service du procureur du district, Callie Hunter avait aussi en projet de se porter, un jour, candidate aux élections en remplacement de son patron.

A condition bien sûr de faire oublier le procès retentissant qu’elle venait de perdre : un mauvais coup porté à la réputation de « Lady Justice » comme la surnommait la presse locale, qui n’avait pourtant pas la réputation de faire de cadeau aux gens en vue, et au monde judiciaire en particulier.

Tenace, coriace, implacable dans sa lutte contre le crime, elle traquait avec la même énergie farouche les criminels en col blanc, les adeptes du secret bancaire, les parrains de la mafia ou les petits voyous. Grâce à son obstination inflexible, elle qui ne supportait pas l’impunité, elle avait obtenu au cours de l’année un nombre record de mises en examen et d’incarcérations, ce qui lui avait valu une certaine admiration de la part de ses concitoyens et de ses supérieurs. Mais ce procès raté était venu ternir cette image. N’en ayant pas l’habitude, elle digérait très mal cet échec, et il lui tardait d’être de retour chez elle pour prouver à tous ceux qui l’attendaient au tournant que ce n’était qu’un accident de parcours. Son métier était sa vie, chaque nouveau dossier un combat et chaque seconde passée loin de son bureau une torture.

Derrière elle, le murmure enfla jusqu’à couvrir l’orgue et sa musique poignante, qui lui donnait la chair de poule. Le brouhaha se faisant plus insistant, elle se retourna pour s’apercevoir à son grand soulagement que personne ne faisait attention à elle. Les regards convergeaient vers un homme qui venait d’entrer et se tenait debout au fond de l’église.

Callie plissa les yeux pour mieux voir. Qui donc était-ce ? Incrédule, elle plissa un peu plus les yeux… Pas de doute, c’était lui.

Sous le choc elle se détourna, prise de tremblements.

Non, ce n’était pas possible ! Elle devait se tromper.

Elle se retourna de nouveau. Elle la reconnaissait, cette silhouette athlétique… C’était le garçon qu’elle avait tout fait pour oublier mais dont le souvenir ne s’était jamais effacé de sa mémoire, malgré le temps.

Le regard de l’homme s’arrêta deux secondes sur elle puis balaya le reste de l’assemblée. Comme il avait l’air dur ! Dur et froid ! Etait-ce vraiment lui ?

Curieuse de savoir si elle ne se trompait pas, elle songea à s’approcher.

Mais si c’était lui, faudrait-il qu’elle lui parle ? se demanda-t-elle. Et si oui, que pourrait-elle lui dire ?

Quand elle se décida à bouger, il avait disparu. Sans doute derrière un pilier ?

Elle se retourna vers l’autel.

C’était aussi bien. Elle ne voulait plus rien avoir à voir avec ce qui se passait ici, et il lui tardait de repartir.

*  *  *

Il regretta immédiatement d’être venu assister à l’enterrement. Qu’était-il venu faire ? Quinze années de prison ne lui avaient donc pas suffi ? Elles ne lui avaient pas servi de leçon ?

Malgré les mois que Callie et lui avaient passés ensemble, des mois pendant lesquels leur relation avait été intense, ils s’étaient séparés comme deux étrangers. Après le drame et l’immense chagrin qui les avaient ravagés, rien n’avait pu empêcher la rupture. Rien. Ce stupide code de l’honneur — auquel les garçons croient parfois tellement fort — l’avait aveuglé, détruisant tous ses espoirs d’avenir.

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