L'honneur des Goémoniers

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1923. Comme l'ensemble de l'économie française, l'activité goémonière et l'industrie de l'iode, complètement désorganisées par la guerre 1914-1918, peinent à retrouver leurs niveaux d'antan, sur la côte bretonne.

Après trente ans de collaboration et d'amitié, François Kernéis et Yves Kerléo, décident, en même temps, d'arrêter leurs activités, respectivement dans l'iode et le pain de mer. Yves et Anne, sa femme, se retrouvent seuls, au Conquet, leurs enfants les quittant, l'un après l'autre, pour vivre leur vie. François et Estelle Lemarchand sont dans le même cas, à Paris. Pourtant, leur amitié sort renforcée de la guerre par les liens entre leur enfants.

Quand débute le roman, Gwen-Aël a 28 ans. Il termine ses études à Paris tout en assumant, du mieux qu'il le peut, la direction de la société familiale, l'usine d'iode du Conquet, que François, son père lui a laissée, deux ans plus tôt. Une rencontre dans le train qui le ramène au pays puis un accident à l'usine vont bouleverser sa vie. Confronté aux difficultés, il s'aperçoit rapidement qu'il n'est pas seul et que les nouveaux retraités ne demandent qu'à l'aider. Cet appui se révèlera-t-il suffisant pour faire redémarrer l'usine, puis pour lutter contre le déclin annoncé de l'industrie de l'iode ?

Gwen-Aël et Viviane, Karl et Julia, Aurélie et Jean-Yves, les héros de ce roman, s'aiment, se marient, enfantent, souffrent, travaillent et s'amusent, vivent, en un mot, comme leurs parents, comme, encore, tous ceux qui partagent, avec eux, cette épopée de l'iode et des laminaires. Tout cela, au prisme de l'histoire et des évènements de l'époque qui, - folie des uns, lâcheté des autres-, les mènent tous, inexorablement, vers une guerre annoncée, programmée, inéluctable.
Publié le : mercredi 14 mai 2003
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782709639774
Nombre de pages : 400
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1
1923
Au téléphone, Julia lui avait dit qu'elle l'attendrait au guichet «grandes lignes» s'il était en retard, ce qui, comme d'habitude, était le cas, et une fois encore, il avait failli rater le train. Mais enfin, il était là, et qu'il ait dû, pour cela, promettre un pourboire princier au chauffeur de taxi importait peu, Julia n'en saurait rien. Il venait de la repérer dans la foule : le chapeau dont était affublée son amie ce jour-là était, il est vrai, plus extravagant encore que d'habitude. Toujours aussi apparemment distraite en raison d'une myopie qui faisait partie de son charme, elle le cherchait du mauvais côté et elle sursauta quand il lui toucha l'épaule.
— Gwen-Aël! Te voilà enfin! J'ai ton billet. Comment vas-tu? Et ton Anglaise préférée? Toujours parisienne?
— Helen va bien, merci. Moi aussi, d'ailleurs.
— Rejoignons tout de suite notre wagon, dit Julia. Ils en sont déjà au second appel. C'est tout ce que tu as, comme bagage?
— J'ai tout ce qu'il me faut à Bellevue; j'apporte juste quelques cours. Tu me vois rater mes examens? Cela ferait jaser, à l'usine; le patron, collé! Et ton mari, mon cher cousin et partenaire, quand planche-t-il?
— La semaine prochaine, mais tu connais Karl : depuis quinze jours, il se ronge les sangs. Il est toujours aussi anxieux. Voici notre wagon. Au fait, nos compartiments ne sont pas contigus. Tu as le 4 et moi le 8.
— Dommage!
— Oui, d'autant que j'aurais pu permuter avec ta voisine du 2, si cette péronnelle l'avait accepté. Mais Mademoiselle était déjà installée.
— Cela ne fait rien; nous pourrons discuter au wagon-restaurant.
— Oui, j'ai retenu une table.
— Bon, je t'y attends dans une demi-heure. À quel nom la réservation? Kernéis ou Lemarchand?
— Kernéis, bien entendu! répondit Julia en riant. N'es-tu pas supposé m'inviter?
Confortablement installé à sa table, Gwen-Aël appréciait la Suze glacée que venait de lui apporter le serveur. Il avait parcouru Le Figaro et Le Temps avant de se plonger dans L'Auto
qui revenait sur la victoire de l'équipe Lagache-Léonard aux premières 24 Heures du Mans où sa mère, toujours aussi passionnée d'automobiles, avait réussi à traîner son père. Comme il regrettait de n'avoir pu les accompagner! La veille, il avait croisé son père, qu'il ne voyait plus que de loin en loin depuis l'occupation de la Ruhr par les troupes françaises. Pauvre Papa! Son rappel au ministère en février et ses multiples va-et-vient entre Paris et l'Allemagne ne lui laissaient que peu de chances de suivre le Tour de France, dont il avait été plusieurs années de suite commissaire dans sa jeunesse, et qui, selon lui, tendait cette année les bras à Henri Pélissier.
Il était plongé dans L'Auto depuis de longues minutes quand il releva soudain la tÊte : une odeur familière venait de lui chatouiller agréablement les narines. Ce n'était pas le Guerlain d'Helen, mais le nouveau parfum de sa mère, le N
o 5 de cette incroyable Gabrielle Chanel. Il leva les yeux : la jeune femme qui le portait, une jolie brune de vingt-deux, vingt-trois ans, lui rendit son sourire en s'asseyant à la table voisine. Son vis-à-vis, un homme dans la cinquantaine, se retourna brusquement pour voir à qui elle souriait ainsi. Son père? Non, plutôt un protecteur. Pourtant, un visage si pur... Il lui sembla, soudain, reconnaître un homme politique célèbre dans le malotru qui venait de le dévisager. Gwen-Aël fit mine de se replonger dans sa lecture. Qui était-ce donc? Sans doute, Julia le saurait-elle; elle était beaucoup plus physionomiste que lui, et, surtout, elle avait des fréquentations plus mondaines depuis qu'elle assistait aux réceptions qu'organisait régulièrement sa belle-mère à Paris. Cette évocation de sa tante Ursula suffit à orienter le cours de ses pensées dans une toute autre direction.
Si la mère de Karl voyait ses affaires prospérer, elle restait une exception, car ces années d'immédiat après-guerre étaient dures pour tous. Il n'y avait pas cinq ans que l'armistice avait été signé et l'on s'apercevait déjà que tous les belligérants européens, vainqueurs ou vaincus, sortaient ruinés du conflit dont, à l'exception des États-Unis, les seuls bénéficiaires étaient, en définitive, les pays neutres : la Suisse et les pays d'Amérique du Sud. Installé à Bâle, le groupe chimique d'Ursula en avait profité, pour asseoir ses positions en Europe au détriment de ses concurrents allemands et français, et venait de s'allier à deux conglomérats de la Ruhr occupée. Son oncle Félix, qui avait, si longtemps, mené la vie dure à ses parents, en avait repris la direction, après qu'Ursula et lui se furent réconciliés et remariés sous la pression de leur fils Karl. Félix avait toujours aussi peu d'états d'âme en affaires, et rachetait à tour de bras, pour quelques bouchées de pain, des entreprises allemandes au bord de la faillite. Les vendeurs avaient perdu confiance dans leur pays comme dans leur monnaie et préféraient quelques milliers de dollars leur permettant de tenter l'aventure américaine à des valises de marks dont la valeur s'effondrait de jour en jour.
Le slogan «l'Allemagne paiera» abusait, certes, toujours le Français moyen, mais il faisait sourire les gens avertis qui touchaient du doigt la réalité quotidienne allemande et jugeaient inopportune l'occupation de la Ruhr. Selon François Kernéis, le retard de l'Allemagne dans le paiement des dommages de guerre provenait plus de l'incapacité réelle d'un pays ruiné que de la mauvaise volonté de ses dirigeants. Il assistait, navré, à cette saignée qui ne pouvait que révolter tous les Allemands, patriotes ou non, et soutenait que l'humiliation supplémentaire que leur infligeait Poincaré ne ferait qu'exacerber leur désir de revanche et conduire les plus désespérés aux pires extrémités. Le mouvement spartakiste avait, certes, été décapité en 1919, mais de nouveaux trublions surgissaient chaque année, tel ce sous-officier autrichien dont lui avait parlé son père, un Alfred ou Adolf quelque chose, qui devait sans doute son succès plus à sa moustache ridicule qu'à la pauvreté de ses idées! Pourtant, s'il avait échoué dans sa tentative de coup d'État, quatre mois plus tôt, l'homme n'abdiquait pas et, à peine sorti de prison, venait de créer un parti ultranationaliste.
François avait également averti Ursula que les autorités françaises voyaient d'un très mauvais œil son groupe chimique prendre une coloration de plus en plus germanique et lui avait soufflé qu'il serait opportun que ses prochains investissements se fassent sur la rive gauche du Rhin, en Alsace, par exemple. Karl tenait les mÊmes propos chaque fois qu'il voyait sa mère, et ne manquait pas de lui remettre en mémoire les promesses qu'elle lui avait faites pendant la guerre, tout comme il rappelait sans cesse à Félix, son père, ses origines françaises.
Ça y est, j'y suis! se dit soudain Gwen-Aël en sortant de sa rÊverie. C'est Briand! L'homme politique qui accompagne ma belle inconnue n'est autre qu'Aristide Briand! Pour une fois qu'il n'est pas ministre, il en profite pour voyager. D'ailleurs, il me semble bien que sa maîtresse possède une propriété près de Tréguier ou de Lannion... Bon sang! Ce vieillard ventripotent avec une pareille jeunesse! Quelle tristesse!
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