L'homme qui trempait dans la rivière

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Un homme entre deux boulots précaires traverse la frontière pour boire un vrai café, parle avec des chats, se refuse à résoudre une énigme policière, cherche dans l’annuaire l’adresse et le téléphone de son père, se remémore sa propre existence : la traversée des chantiers, des bordels, des taxis qu’il a voulu prendre pour d’autres galaxies, du poids de la matière et de celui de l’esprit.


Publié le : mardi 4 juin 2013
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EAN13 : 9782332566249
Nombre de pages : 84
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ISBN numérique : 978-2-332-56622-5

 

© Edilivre, 2013

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’homme qui trempait

dans la rivière

 

 

dessin de l’auteur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

1

Le matin, je nourris les félins, comme un indou dans son rituel quotidien d’offrande au monde animal. Cette parenthèse silencieuse avec les chats me permet d’oublier les diarrhées verbales de mon voisinage. Y’en a qui viennent me causer sans que je sache exactement pourquoi. On dirait que l’ombre écrasante de l’ego transpire dans ce que les gens nomment la communication, mais qui n’a dans leur expérience rien de commun pour relier les êtres, seulement une corrida merdeuse, une prise de pouvoir par le langage, outil dont ils se servent pour maquiller la noirceur de leurs intentions. Y’a des jours, je rêve de me cacher quelque part, voire de disparaître. J’imagine l’intelligence des cathares, des Tibétains ou des Incas. Ils avaient choisi les hauteurs, croyant gagner par le choix d’une rude solitude la paix de l’esprit.

À peine étais-je arrivé dans ma nouvelle location que j’avais dû enterrer un chat dont mes voisins semblaient avoir scruté la lente agonie avant de laisser le cadavre pourrir sur place. Je l’ai installé au pied d’un arbre sur la petite colline derrière la ferme. Un platane avec le tronc droit et la chevelure frisée, des branches joliment tordues, ondulantes. Elles portaient de belles feuilles d’automne.

Il n’y avait pas plus d’une demi-douzaine de chats qui traînaient entre la ferme et la poissonnerie industrielle qui lui fait face. Depuis mon palier de porte j’ai une vue imprenable sur le local à déchets du poissonnier où m’envoyait l’agence d’intérim pour faire le nettoyage du chai. J’ai rendu mon tablier au bout d’une saison. Voir et sentir mon lieu de travail depuis chez moi, ça me filait le bourdon. Mon superviseur de nettoyage (forcément j’avais un chef, voire une dizaine puisque je me situais au plus bas niveau de l’organigramme de l’entreprise. Mais je ne comprenais pas tous ses ordres, à cause d’un terrible bégaiement. Heureusement la nature de ce job ne me demandait pas d’efforts intellectuels inconsidérés, ce qui me permit d’apporter à la boite, une saison durant, un concours agréable et efficace. Je n’étais pas peu fier, le jour où je vis la déception envahir le visage d’un responsable lorsque je lui appris que je ne continuerai pas à faire le ménage chez eux). Mon chef donc, de temps à autre, il filait les restes de sardines aux chats. De mon côté aussi je les nourrissais. Les voisins, ça ne leur plaisait pas. À tel point qu’un jour ils les ont zigouillés. L’ont fait faire par une société spécialisée. Ce n’est pas ici qu’on trouverait, comme dans certaines communes italiennes une colonia felina protetta, non ça ne risque pas. Un jour, un voisin qui souhaitait me confier le fond de sa pensée, m’a dit que de toute façon, les chats, y’en avait toujours trop. Je n’ai pas répondu, je me suis dit que les cons, décidément, on les croisait plus souvent que les chats. Apparemment, y’en a un qu’ils n’ont pas réussi à choper, un marmot de deux ou trois mois qu’était en train de gueuler devant ma porte. Je l’ai vite pris sous mon aile avant qu’ils ne le trouvent.

Ce matin, j’ai encore été réveillé par la dingue du haut qui laisse tomber une boule de pétanque sur le sol pourri de cette bâtisse – mon plafond. Faut qu’je cherche un endroit tranquille, une petite maison isolée, une borde avec un peu d’herbe, un arbre, une cheminée, sinon un poêle à charbon – faut pas craindre la pénurie, y’a des énergies fossiles plein l’espace qu’il suffirait de pomper sur la foule d’astéroïdes qui passent gentiment sans nous fracasser la croûte terrestre. En attendant mieux, j’avais dégotté cette piaule (une ferme bâtie en 1699 qu’il me faut partager avec six autres locataires, ma part exposée au nord est plutôt humide) grâce à une amie infirmière dont un des collègues homosexuels qu’elle se persuadait de pouvoir faire changer d’inclinaison vivait là. Nos murs étaient mitoyens. Le compagnon de mon nouveau voisin un jour vint me voir pour faire connaissance. Très bavard, il me faisait par le menu le pedigree des habitants du lieu. Parlant de la voisine du haut, une vieille femme blanche raciste à la face sombre et aux maxillaires inférieures retroussées à la Popeye, il lâchait innocemment une phrase terrible et mystérieuse : « Elle n’est pas étrangère à la mort de son mari… »

*

Dix heures, je remets les fringues d’hier, le tee-shirt avec lequel j’ai dormi, mes tennis à vingt euros achetés « Au bal des chaussures », la dernière paire. C’est décidé, je ne veux plus être le complice de l’exploitation des ouvriers chinois. Je décide de traverser la frontière, histoire de boire un vrai café. « Los mercados ahogan España »titre leDiario Vasco. Je dis au patron que j’ai encore quelques euros mais que je vais bientôt payer en francs suisses, si ça ne le dérange pas. C’est plus sûr. Même à considérer que l’avenir, par définition, n’existe pas, ou que c’est une invention pour gâcher le présent comme disait Bardot dans « Et Dieu créa la femme ». Mon voisin de comptoir sourit et acquiesce. Un type discret au regard franc. On va dehors fumer une « American spirit » (marque brevetée à Santa Fe, Nouveau Mexique. Du 100 % tabac, sans additifs) en dissertant sur le prix des choses qui a mal tourné, même en Espagne.

– Ouais, mieux vaut encore aller dans les estancos, me dit-il, le tabac vendu dans la rue où des types se baladent avec des valises sur roulettes d’auberges en tavernes, c’est du tabac de Chinois, ou vendu par les Chinois, je ne sais plus, souvent ici le castillan est parlé vite, entrecoupé d’expressions basques, avec quelques vices de prononciation, dont un accent chuintant.

Le ciel est bas, ce soir avec un peu de chance, il y aura peut-être un bleu de Prusse derrière les nuages et le crachin. Une fois rentré à la maison j’ai ouvert les pages blanches de l’annuaire pour chercher l’adresse et le téléphone de monsieur papa. C’est bientôt sa fête. Vu qu’on n’a jamais passé ensemble le moindre noël ou anniversaire, ça me semble une occasion raisonnable de le joindre. C’est rare qu’on vous souhaite votre fête, peut-être même que ça lui fera plaisir. Je ne sais pas. On irait boire un pot, se dire des trucs, ou rien du tout, juste être là. Je vais l’appeler, c’est sûr, même si ça n’est pas facile, même si les non dupes errent.

Je me souviens qu’on s’est revu par hasard, il y a de ça une bonne dizaine d’années, dans un restaurant à huîtres de Biarritz, sorte de Deauville californien du sud-ouest. « Une ville française au pays Basque » disent les Euskaldun. Il déjeunait avec des personnes qui m’étaient inconnues. Je l’ai attendu dehors, au rythme des battements de mon cœur de vieil enfant. Depuis l’esplanade du casino je l’ai vu sortir, seul, et se diriger vers le parking souterrain.

– Papa !

Blaise se retourna, et bien que nous ne nous soyons pas vus depuis une éternité, mon père s’est mis à me parler comme si nous avions mangé ensemble juste avant. « La vie est mal foutue », me confia-t-il. M’avait-il reconnu dans le restaurant ? Et dans cette hypothèse, se préparait-il tout de même à rentrer chez lui ou à son bureau, comme si cette vision devait rester l’arrière plan d’un mirage aride et inculte ? Blaise avait les yeux humides, j’appuyais une main sur son épaule pour le consoler de cette accablante constatation. Tu m’étonnes que la vie soit mal foutue. Je lui dis que je voulais m’installer par ici. On se reverrait bientôt.

Ce soir-là, sans sommeil mais jouissant d’une solitude voluptueuse, j’avançais dans le cœur de la nuit, là où se resserrent les liens défaits par le bruit des appareils et de l’agitation des jours, dans une vraie liberté. Cet endroit précis où communient les esprits dans le silence ardent de l’être. La Voie lactée couve nos rêves. Une seule phrase éteint le vacarme. Au loin les couleurs de l’océan en flammes, où glissent les falaises d’argile.

2

En Inde, les travaux de nettoyage sont d’ordinaire laissés aux intouchables. Chez nous, une délicate hypocrisie interdit de nommer les choses pour ce qu’elles sont. Mais les castes, même ici, restent des situations dont on peine à s’extraire.

J’avais pour mission de me rendre dans un des dépôts de la boîte où je bossais alors, pour donner un coup de main à un gars qui devait pomper des fosses septiques. À la fin de la journée on est allés vider le camion, à même le sol d’un hangar, près d’une cuve à graisse. On ne savait pas où mettre les pieds, la merde coulait, inexorablement. Sans doute le plus sordide des dépôts que j’ai eu à visiter dans mes tribulations au sein de cette filiale d’un groupe parmi les tout premiers mondiaux des services de l’eau et de l’environnement. Je plantais un œil inquiet sur mes chaussures de sécurité qui baignaient dans les excréments. Je pris alors toute la mesure de ma mission. On m’avait envoyé là parce que personne ne voulait bosser dans cette agence. Elle était insalubre, et qui plus est, Marcel, le gitan sédentaire que j’avais assisté, avait eu maille à partir avec les gars de mon dépôt. D’ailleurs, ces derniers n’aimaient pas trop les gitans, voisins de notre propre agence où ils avaient dressé un camp de caravanes. Les gars les accusaient régulièrement de venir pomper du gas-oil dans le réservoir des camions. Pour peu qu’un sycophante ne sache plus où il avait fourré son portefeuille, il en accusait les gitans. Un jour ils ont dressé une ligne de barbelés autour du dépôt. On était prêts pour la guerre.

Aujourd’hui on a enfin reçu la nouvelle semi-remorque ADR, de fabrication MAGYAR, d’une capacité totale de 31 000 litres, mono-compartiment inox pour le transport de déchets des classes 3, 5.1, 6.1 et 8. La citerne n’est pas conçue pour fonctionner sous vide, mais possède une pompe autonome située à l’arrière. Une machine de plus dans cette histoire de vases communicants où des hommes s’affairent autour d’un camion dont la pompe est le cœur, et les tuyaux, les artères, qu’on n’a de cesse de surveiller pour ne pas qu’elles se bouchent. Une plongée radicale dans la matière brute. Faut s’accrocher dur. Pomper, vidanger, curer, prendre soin des réseaux souterrains du monde des humains, avec des habits de chiffonniers maculés de liquides plus ou moins biologiques, le camion puant, on regarde les passants passer qui se bouchent...

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