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L'homme de choc

De
273 pages

Récit des émeutes d'Oviedo, en 1934, préludes à la guerre civile d'Espagne.

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Ajouté le : 01 janvier 1936
Lecture(s) : 17
EAN13 : 9782246799016
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Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays. © Éditions Grasset et Fasquelle, 2012. re 9782246799016 — 1 publication
I
— Va voir si ceux de la Pola descendent, ordonna le Morenù. J’ai encore deux ou trois choses à faire ici. Rendez-vous au transformateur. — Alors j’appelle UHP ? répéta Parrita, en sortant. — Tu appelles U H P. Mais ils n’ont pas tous le mot de passe, je t’avertis. D’ailleurs ne t’inquiète pas, je serai là. Trois heures passées. D’une minute à l’autre, le coup de mine qui devait donner le signal de la révolte allait tonner. Le Morenù, piqueur au puits des Arenales, et chef de l’escouade de choc, repoussa la porte, qui avait embarqué un paquet d’air nocturne, chargé de l’odeur suffocante des* pommes à cidre. A parler vrai, il n’avait plus rien à faire sous son toit de tuiles, dans sa maison pourrie par les pluies et le foisonnement malsain de la prairie. Mais il préférait être seul, pour ce moment où il était difficile de respirer.
L’émission de « Radio-Asturias » qui avait diffusé la constitution à Madrid du gouvernement provocateur et précipité la nouvelle révolution, mobilisation à minuit, heure H à trois heures, n’avait fait que déclencher la machinerie de l’action. Pour lui, le Morenù, chef d’escouade des Arenales :
ENLEVER LE CUARTEL DE LA GARDE CIVILE ;
EMMENER LES OTAGES ;
MARCHER SUR OVIEDO AVEC CEUX DE REYES.
La liste des otages se réduisait, pour le hameau des Arenales, au seul nom de l’ingénieur Aurelio, qui habitait le chalet près du transformateur. Celui-là, Rubin se chargeait de le tirer de son lit sans qu’il y vît goutte, avec ses verres ronds de myope, et de réquisitionner pour la marche sur Oviedo sa camionnette Chevrolet. Mais « surprendre » le poste de la Garde civile, ainsi que le recommandait une seconde fiche manuscrite, quelle histoire ! Le sergent Javier, chef du poste, avait un autre sang que Don Aurelio.
Trois heures six. Le coup de mine tardait, et le Morenù sentit le creux de sa tête se remplir d’une rumeur pareille au bourdonnement de la terre qui annonce les coups de flamme du grisou. Il eut beau essayer de se déboucher les oreilles du bout de ses doigts en spatule, que des centaines d’écrasements par chute de blocs de charbon avaient rognés comme le fait la syphilis, il n’arriva pas à crever la rumeur qui le hantait. Alors, il se mit à vérifier les attaches de ses cartouches de dynamite, sous les regards des photographies de l’alcôve, léprosées par l’humidité qui fondait le lard des solives.
Dans la plus grande, la mère du Morenù, entourée de ses neuf enfants, gardait ses mains croisées sous son châle. Il manquait à sa gauche, visible au vide du papier rouge, la silhouette du sergent Javier, marié à Noli, sœur du Morenù. Dix mois plus tôt, au lendemain de l’échec du mouvement de Décembre, celui-ci s’était décidé à la détourer avec les ciseaux et à l’enlever. L’image du gradé de la Garde civile, du corps vendu, insultait par sa seule présence le portrait de Llaneza, fondateur du Syndicat minier, qui était l’icone du foyer, et la photographie restée historique du vieux Meana, qui représentait des ouvriers asturiens de 98 assez éclairés pour tenir dans leurs mains, en place d’outils, une feuille imprimée.
Sa mère, Llaneza, les premiers libérés, le Morenù n’avait que ces trois reliques. Mais jamais la découpure rouge, le négatif reconnaissable de Javier ne lui avait fait pareil effet de mutilation. Javier avait la tête dure, il lutterait. La note avait raison : il faudrait le surprendre, sinon le combat serait long. Le Morenù se dirigeait vers la table, pour y étendre sa sangle de dynamiteur, lorsqu’un appel d’air lui éventa l’épaule.
— C’est toi ? dit-il sans se retourner, comme on accueille une ombre qui pourrait aussi bien
traverser les murs.
Une vieille venait d’entrer, et se penchait sur le sol de terre battue, pour y ramasser quelque chose qu’elle était seule à voir. Puis elle se releva, gémissant pour ses reins :
— Qu’est-ce qui se passe ?
— C’est la Révolution.
— Mon Dieu, que ce soit la vraie !
La vieille alla, vers le feu où achevaient de brûler les papiers dangereux.
— Alors je lâcherai la vache comme d’habitude ? demanda-t-elle.
— Tu feras ce que tu voudras. Va.
— Je m’en vais, je m’en vais... Et je ne la rentrerai qu’à la nuit... à moins qu’il ne pleuve.
Comme si la pluie allait compter ! Le Morenù laissa partir l’ancienne, la seule femme qui se fût occupée de son intérieur triste. Mais il voulut au moins mettre un peu d’ordre, pour ceux qui un jour pourraient entrer. Sous la lampe installée au chevet de l’alvôve, et coiffée d’un cornet de papier roussi, il rangea les brochures écornées, les tracts sur le marxisme et la Révolution qui, avec la mensualité qu’il servait à sa mère, les cotisation syndicales, les souscriptions et les secours aux prisonniers sociaux, l’avaient ruiné. Ses yeux tombèrent ainsi sur le dernier éditorial de l’Avance,du 4 octobre, qui allait celui clore la collection du brûlant organe de combat :
LE DRAME QUE VIT L’ESPAGNE SE FAIT A CHAQUE HEURE, A CHAQUE MINUTE, PLUS INTENSE. LA TENSION EST TELLE QUE L’ESPOIR, LA RESPONSABILITÉ NOUS COUPENT LES MOTS... C’était bien la sensation qu’éprouvait Le Morenù, l’angoisse qui lui montait du cœur comme un nœud qui se serre : plus bas, plus loin que l’attente du coup de mine qui tardait — trois heures douze, trois heures treize, l’aiguille noire de l’horloge avait sauté — il reconnaissait l’approche d’une lumière qu’il pressentait dans ses solitudes obscures, et qui obsédait ses insomnies.
— Tu es là ? Tu viens ? appela la voix de Parrita par la porte restée ouverte. — J’y suis. — Tu sais que ceux de la Pola sont arrivés. Et le signal, comme il tarde !
— Tais-toi... écoute.
— Oui, rien du tout. Donne que je t’aide.
Rapidement, le Morenù boucla la sangle de cartouches de dynamite sur sa vareuse de bure, et passa la bretelle de son fusil. — Tu crois que nous aurons des mausers ? interrogea Parrita en remontant le sien d’un coup d’épaule. — Nous aurons les mausers et les cartouches du cuartel, pour commencer.
— Oui, si nous prenons les « civils » dans leurs lits. Ou si ton beau-frère veut les donner, les mausers. Et s’il ne veut pas ?
L’ordre du Comité d’Oviedo était formel. Ne pas laisser de postes de la Garde civile en arrière. Au cas de résistance, engager contre eux une lutte à mort.
— Si Javier n’est pas assez intelligent pour se rendre, tant pis pour lui. Il sautera, dit le Morenù comme il le devait, en éteignant l’électricité et en tirant la porte derrière lui.
A peine venait-il de cracher, après avoir râclé des bronches comme il lui arrivait avec son catharre, chaque fois qu’il passait sous le froid des arbres, que le coup de mine du signal souleva la nuit.
'La détonation roulait encore vers la Pola que des cris jaillirent des fourrés : Ala ! Ala,camarades ! Ala ! Pourquoi ces cris d’affolement ? Si tous les groupes de rebelles faisaient contact, la garnison du cuartel serait alertée en une seconde, et alors, gare la salve des mausers !
— Les fils... ! blasphéma le Morenù.
Il lui sembla que tout était perdu, que l’explosion, tel un coup de lumière, un fulgurant sondage de projecteur, avait trahi les sections massées sur la route, dans les fossés, sous les couverts de la châtaigneraie.
— Par ici Arenales ? appela-t-il pour les siens.
Il y eut un entrechoquement d’armes, des jurons, un bruit de branches cassées.
— Tu vas voir qu’ils vont se tirer dessus !... Où est Rubin ?
Enfin l’ordre revint. La section des Arenales se reconnut. Et le mot de passe de la Révolution, répété comme par une transmission de Morse, scanda le défilé d’ombres, avec des intervalles où courait, sur le transformateur, la vibration du vent nocturne : — UHP ! — UHP !
— UHP ! ceux de la Pola... ceux de Sieres... ceux de Roblena.
— Tout droit... tout droit, par le pont du canal.
II
Couché en tirailleur derrière le talus qui soutenait l’esplanade de la maison cuartel et abritait les assiégeants du feu des « civils », Parrita profita de la trêve pour demander une cigarette à Rubin, et lui dire :
— Tu ne marches pas les pattes en l’air, non ? Et bien, les rats non plus. Ils grimpent aux murs, mais ils ne courent pas la tête en bas.
— Et alors quoi ?
— Et alors tu n’as pas vu les rats de chez toi retomber deshorreos ? Nous aussi nous retomberons, et nous nous casserons les reins. Tu ne comprends pas ? Tu n’es qu’un âne des Asturies. Passe-moi une cigarette, tiens.
Parrita, avec sa verve d’Andalou, faisait allusion, pour l’esprit simple de Rubin, aux piliers des granges-chalets asturiennes, et à leurs couronnes de meules de grès, qui empêchent les rats d’arriver au maïs. Peut-être la Révolution n’irait-elle pas elle non plus plus loin que le cuartel des Arenales ? Le siège marquait un temps d’arrêt, après un long échange de fusillade. La colonne débouchant par le pont du canal ayant été démasquée par le phares d’une camionnette suspecte, il y avait eu des coups de feu, et l’effet de surprise avait été manqué. Les mineurs n’avaient couronné la crête du talus que pour essuyer la première salve des mausers du sergent Javier et de ses quatre « numéros », déjà postés derrière les fenêtres de l’étage de la maison-cuartel, dont le rez-de-chaussée était tenu par une auberge. L’aubergiste avait à peine pu sauver son tiroir-caisse. Le nez sur l’herbe, le premier tué de la révolte, habillé de sa combinaison bleue, avait l’air d’un client ivre-mort du samedi soir.
A toutes les sommations, le sergent Javier n’avait su faire que sa réponse de mulet :
— Ici personne ne se rend.
Tant de munition brûlée ne menait à rien, réfléchissait le Morenù. Les chevrotines des mineurs s’aplatissaient contre les murs. A plat ventre comme il l’était sur l’herbe gelée, près d’une rosace de fils de la Vierge, l’odeur de poudre noire de la culasse de son lefaucheux, ouverte pour laisser les canons froidir, lui rappelait absurdement un matin d’affût aux palombes dans la châtaigneraie de la Pola. C’était le même soleil émergeant des brumes, les mêmes voix, les cloches des troupeaux qui descendaient avec l’automne, le cri du geai, et même, tellement il y avait maintenant de silence pour détacher les sons, celui des oies sauvages qui montaient de la mer vers le port de Pajares, et qu’aucun regard ne distinguait au fond du ciel.
— Pourquoi ne tirent-ils plus, les « civils » ? s’inquiéta Parrita, en se retournant sur les coudes vers le Morenù. Ils doivent dompter leurs cartouches eux aussi, après tout ce qu’ils ont brûlé !
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