//img.uscri.be/pth/11358d2d6549840e9df87d2b0f8032a39184a566
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

L'hypothèse de Dieu

De
351 pages
Entre l’Orient et l’Occident, entre le Gard et la Syrie, le passé semble difficile à porter pour Medhi, Jeanne, Rumi, Serge et Sara. Chacun tente alors de formuler l’hypothèse de Dieu, comme un pari pour changer de regard, sortir de l’impasse.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

]>
LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS
“Avec le temps, l’image idyllique qu’adolescent il s’était faite de la France s’était effritée, puis les doutes étaient nés. Si les idéaux d’égalité, de liberté et de fraternité avaient tourné en ce désastreux mépris du passé, en cette incapacité à reconnaître la riche diversité des civilisations, passées ou présentes, n’était-ce pas que quelque chose dans ce s idéaux était faussé ? Est-ce qu’il ne leur manquait pas, tout simplement, la dimension des civ ilisations orientales ? Medhi avait pourtant souffert des pesanteurs de telles sociétés, des injustices qu’elles provoquaient. (…) Oui, il savait combien une société traditionnelle peut être injuste, terrible. En venant en France, il s’en était senti affranchi. A présent, il la regrettait. A tout pren dre, à choisir entre l’injustice et l’indifférence hostile, il avait fini par considérer que, bien qu’aucune des deux ne fût enviable, il préférait tout de même l’injustice : elle pouvait être réparée, il y avait l’espoir qu’elle puisse l’être.”
Medhi, né dans une tribu bédouine aux confins du désert syrien, vit depuis plusieurs années en France, où il rencontre Jeanne. Avec elle, Medhi va rêver d’engagement et aspirer plus que jamais au partage d’une culture ancestrale, qu’il a depuis trop longtemps mise à l’écart. Il va tenter de se représenter le monde qui fut le sien, un monde qu’il a fui mais qui soudain lui revient de façon moins douloureuse, conforté par la distance du recul et de la réflexion. Comme si cette jeune femme rassemblait en lui les deux pôles de sa vie, Medhi va s’interroger sur les fondements de l’existence, portant le poids d’un passé partagé entre l’Orient et l’Occident. A l’instar de son ami Serge, confronté à la mort de sa mère, ou de son cousin syrien amoureux d’une femme juive, Medhi va devoir déplacer les limites de sa pensée, atteindre un questionnement bien au-delà de l’intime. Comme un pari pour changer de regard, sortir de l’impasse, surmonter les différences, chacun tente alors de formuler l’hypothèse de Dieu.
Mohed Altrad, d’origine syrienne, vit en France depuis de nombreuses années. Chez Actes Sud, il a déjà publiéBadawi(2002).
ACTES SUD
]>
DU MÊME AUTEUR
BADAWI, Actes Sud, 2002.
© ACTES SUD, 2006 ISBN 978-2-330-08847-7
Photographie de couverture : © Carlos Freire, 2006
]>
MOHED ALTRAD
L’Hypothèse de Dieu
roman
ACTES SUD
]>
Tous ceux qui survenaient et n’étaient pas moi-même Amenaient un à un les morceaux de moi-même On me bâtit peu à peu comme on élève une tour Les peuples s’entassaient et je parus moi-même Qu’ont formé tous les corps et les choses humaines. GUILLAUME APOLLINAIRE, Alcools.
]>
PROLOGUE
Aonge le Tigre sur quelques dizaines deEin Diwar, à cette pointe extrême de la Syrie que l kilomètres, bordée au nord par la Turquie et à l’es t par l’Irak, on peut voir les ruines d’un pont romain sur le fleuve. Ce point unique de passage est au carrefour des vieilles civilisations. De Deir ez-Zor, la “fiancée du désert”, baignée depuis des milliers d’années par l’Euphrate, le voyageur remontant vers le Tigre s’attend à traverser le paradis terrestre de la Genèse, le pays où se fixa Noé à peine sorti de l’arche. Mais il n’y a plus de paradis à cet endroit. Juste une étendue désertique que des centaines de k ilomètres de canaux, apportant l’eau des barrages de l’Ouest, irriguent par plaques. Là, des champs de blé, de coton, de maïs, de légumes variés et abondants recouvrent d’un manteau luxuria nt les dunes d’autrefois. A l’horizon, les flammes des torchères qui font vibrer le ciel trahissent la richesse du sous-sol. Mais la découverte récente du gaz et du pétrole n’aura pas profité à ceux qui depuis des millénaires sillonnaient en tous sens le désert. Comme si la malédiction de Caïn, le laboureur des terres, continuait à hanter ces paysages, les descendants d’Abel, pasteurs et paysans bédouins, restent les parias de cette partie du monde. Sur le bord de la route qui conduit vers le nord à Hassaké, on rencontre d’immenses cités inachevées, chantiers en suspens, attendant en vain les déportés des barrages à venir. Les immenses lacs de retenue privent les nomades bé douins des territoires où les troupeaux grandissaient, se multipliaient. On cherche désorma is à les entasser par centaines dans ces ensembles de ciment. Jalonnant la route, on voit sur l’horizon des dunes cultivées, une tente, puis une autre, et une autre encore. Les Bédouins rejetés continuent de mener leur vie nomade parmi les ruines, comme s’ils avaient pris sur eux d’assurer la survivance de ces temps reculés et d’être les gardiens de notre mémoire la plus profonde. Quand la nuit tombe sur Hassaké, les montagnes du T aurus, de l’autre côté du Tigre, se découpent nettement dans l’ultime lueur du couchant. Leur fragile feston sur l’horizon ne quitte plus le voyageur qui remonte vers Malakieh à la recherche désespérée d’un hôtel. C’est qu’il n’y a plus de visiteurs ici. La route de la Turquie et celle de l’Irak sont fermées. Des hommes vivent pourtant dans ces lieux désolés, de toutes origines et religions. Ils se côtoient, se supportent, se parlent, sans haine app arente. Le voyageur trouvera ainsi toujours quelqu’un pour l’accueillir, lui faire les honneurs de sa maison, de sa table, de sa famille qu’on ira voir à la nuit tombée. On boira le thé assis en ron d sur le trottoir, en disant du mal des voisins tandis qu’on les saluera avec un grand sourire. Comme n’importe où. Le lendemain, le voyageur fera le tour des quartiers, passant d’une église à un minaret, et il saura soudain, avant même de l’avoir pensé, que le sang de cette terre est mêlé de ces antiques croyances, plus qu’en aucun endroit au monde. Porté par cet espoir inattendu, il prendra la route d’Ein Diwar, pour aller voir le pont des origines. Il y sera une heure plus tard et les vieilles haines vengeresses l’attendront en ricanant. Il cherchera le pont, ne trouvera, si les tirs des gardes sur les miradors des frontières ne l’empêchent pas de l’atteindre, qu’une arche désolée ouverte encore vers l’autre bras du Tigre qui s’en détourne… Derrière lui, autour de lui, il verra les collines où l’armée turque a parqué cent cinquante mille Arméniens avant de les exterminer. Il verra peut-être avancer un vieillard décharné qui lui dira, le souffle court, que le fleuve sacré avait rougi, de sang, de honte. Puis il s’accroupira pour éviter les bombes des Mirages turcs descendant en piqué sur les lignes kurdes, de l’autre côté du fleuve. Les collines seront maculées de poudre et de fumée, les tirs des artilleries ennemies résonneront en écho dans toute la vallée. Et puis, au-dessus du fracas, de la peur, au-delà d es passions ordinaires, le voyageur saisi contemplera la chaîne des montagnes. Il en verra les lignes successives, plus légères et plus bleues à mesure que croît la distance, et derrière elles, perçant le bord du ciel comme un poinçon de pureté, le mince triangle blanc du mont
Ararat. “Noé ouvre la fenêtre de l’arche qu’il avait faite. Il envoie le corbeau : il sort, sort et retourne avant l’assèchement des eaux sur la terre. “Il envoie la colombe pour voir si les eaux se sont allégées, elle n’a pas trouvé de repos pourla plante de sa patte et retourne vers lui : oui, les eaux sont sur les faces de toute la terre… “Il languit encore sept autres jours et envoie la colombe hors de l’arche. “Et la colombe vient vers lui au temps du soir, une feuille fraîche d’olivier dans son bec. Noé sait que les eaux se sont allégées sur la terre. “Il languit encore sept autres jours, il envoie la colombe, mais elle, cette fois, ne revient plus.”
]>
1
“Holà ! Eh, à quoi songes-tu !” L’apostrophe, bien qu’elle ait été proférée sur un ton plus goguenard qu’agressif, heurta violemment Mehdi. Les grandes plaines désertiques s e dissipèrent comme une brume, et leur couleur ocre céda au rouge soutenu, agressif, d’un terrain de tennis. Puis il y eut un choc sourd. Quelque chose tomba à ses pieds. “Out !” entendit-il, et il s’éveilla tout à fait. Les jambes écartées, le corps légèrement penché en avant, les deux mains accrochées à sa raquette, Mehdi Alsafad réalisa qu’il se trouvait dans la région parisienne, sur un court où il avait engagé, depuis près de quarante-cinq minutes, une partie avec Serge, l’un de ses rares amis. C’était le milieu de la matinée. Le temps était particulièr ement beau pour un mois d’avril. Les petites gelées matinales avaient vite fondu, et dans le ciel pur un soleil franc réchauffait l’air vivifiant. Il redressa la tête. Derrière le filet tendu, à la lim ite du rectangle délimitant l’aire de jeu, son adversaire venait de lancer une balle jaune, et s’apprêtait à servir de nouveau. Il y avait quelque chose d’irrésistiblement comique à regarder ce petit bonhomme rondouillard, là-bas, à l’autre bout du terrain, s’étirer avant de frapper. Mais Mehdi n’eut pas le temps de sourire. “Quarante-zéro”, claironna le petit bonhomme d’un air satisfait. Mehdi n’avait pas vu la balle partir. A vrai dire, son cœur battait encore des images qui l’avaient traversé, des images dissonantes, non point simplem ent rendues étrangères et grotesques par la confrontation de leur disparité, mais par le sentiment plus profond et plus grave que le temps lui-même devenait discordant. Ces moments ne parvenaient plus à s’ajuster les uns aux autres, comme e si le saut qu’il avait accompli des rivages de l’Euphrate et de sa vie nomade à l’Europe du XXI siècle, comme si le raccourci de l’histoire contenait le ferment d’un vice qui tentait de se réveiller. Il plaqua sa main sur la poitrine pour calmer son c œur. En dépit ou à cause de sa réussite professionnelle, son existence le laissait insatisfait. Il lui avait fallu investir tant d’énergie qu’ il avait dû négliger les autres dimensions de la vie. Or, pour être né et avoir vécu dans un monde aux rites et aux rythmes ancestraux, ce qu’il avait négligé lui devenait douloureux. Et plus encore ces derniers temps avec le doute et les interrogations qui surgissaient de son passé. “Quarante-quinze.” Cette fois, ce fut lui qui annonça le score. Pendant que son partenaire s’occupait avec mauvaise grâce de récupérer les quelques balles traînant au pied de la bâche du fond de court, Mehdi considéra le terrain environnant. Tout autour de lui, des pelouses vallonnées dissimulaient des courts. Ce samedi matin, ils étaient tous occupés. Dans son dos, les bâtiments du club, les vestiaires , les locaux administratifs, le bar, d’un style curieusement colonial. Et devant lui, derrière le haut grillage, la lisière d’une forêt de frênes. Il s’y était promené quelquefois en attendant de jouer. Le s chemins de randonnée qui la traversaient étaient bien entretenus, les sous-bois, régulièreme nt nettoyés. Rien ici qui puisse évoquer les plateaux chaldéens. Il régnait d’ailleurs, dans cette région d’Ile-de-France, une espèce de mesure profondément humaine, accordant la nature et la ter re, les forêts, les rivières, à l’activité de l’homme, qui s’opposait aux étendues ouvertes de sa terre natale, ces grands espaces de passage qu’avaient hantés tant de civilisations. Ici, il y avait la forêt, et derrière, les champs découpés.
]>
2
Il arrive rarement que l’on pressente qu’une conversation sera un peu plus qu’ordinaire. Dès leur poignée de main ce matin, Mehdi avait senti, en Serge, un mouvement, une volonté tendue ; il avait quelque chose à lui dire ou à lui demander. C’est s ans doute pour cela que la veille, après leur partie de tennis, il l’avait invité dans ce coin de la région parisienne. Mehdi avait été déçu, lui aussi voulait parler. Depuis quelque temps, il était heureux, et il voulait le clamer, faire partager son bonheur. Mais sa déce ption s’était dissipée aussi vite qu’elle était apparue. Car ce que Mehdi avait à avouer ne visait personne, et bien qu’il se sentît poussé sans cesse à crier le nom de Jeanne, la jeune femme qu’i l avait rencontrée, poussé à mettre tout le monde dans la confidence de la passion qu’il avait découverte auprès d’elle, il ne trouvait jamais les mots pour l’exprimer. Les mots, les paroles arr êtaient le sentiment, le séparaient de sa vraie chair pour le revêtir d’une matière sonore trop disponible. Ne pourrait-il donc parler de sa joie que lorsqu’elle commencerait de se ternir ? Etrange perspective qui embarrassait sa langue, le laissait hésitant au seuil de l’aveu, et le plongeait, finalement, dans le silence. Il en serait sans doute ainsi ce matin. Il se tairait et écouterait Serge. Installé sous l’auvent d’une guinguette au bord de la Marne, il attendait que Serge revînt. Cherchant à reprendre son souffle après la course absurde qu’il venait d’accomplir dans les bois avoisinants, Mehdi percevait autour de lui le monde qui baignait dans une lumière crue, presque douloureuse. Derrière les haies bien découpées, les grands frênes dressaient leur masse frémissante, filtrant les rayons du soleil, les diffractant en éclats multiples et mouvants. La matinée de ce début d’avril conservait cependant un souvenir humide qui tranchait sur l’air diaphane. Serge apparut. Sa silhouette tout en rondeurs tromp ait beaucoup de monde. Serge était très énergique. Quand ils s’étaient retrouvés, tôt ce dimanche matin, pour flâner le long de la Marne, Serge avait paru agité, troublé. Il n’avait rien di t de plus que les quelques paroles d’usage. Ensemble, ils s’étaient engagés sur un chemin. Serge semblait connaître l’endroit, quoiqu’il parût hésiter à chaque pas. Soudain, il avait décidé de c ouper par les bois. Mehdi avait essayé de l’en dissuader ; ils marchaient sur une large piste déserte en cette heure matinale, qui suivait la berge du fleuve et offrait une vue reposante. Pourquoi en ch anger ? L’endroit lui rappelait l’Euphrate, il retrouvait ce sentiment de fraîcheur et de paix dan s la proximité de l’eau vive. Mais Serge avait insisté. Il avait allongé le pas. De toute évidence, Serge n’était pas dans son état normal. Il s’arrêtait, revenait sur ses pas, grommelait que lques mots inintelligibles. Mehdi suivait ce manège, quelque peu intrigué, d’autant qu’à mesure qu’ils s’avançaient dans le bois, ils tournaient et revenaient sur leurs pas. La nervosité de Serge s’était accrue pour se transformer en une véritable exaspération. Mais les chemins forestiers se multipliaient et, comme pour le narguer, paraissaient ne conduire nulle part. Quand il avait entrepris de quitter le chemin pour enjamber des billots de bois qui jonchaient le sol et s’engager au milieu d es arbres, Mehdi l’avait retenu et fermement convaincu de revenir à la piste. Serge avait accepté sans autre commentaire. Mais, tout au long, il avait murmuré, en s’adressant à lui-même : “C’était une erreur. C’était une erreur.” Finalement, après une demi-heure, ils avaient débouché sur le l arge chemin qui longeait la rivière et ils n’avaient eu qu’à le suivre pour arriver, fourbus, à la guinguette où ils se trouvaient à présent. “Il y a bien longtemps que je ne suis venu ici. L’endroit a changé !” lâcha Serge en s’asseyant, avec un petit mouvement de tête qui devait exprimer le regret, puis il tomba dans le mutisme. Mehdi était un homme patient, il attendit. Enfin, Serge se décida. En regardant Mehdi dans les yeux, peut-être légèrement par en dessous, il articula : “J’ai fait une découverte terrible ces derniers jou rs. Je me suis aperçu que j’étais incapable d’éprouver des sentiments !” Avant que Mehdi ait pu réagir à cette remarque inattendue, Serge se lança dans un monologue animé. Il s’agissait de sa mère, Ira, que Mehdi n’avait jamais rencontrée. Les parents de Serge étaient des gens modestes, qui avaient su construire une vi e heureuse, trouvant l’un en l’autre leur