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Le cycliste du dimanche
Il était trois heures de l’après-midi, ce pâle dimanche de printemps, quand Gérard Girault, quarante et un ans, quatre-vingt-quinze kilos, comptable, posa les fesses sur la selle de sa bicyclette. « Sois à l’heure pour le repas, lui ordonna sa femme. N’oublie pas que nous avons tes amis à dîner. » Des amis, cela faisait bien longtemps que Gérard Girault n’en avait plus, et il ne put s’empêcher de maugréer en pen-sant au sinistre couple d’imbéciles que sa femme avait in-vité, et à la sinistre femme qu’il avait épousée. Il roula les premiers kilomètres concentré sur sa mau-vaise humeur, l’esprit occupé par les sombres pensées de son travail et de sa vie familiale. « Waterloo morne plaine » songea-t-il en évoquant menta-lement la succession de petits événements et d’amères défaites qu’était son existence. Son coup de pédale était lourd et laborieux, et il dut changer de braquet pour que ses jambes retrouvent un peu de vélocité. Il n’avait pas touché à sa bicyclette ni pratiqué le moindre sport depuis des années, et il s’aperçut que d’épaisses poches
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de graisse en avaient profité pour apparaître dans sa région abdominale. Il mangeait trop, buvait trop, et commençait à se sentir gros, usé, sans goût pour rien.
*
Après quelques kilomètres cependant, il commença à éprouver des sensations plus agréables. Ses muscles s’étaient échauffés, son coup de pédale devenait plus appuyé, ses mouvements mieux coordonnés. Une goutte de sueur apparut sur son front, qu’il accueillit avec plaisir, car c’était là le résultat d’un travail physique, le premier depuis longtemps. Il fut bientôt en nage et s’épongea le visage de sa manche de survêtement, heureux et presque étonné de constater que son corps recelait encore une telle énergie. Devant lui, à une cinquantaine de mètres, il aperçut une grand-mère, qui peinait sur un vieux vélo rouillé. Il se mit en danseuse, exécuta un petit sprint sur une dizaine de mètres pour prendre de la vitesse, puis changea de plateau. Il fondit rapidement sur la vieille femme, et la dépassa sans un regard, grimaçant de l’effort fourni, mais content de sa performance. Il doubla encore deux enfants qui roulaient tranquille-ment sur leur VTT, et une sensation d’euphorie le gagna. Quelques mètres devant, un homme et une femme attendaient devant un passage piétons que le feu les autorise à traverser. Il eut la certitude d’être observé, et il pédala avec un peu plus de conviction encore. Les traits tirés par la concentration et la souffrance, il leur adressa en les croisant
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un petit sourire plein de fierté. Le couple le regarda sans comprendre. Il arriva à un carrefour, et après avoir négocié prudem-ment le rond-point, prit la direction de la campagne du Vexin. Il traversa plusieurs villages avec l’impression d’avaler les kilomètres, puis les champs remplacèrent les habitations, les voitures se firent de plus en plus rares. Le soleil s’était levé et lui réchauffait le visage, tandis qu’une petite brise continuait à souffler dans son dos, augmentant sa vitesse et lui donnant une douce sensation de facilité, de légèreté. Il aperçut une colline à l’horizon, décida de rétrograder et de garder quelques forces en réserve. Il se retourna un bref instant, ne vit personne sur la route. Alors il se moucha bruyamment dans ses doigts ; à l’approche de l’ascension, rien ne devait troubler sa respiration. Il aborda la difficulté assis sur la selle, les mains en haut du guidon, s’efforçant de grimper en puissance. Puis, la pente devenant plus abrupte, il déplaça ses mains sur les poignées de freins, et se positionna en danseuse. Ses quatre-vingt-quinze kilos ne pesaient plus rien ; il était Federico Bahamontes, l’Aigle de Tolède, vêtu de son éternel maillot à pois rouges de meilleur grimpeur, s’envo-lant vers les sommets. Puis il entama rapidement la descente, car la colline n’était pas très haute. Les fesses en l’air, le nez dans le guidon, il lui semblait ne plus connaître la peur. Revenu sur le plat, il découvrit devant lui un tracteur roulant à faible allure. Il se déporta sur sa gauche, souleva à nouveau son derrière de la selle et, s’inspirant des grands
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spécialistes belges et hollandais, sprinta vers une ligne d’arri-vée imaginaire. Il ne se retourna qu’une centaine de mètres plus loin, à bout de souffle, pour découvrir qu’il avait réussi à creuser l’écart avec le tracteur. Il roula encore, plus tranquillement, quelques kilo-mètres, puis, fatigué, décida de s’accorder une pause. Il mit pied à terre, déposa soigneusement sa monture sur le sol et s’assit sur une herbe qui paraissait accueillante. Il but dans son bidon de longues gorgées d’une eau chaude et sucrée et, un peu assommé par le soleil et les efforts qu’il avait fournis, s’allongea. Cela faisait longtemps qu’il ne s’était pas senti aussi bien, longtemps qu’il ne s’était pas libéré des chaînes domestiques et professionnelles. Mais tout cela allait changer. Il allait quitter sa femme, démissionner de son emploi de gagne-petit, s’affranchir une fois pour toutes des conven-tions. À partir de cet instant, une nouvelle vie commençait, une existence consacrée au vélo, à la découverte de nouveaux pays, à la séduction de jolies femmes. L’image d’une blonde plantureuse et bronzée, vêtue d’un très court short en jean et d’un tee-shirt blanc mouillé, lui passa par l’esprit. Ses paupières s’alourdirent.
*
Les premières gouttes de pluie le réveillèrent. Il consulta sa montre, et fut horrifié en découvrant qu’il avait dormi pendant presque deux heures.
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Il se releva difficilement, il avait mal à la tête et son corps était perclus de courbatures. Un coup de tonnerre retentit, des trombes d’eau se mirent à tomber. Il enfourcha sa bicyclette et prit dans la douleur le chemin du retour.
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