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L'homme qui parlait à la nuit

De
524 pages

PREMIER ROMAN


Lorsque sa mère l’appelle un soir de l’autre bout des États-Unis, Amina comprend que quelque chose ne va pas : depuis trois jours et trois nuits, son père, un neurochirurgien reconnu, est assis sur le porche de leur maison et parle sans discontinuer. Il parle à sa mère, à son frère, à son neveu, à tous ses proches restés en Inde et aujourd’hui disparus. Tout le monde le croit devenu fou, jusqu’à ce qu’une photo prise par Amina dans le cadre d’un cours de photographie qu’elle suit à l’université, dont le thème est la solitude, fasse apparaître, derrière son père qui parle à la nuit, l’ombre bienveillante d’une petite vieille femme en sari. Le spectre de sa grand-mère... Un roman émouvant et drôle sur les fantômes qui nous habitent.


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Le point de vue des éditeurs

Lorsque sa mère l’appelle un soir de l’autre bout des États-Unis, Amina comprend que quelque chose ne va pas : depuis trois jours et trois nuits, son père, un neurochirurgien reconnu, est assis sous le porche de leur maison et parle sans discontinuer. Il parle à sa mère, à son frère, à son neveu, à tous ses proches restés en Inde et aujourd’hui disparus. Tout le monde le croit devenu fou, jusqu’à ce qu’une photo prise par Amina dans le cadre d’un cours de photographie à l’université, sur le thème de la solitude, révèle, derrière la figure de son père qui parle à la nuit, l’ombre bienveillante d’une petite vieille femme en sari. Le spectre de sa grand-mère…

Elle abandonne tout et saute dans un avion pour Seattle. En revenant à Albuquerque, dans la maison qui l’a vue grandir, Amina retrouve aussi la chambre d’Akhil, son frère, décédé dans un accident de voiture des années plus tôt, et peu à peu ses certitudes vacillent. Elle qui donnerait tout pour une dernière discussion sous les étoiles avec son cher grand frère, devrait convaincre son père de rompre le fil d’or de sa conversation avec les morts ?

Avec L’Homme qui parlait à la nuit, Mira Jacob signe un roman drôle et poignant qui ravira tous ceux qui savent que les fantômes existent.

Mira Jacob

Mira Jacob vit avec son mari et son fils à Brooklyn. L’Homme qui parlait à la nuit est son premier roman.

Mira Jacob

L’homme qui parlait à la nuit

roman traduit de l’anglais (États-Unis)
par Christine Le Bœuf

ACTES SUD

Pour mon père, Philip Jacob (1939-2006).

Prologue : le choix de la folie

Seattle, juin 1998

C’était une fièvre, une rage brûlante de mots. Trois nuits de suite, Thomas Eapen demeura dans la véranda, acteur unilatéral d’une conversation furieuse qui déboulait de sa langue pour se répandre à travers les fenêtres à moustiquaire. Les voisins l’entendaient ; son épouse, Kamala, ne pouvait pas dormir. Prince Philip, leur labrador vieillissant et arthritique, n’arrêtait plus de marcher de long en large dans le vestibule en gémissant. Kamala raconta tout ça à sa fille au téléphone un des premiers soirs de juin, de la voix douce d’une présentatrice des informations.

“Je pense qu’il s’en va, conclut Kamala, et Amina se figura son père, à la limite du désert, en train d’attendre un bus.

— Vraiment ?

— Qui sait ? Je n’ai plus tout mon jugement. Je n’ai plus dormi depuis samedi.

— C’est une blague !

— Je ne blague pas”, fit Kamala en reniflant ; sa capacité de dormir quoi que pût concocter son mari insomniaque (chasses au raton laveur, fossés en feu, accidents de tracteur) avait longtemps fait sa fierté. Amina laissa tomber ses clés sur le plan de travail de la cuisine.

“C’est maintenant que tu rentres du travail ? demanda Kamala.

— Oui.” Amina déposa son courrier et son appareil photographique à côté des clés. Le répondeur clignotait avec impatience. Elle lui tourna le dos. “Trois nuits ? Sérieusement ?

— Comment va le travail ?

— À fond. Tout Seattle se marie le mois prochain.

— Toi pas.”

Amina l’ignora. “Que veux-tu dire, « il parle » ? Il parle de quoi ?

— Il raconte des histoires.

— Quel genre d’histoires ?

— Quel genre de n’importe quoi, tu veux dire ? Des balivernations et maintenant il n’arrête plus de jacasser comme un idiot, dit Kamala. J’ai eu beau l’avertir que sa langue allait tomber et pourrir comme un légume, il ne se tait pas.

— Tu dis toujours ça.

— Non, pas vrai.

— Maman.

— Mais ceci est différent, koche”, soupira Kamala. Des bruits nocturnes se faufilaient au long de la ligne, amenant le Nouveau-Mexique à l’oreille d’Amina – les applaudissements assourdis du vent roulant à travers les peupliers, l’écho renvoyé par les mesas de la stridulation creuse des grillons, le claquement de la bâcle du portail dans le jardin. En fermant les yeux, Amina avait l’impression de se retrouver là-bas, au crépuscule, et de sentir les herbes folles lui chatouiller le creux des genoux.

“Tu es au jardin ? demanda-t-elle à sa mère.

— Mmm. Et toi, sous la pluie ?

— Je suis dans la cuisine.” Amina regarda le linoléum, à ses pieds. Ses bords jaunes évoquaient une vie antérieure, une vie où les Crown Hill Apartments avaient été considérés comme un bon début pour des familles à revenus moyens, avec leurs cheminées en marbre véritable et leurs sols de cuisine ensoleillés. Ceux-ci étaient désormais d’une teinte pisseuse et parsemés de bulles d’air qui éclataient quand on marchait dessus.

“Quel temps fait-il ? demanda Kamala.

— Il pleuvine.

— Personne ne sait pourquoi tu restes là.

— On s’y fait.

— Ce n’est pas une bonne raison pour rester quelque part. Pas étonnant que ce sale type se soit flingué – tout le temps sans soleil, et cette diablesse qui déchirait ses collants.

— Kurt Cobain était un junkie, maman.

— Parce qu’il manquait de soleil !”

Amina soupira. Si elle avait su que le numéro de Rolling Stone qu’elle avait laissé dans la salle de bains lors de son dernier séjour allait transformer Kamala en experte autoproclamée sur tout ce qui touchait à Seattle (“Le grunge ! Les Starbucks ! Les start-up !”), elle aurait fait plus attention, mais enfin, ce mépris de sa mère pour le lieu de résidence qu’elle s’était choisi n’était pas sans avantage. Ne fût-ce que parce qu’il limitait ses visites. (“Impossible de me réchauffer ici !” ne manquait jamais de protester Kamala, en se frottant les mains et en lançant autour d’elle des regards soupçonneux. Un jour, dans un café du quartier d’Amina, elle avait dit au très aimable barista qu’il avait une odeur bizarre, due à “trop d’humidité”.)

“Je t’ai dit que la menthe pousse comme une forêt ? demandait maintenant sa mère d’une voix plus allègre. Encore plus que l’an dernier !

— Formidable.” Amina ouvrit son frigo. Une collection de plats à emporter effondrés les uns sur les autres comme des petits vieux dans le mauvais temps. Elle le referma.

“J’ai fait du chutney et j’ai invité les Ramakrishna et les Kurian hier soir, et ils ont adoré ! Bala a voulu la recette, évidemment.

— Qu’est-ce que tu n’as pas mis ?

— Rien. Poivre de Cayenne et coriandre.”

La cuisine était chez sa mère une faculté qu’Amina considérait souvent comme évolutionnaire : un moyen pour Kamala de se survivre en conservant ses amis. Tel le plumage se déployant en arc-en-ciel d’un oiseau a priori banal, la capacité que possédait Kamala de transformer des ingrédients bruts en repas somptueux lui valait la sorte d’affection que sa personnalité, à elle seule, aurait peut-être repoussée.

“Alors, qu’est-ce qu’ils ont pensé de papa ?

— Quoi, papa ?

— Le fait qu’il parle tout seul, je ne sais pas, moi.

— Je ne leur ai rien dit ! Ne sois pas stupide !

— C’est un secret ? s’étonna Amina. Tu n’en parles pas à la famille ?”

Un secret entre les Ramakrishna, les Kurian et les Eapen, ça n’arrivait qu’une fois tous les cinq ans, environ, pour être généralement dévoilé au bout de quelques mois ; ceux qui le partageaient affirmaient aux autres qu’il n’y avait là rien de personnel, rien que des affaires de famille, et les autres tenaient des propos réconfortants sur la grande famille qu’on était de toute façon dans ce pays, même en l’absence de liens du sang.

“Pas secret !” s’exclama Kamala avec un peu trop d’emphase. Elle rabattit sa voix d’un cran. “Ce n’est pas toute une affaire. N’allons pas embêter tout le monde avec ça, d’accord ?

— Mais, est-ce que quelqu’un a trouvé son comportement bizarre ?

— Son comportement n’est pas bizarre.

— Je croyais que tu disais…

— Non, pas comme ça. Il va à son travail, et tout, il est parfait avec tout le monde. En salle d’op, toutes les infirmières continuent de le suivre toujours en gloussant comme des oies. C’est seulement tard le soir.”

Il fallait que ce soit tard. Thomas s’efforçait de rester à l’hôpital jusqu’au coucher du soleil, et son insomnie le tenait souvent éveillé entre minuit et six heures du matin. C’était à ce moment-là qu’il s’asseyait sous le porche et bricolait quelque objet énigmatique : un pistolet à sauterelles, un distributeur de caresses pour animaux.

“Il parle sans doute au chien, maman, tout simplement. Il fait ça tout le temps.

— Non, ce n’est pas ça.

— Comment le sais-tu ?

— Je viens de te le dire. Le chien est enfermé, en train de gémir. Et d’ailleurs je l’ai entendu.

— Et ?

— Il parlait à Ammachy.”

Amina s’immobilisa. Sa grand-mère était morte depuis près de vingt ans. “Tu veux dire qu’il lui adressait des prières ?”

Le bruit rêche de mauvaises herbes arrachées à la terre lui parvint de l’autre bout de la ligne, accompagné d’un bref grognement. “Non. Je veux dire qu’il parlait. Il racontait des histoires.

— Des histoires ?”

Kamala souffla par le nez. Arracha d’autres herbes. Grogna.

“Maman !

— Des histoires idiotes, pas plus ! Comment tu as gagné ce prix de photographie au lycée. Comment j’ai supplié le vendeur de Hickory Farms de commander du gingembre mariné, en 1982, et cet imbécile est allé commander du gingembre confit !

— Et tout ça devant toi ? Tu étais là ?

— J’écoutais de la buanderie.”

Vivre chez les Eapen, c’était admettre la rigueur de frontières invisibles, les séparations qui, depuis 1983, divisaient la maison comme en deux pays. Il y avait des années qu’Amina n’avait plus vu sa mère s’aventurer dans la lumière jaune de la véranda paternelle et, à ce qu’elle en savait, Thomas n’avait pas une seule fois franchi la barrière donnant accès au potager de Kamala.

“Et tu es sûre que c’était Ammachy ?”

Kamala hésita un instant. “Il la voyait.”

Amina se redressa. “Qu’est-ce que tu racontes ?

— Il lui a dit d’aller s’asseoir ailleurs.

Quoi ?

— Oui. Et puis je crois qu’il a peut-être vu…” La voix de Kamala s’éteignit, l’océan de chagrin qui s’étendait, invisible, entre tous les Eapen, se matérialisant soudain, tel un visage derrière les rideaux.

“Qui ?” La voix d’Amina se coinçait dans sa gorge. “Qui d’autre a-t-il vu ?

— Je ne sais pas.” Sa mère semblait très lointaine.

Silence.

“Maman, fit Amina, inquiète maintenant, il est déprimé ?

— Sois pas sotte, souffla Kamala.” Une recrudescence d’activité se manifesta au long de la ligne téléphonique, comme si on traînait quelque chose de lourd. “Personne n’est déprimé. Je t’en parle, c’est tout, comme ça. Je suis sûre que tu as raison, tout va bien. Ce n’est rien.

— Mais s’il croit qu’il voit…

— Ok. Je te rappelle plus tard.

— Non, attend !

— Quoi ?

— Il est là, papa ? Je peux lui parler ?

— Il est à l’hôpital. Un cas sérieux. Une jeune mère qui s’est tapé la tête au fond d’une piscine il y a deux jours et qui ne s’est pas réveillée.” Les Eapen n’avaient jamais épargné à leur fille les détails de la profession de son père, de sorte qu’à peine âgée de cinq ans Amina avait entendu des phrases comme : elle a un bâton de ski planté dans son bulbe rachidien ou sa femme lui a tiré un coup de feu en pleine figure mais il devrait s’en tirer.

“Tu es certaine qu’il a raison de travailler en ce moment ?” Amina avait un jour accompagné son père en chirurgie, quand elle était à l’école primaire. Elle se rappelait l’odeur âcre et amère de la salle d’opération, les yeux de son père étincelants au-dessus du masque, la vitesse à laquelle le sol s’était rué vers elle pour l’accueillir quand il avait tracé avec son scalpel une ligne rouge sur le crâne de son premier patient. Elle avait passé le restant de la journée à manger des bonbons dans le bureau des infirmières.

“Il va bien, dit Kamala. Ce n’est pas comme ça. Tu n’écoutes pas.

— J’écoute ! Tu viens de me dire qu’il délire et je demande…

— je n’ai pas dit qu’il délire. j’ai dit qu’il parlait à sa mère.

— Qui est morte, dit Amina d’une voix douce.

— Effectivement.

— Et ce n’est pas du délire ?

— Il y a des choix, Amina ! Des choix que nous faisons en tant qu’êtres humains sur cette planète Terre. Si on décide de laisser entrer le diable, on voit évidemment des démons partout où on regarde. Ce n’est pas du délire. C’est de la faiblesse.

— Tu ne le penses pas vraiment.” C’était un souhait plus qu’une affirmation, car Amina se rendait bien compte que Kamala, avec son Jésus, ses émissions religieuses à la radio et son talent pour citer la Bible à tort et à travers, pouvait croire et croyait en effet tout ce qu’elle voulait.

“Je ne fais que rapporter les faits, dit sa mère.

— Bon. D’accord. Écoute, il faut que j’y aille.

— Tu viens de rentrer ! Où vas-tu ?

— Je sors.

— Maintenant ? Avec qui ?

— Dimple.

— Dimple”, répéta sa mère, comme une imprécation. Si l’on en croyait Kamala, Dimple Kurian était affligée d’insuffisance morale depuis que ses parents lui avaient donné ce prénom ridicule de starlette gujaratie. Selon Dimple, Kamala avait un complexe de Jésus à la place du cœur. “Elle continue à libérer ses relations ?

— On dit : avoir des relations libres – peu importe. Oui.

— Comme ça elle peut aller avec un garçon, et puis un autre, tous la même semaine.

— Sortir.

— Tchi ! Saleté. Pas étonnant qu’ils aient dû l’envoyer en centre de redressement. On se balade avec n’importe qui et puis on pleurniche : « Oh, non, il me prend pour une putain, il me prend pour une putain », quand il pense qu’on est une putain.

— Quand as-tu vu Dimple pleurnicher à propos de quoi que ce soit ?

— J’ai vu ça au cinéma. Quand Henri rencontre Sally.

— Quand Harry rencontre Sally… ?

— Oui, cette idiote qui a trop d’hommes et qui se plaint partout que « Personne ne l’aime », et alors elle va avec ce pauvre garçon et elle s’attend à ce qu’il l’aime !

— Tu crois que c’est ça, Harry rencontre Sally ?

— Et alors qu’est-ce qu’il est censé faire ? S’engager envers elle ?

— C’est ce qu’il fait, maman. C’est comme ça que finit le film.

— Pas après ! Après, il la quitte.” La conviction de sa mère que les films continuent hors écran dans un monde à part avait toujours paru à Amina aussi déroutante qu’irréfutable. Des scénarios entiers s’étaient trouvés victimes des ré-imaginations de Kamala, happy ends détournés, tragédies corrigées. “En tout cas, quelqu’un devrait dire à Dimple d’appeler chez elle. Comment ses parents peuvent savoir qu’elle va bien si elle ne téléphone pas ?

— Parce que je la vois tous les jours et que si elle n’allait pas bien je les avertirais.

— Cette petite inconsidérée. Bala se fait beaucoup de souci pour elle, tu le sais.

— Dis à tante Bala qu’elle va très bien. Et j’appellerai papa demain.”

Au bout de la ligne, le silence s’arrondit. Avait-elle raccroché ?

“Maman ?

— N’appelle pas.

— Quoi ?

— Ce n’est pas une chose pour au téléphone.”

Incrédule, Amina fit des yeux ronds à ses armoires de cuisine. “Alors quoi, il faut que j’attende de venir à la maison pour lui parler ?

— Oh ! fit Kamala d’une voix riche de surprise feinte. Bien sûr, si tu penses que c’est le mieux.

— Quoi ?

— Quand peux-tu venir ?

— Tu veux… Je devrais… attends, vraiment ?” Amina lança un regard paniqué au mur de la cuisine, sur lequel était accrochée une liste de choses à faire pour le mariage Beale, flagrante comme une accusation. “On est en juin.

— C’est une grosse affaire ? Alors ne vient pas.

— C’est juste le mauvais moment. C’est ma période la plus occupée.

— Oui, je comprends. Il ne s’agit que de ton père.

— Oh, arrête. Si tu as vraiment besoin que je vienne, alors je viendrai évidemment, mais…” Amina s’appuya les doigts sur les paupières. Abandonner son travail au plus fort de la saison ? De la folie.

Sa mère prit une profonde inspiration. “Oui. Ce serait très gentil, si tu pouvais t’arranger.”

Écartant le combiné de son oreille, Amina le contempla fixement. Elle n’avait jamais entendu une phrase qui eût moins l’air d’être sortie de la bouche de Kamala, et pourtant c’était ça, cette tentative d’accommodement de sa mère, aussi discordante que le message caché dans un enregistrement passé à l’envers. Il y a quelque chose qui ne va pas. Quelque chose qui ne va pas du tout.

“Je vais prendre un billet pour la semaine prochaine”, s’entendit-elle dire. Elle se tut, espérant un Pas la peine, un Ne t’en fais pas. Mais ce qu’elle entendit, ce fut un long grognement fatigué et un chœur satisfaisant de racines arrachées au sol. Le claquement étouffé de paumes sur un pantalon parcourut la ligne téléphonique et Amina vit sa mère telle qu’elle devait être à ce moment : debout dans le jardin, avec les nuages minuscules de graines de peuplier flottant autour de ses cheveux noirs, telles des fées dans le crépuscule.

“Bon, d’accord, dit Kamala. Reviens à la maison.”

Livre 1

Ce qui se passe en Inde ne reste pas en Inde

Salem, Inde, 1979

1

“Traîtres ! Lâches ! Bons à rien !” avait hurlé Ammachy en 1979, mettant fin à la conversation qui mettrait fin à sa relation avec son fils, puisque Thomas ne reviendrait en Inde que pour l’enterrer.

Mais quelle calamité ! Divorcé en un seul coup de la mère et de la terre natale ? Qui aurait vu venir une chose pareille ? Certes pas Amina qui, à onze ans, était suffisamment versée en tragédie (elle avait vu Le Champion et Kramer contre Kramer) pour comprendre qu’elle s’accompagnait de musique retentissante et de mauvais temps.

Et qu’y avait-il à craindre de la lumière ensoleillée qui tachetait la gare de Salem le jour de leur arrivée, donnant à toutes choses – les bagages entassés, les coolies en chemise rouge et jusqu’aux mendiants – un air doux et plein de promesses ? Rien, pensait Amina tandis qu’elle descendait sur le quai dans l’odeur fétidedes aisselles d’autrui. Des bras dodus gainés dans des hauts de sari lui frôlaient les joues, des vendeurs de thé criaient aux fenêtres des voitures et un coolie s’empara avec impatience de sacs qu’elle ne portait pas. Quelque part, par-dessus le brouhaha, elle entendit qu’on criait le nom de son père.

“Par-là, papa”, dit Akhil en désignant quelque chose qu’Amina ne voyait pas, et Thomas la prit par les épaules et la poussa en avant.

“Babou !” Il saluait un vieillard d’une claque dans le dos. “Content de te voir !”

Enveloppé dans un dhobi volumineux et aussi maigre que jamais, Babou sourit d’un sourire édenté ; sa ressemblance avec un bébé sous-alimenté contredisait sa capacité de se balancer de gros objets sur la tête et de leur faire traverser des foules, comme il le fit avec les quatre valises de la famille. Devant la gare, Preetham, le chauffeur, chargea l’Ambassador polie de frais, tandis que des mendiants s’assemblaient autour d’eux, montrant du doigt les tennis des enfants et puis leurs propres bouches affamées, comme si leurs appétits pouvaient être satisfaits par des Nike.

“Ami, viens”, dit Kamala en ouvrant la portière de la voiture, et lorsque tous eurent pris place (Preetham et Thomas sur le siège avant, Akhil, Kamala et Amina à l’arrière, Babou perché fièrement sur le pare-chocs arrière), ils entreprirent le trajet vers la maison, quatre rues plus loin.

Contrairement au reste de la famille, les parents de Thomas avaient depuis longtemps quitté le Kerala pour les plaines plus sèches du Tamil Nadu. Installés dans une grande maison aux limites de la ville, Ammachy et Appachen avaient ouvert ensemble une clinique privée (elle était ophtalmologue et lui orl). Avant qu’il ne décède soudainement d’une crise cardiaque à l’âge de quarante-cinq ans, ils avaient vu soixante-dix pour cent des têtes de Salem.

“Un âge d’or”, postillonnait Ammachy, poursuivant par l’énumération de tout ce qui, depuis lors, l’avait déçue. En tête de sa liste : son fils aîné qui avait préféré épouser “la noiraude” et s’en aller en Amérique alors qu’elle avait arrangé son mariage avec une cousine nettement plus pâle de Kamala et son installation à Madras ; son fils cadet, qui était devenu dentiste et avait fabriqué le “sans-cervelle” au lieu de devenir médecin et de fabriquer encore un médecin ; les nombreux cinémas et hôpitaux qui avaient surgi autour de la maison, l’envahissant de leurs bruits et de leurs odeurs.

“Sacré bon Dieu, laissa échapper Thomas lorsqu’ils s’engagèrent dans Tamarind Road, et Amina suivit son regard. On ne voit même plus la maison !”

C’était vrai. Il était vrai aussi que ce qu’on voyait, ou plutôt ce qu’on ne pouvait ignorer, c’était le Mur, solution opposée par Ammachy au monde en train de changer autour d’elle. Bâti en plâtre et bouteilles cassées, le Mur s’élevait, plus biscornu, plus haut et plus jauni à chaque visite, au point de ne ressembler à rien tant qu’à la denture d’un monstre, tombée d’un autre monde et oubliée sur le bord poussiéreux de la voie publique.

“Ce n’est pas si mal, fit Kamala sans conviction.

— Ça donne la chair de poule”, dit Akhil.

“Nouveau portail !” Preetham klaxonna et la famille garda le silence pendant que les vantaux s’ouvraient vers l’intérieur, attirant dans l’allée la voiture et son contenu.

La maison, elle, n’avait pas du tout changé, avec ses deux étages peints en rose et jaune affaissés dans la chaleur comme un gâteau d’anniversaire en train de fondre. Une petite foule était assemblée sur le seuil, et Amina l’observa par la fenêtre : oncle Sunil, noir et ventripotent ; sa femme, tantie Divya, blafarde et chétive ; leur fils Itty, tête ballottante de droite à gauche, tel un Stevie Wonder décharné ; Mary-la-Cuisinière, la cuisinière, et deux nouvelles servantes. Des lumières et des guirlandes de Noël scintillaient dans les grenadiers.

“Mikhil ! Mittack !” gargouilla Itty à l’arrivée de la voiture, en gesticulant furieusement. Il était devenu aussi grand que Sunil depuis leur dernière visite et Amina lui rendit son salut avec appréhension. Mittack, c’était elle, selon Itty, et excitabilité était, selon la famille, le nom de la disposition à cause de laquelle il lui était arrivé de la mordre. Amina palpa la légère demi-lune sur son avant-bras et se renfonça un peu dans son siège.

“Salut-salut-salut ! cria Sunil tandis que la voiture s’arrêtait. Bienvenue, bienvenue !

— Ho, Sunil.” Thomas ouvrit la portière et traversa la pelouse à grandes enjambées pour aller serrer des mains. “Content de te voir.”

C’était un mensonge, bien sûr, aucun des deux frères n’étant jamais particulièrement heureux de voir l’autre, mais c’était la seule façon convenable de commencer une visite.

Sunil darda sur Kamala un sourire éblouissant. “Belle comme une rose, ma chère !” Il posa sur ses joues et sur celles d’Amina des baisers fleurant l’eau de Cologne, avant de se détourner, les mains serrées sur son cœur. “Et qui est ce superbe tigre ? Mon Dieu, Akhil ? C’est toi ? En train de devenir un roi de la jungle, pas vrai ?

— Je sais pas”, soupira Akhil.