L'Hypothèse du prototype

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— Bon, abrégeons ! Gaspard se réfugie en forêt après le casse de la Caisse d’Épargne de la rue Lénine. Il y rencontre Eva. Qu’il prend en otage. Mais qui est l’otage de l’autre ? Six jours d’errance immobile pour ce couple en quête de sens. Six jours de volupté sylvestre et d’indécision, de jeux avec la mort et la vérité. Vous dites si j’me trompe…

Dans une ambiance proche de la tragédie grecque, au sein d’une forêt gorgée de soleil, d’odeurs et de bruissements, Eva, Gaspard, puis Rémi, le père de Gaspard – qui souhaite retrouver son fils autant que l’argent –, François, l’enfant lumineux, et Jean, le guetteur mélancolique, construisent ce récit, composé de chaussetrapes et de faux-semblants. Après le travail bâclé des policiers, le narrateur / contre-enquêteur tente de recomposer, témoignage après témoignage, l’itinéraire tragique et magnifique de ce couple, nouveaux Adam et Ève, amants maudits en quête de miracle et de transcendance.

Ah, il y a de la musique, aussi…

 

Publié le : vendredi 2 janvier 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702156735
Nombre de pages : 240
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Couverture
001

Le tout premier jour
– LE BRUIT ET LE SILENCE –
UN
Gaspard est vivant.
Le fossé est frais, encore, de la rosée, de l’ombre.
Le costume sombre, froissé, a marqué sa peau çà et là. Rus, sur la peau, croisant les veinules. Deux réseaux se superposent.
« Tu n’es plus un enfant », dira le père. Ce n’est plus un enfant.
L’herbe du fossé n’est pas jaune, mais sale un peu, poussiéreuse, inégale, imparfaite et floue.
Sa tête d’enfant, pas encore vingt ans, repose sur un sac de voyage noir. En toile plastifiée noire. Elle cache le sigle sportif qui l’orne. Qui l’enlaidit. Mais on ne sait pas, on ne sait pas puisque sa tête le cache. On ne sait pas pourquoi il dort, là, rimbaldien, avec la tête délicatement posée sur un sac de voyage noir en toile plastifiée noire. Il n’a pas vingt ans.
Son bras droit est attaché, accroché au sac noir. Parce qu’il y a les menottes. L’une entoure les deux poignées du sac. L’autre enserre le poignet droit de Gaspard.
Parce qu’il y a les menottes qui, au sac noir, asservissent Gaspard, on se dit que, on se dit qu’on ne sait pas, on se dit qu’on veut savoir. C’est le début d’une histoire.

Qu’y a-t-il dans le sac noir ? Est-ce précieux ? De l’argent ? Beaucoup d’argent ? Pourquoi Gaspard est-il couché dans ce fossé, baignant dans le frais cresson bleu, au petit matin ? Pourquoi toutes ces questions ? Est-ce que ça nous regarde ? Qui regarde Gaspard ?
La rosée, l’ombre dans le fossé, encore, l’odeur encore légère du bitume, le soleil bas, l’été, parce qu’on préfère l’été, le petit matin, sans doute…
Gaspard saisit le sac noir, se lève, ôte de son costume, à l’aide de sa main gauche, quelques brins d’herbe, reliefs terreux, marronneries indéfinies.
Il est beau. L’action l’embellit, toujours. Ce désir d’action.
Dans sa poche, dans le fond de sa poche, il attrape une petite clef, ouvre la menotte qui enserrait son poignet, ouvre la menotte qui entourait les deux poignées du sac noir en toile plastifiée noire, pose le sac à terre.
Soleil levant. Il fait beau. Août.
Pendant un certain laps de temps, il ne fait rien.
La vie est belle, offerte.

« Gaspard sort du fossé. Vingt ans à peine, costume gris anthracite, chemise blanche ; un sac de voyage accroché au poignet à l’aide d’une paire de menottes. Il ouvre les menottes, les met dans sa poche, essaie d’ôter quelques brindilles accrochées à son costume et de se rhabiller un peu, d’être à nouveau présentable. Il sort de son sac un petit poste de radio et une Gameboy. »
C’est ce que j’ai d’abord écrit.

J’ai fabulé.
Je n’ai jamais vu Gaspard dans le fossé. Je l’ai imaginé. Je raconte cette histoire. Depuis toujours, je raconte des histoires. C’est comme ça que j’enquête, ou que je contre-enquête. Je me raconte des histoires. Il arrive qu’elles croisent la réalité, comme on croise le fer lors d’un combat au fleuret.
Depuis longtemps, je suis fabulateur. Enfant déjà, mon père me disait : « Arrête un peu de raconter des histoires ! », mais moi je continuais à raconter des histoires, toujours des histoires, parce que toujours il me faut raconter des histoires.
Toujours, j’affabule.
Je n’ai pas vu la voiture noire – également noire – qui passe par là, je ne sais plus bien quand. Peut-être est-ce quand Gaspard est au fond du fossé. Je l’imagine. J’imagine la voiture noire. C’est le bruit de la voiture noire qui le réveille. Sans doute. Je dis sans doute parce que j’en doute. La voiture n’est peut-être pas noire. Il n’a pas pu la voir, voir précisément sa couleur depuis le fond du fossé. J’imagine.
Maintenant, il serait sorti du fossé, enserrant le sac noir en toile plastifiée noire.
J’ai su, plus tard, qu’il y avait dans le sac de nombreuses liasses de billets de banque. Les billets de banque ont aujourd’hui des couleurs plus chantantes qu’autrefois et, pour peu qu’il y ait eu diverses coupures, ça devait faire un bien joli tapis de papiers colorés à l’intérieur du sac. Et un bon paquet de fric.
Il est debout, au milieu de la route, une minuscule départementale, il a fini de ne rien faire. La voiture noire a disparu sans laisser de traces sur le bitume déjà sec et chaud. (Je ne parlerai plus de cette voiture, peut-être noire, qui ne faisait que passer. Ce n’est pas un mensonge par omission, mais une volonté d’oubli.)

La musique a cessé. De la musique joue, parfois, puis ne joue plus. C’est la musique que je crois entendre/que j’entends. Elle vient de l’envie que j’ai d’entendre cette musique, et d’écouter cette musique. Elle vient d’une adéquation supposée entre ce que je raconte et ce qu’elle exprime. Elle vient juste de se taire. C’était un quatuor à cordes. Quatre rangées de cordes tendues, comme sur un ring, avec le regard effaré du boxeur qui tente de s’y raccrocher.

Gaspard a choisi ce moment pour jouer avec la Gameboy.
C’est complètement con, ce jeu, mais quand on commence à y jouer, on ne s’arrête plus, on ne peut plus s’arrêter.
Ou si.
Forcément.
Dramatiquement.
La présence d’un transistor, dans le sac noir en toile plastifiée noire, m’a intrigué. J’ai noté.
Août. (Prononcé [aut].)
DEUX
Elle, je l’imagine au beau milieu d’un boulevard parisien. Un endroit qui peut-être n’existe pas, un terre-plein au centre de la chaussée. À sa droite comme à sa gauche défilent taxis, camionnettes, autobus, motos, berlines, cabriolets – avec capotes ouvertes, parce que c’est une belle journée d’été –, bicyclettes, mobylettes, trottinettes et même, sur sa gauche, une motocrotte. Elle pourrait lire, manger, se couper les cheveux comme le font des femmes au xxie siècle dans des boutiques où l’on fait ça, mais non. Elle fume. Elle ne fait rien d’autre que fumer. Elle fume dans le vacarme des moteurs à explosion qui, même au point mort, sont bruyants. Les moteurs à explosion fument également, mais la fumée n’a pas la même teinte bleutée que celle qu’elle recrache successivement par le nez ou la bouche. Le nez ou la bouche : ça n’a pas de sens particulier, autre que celui de la fumée, sinon celui de la fumée. Ce qui est remarquable c’est que ça n’a pas non plus de sens particulier qu’elle soit là, au milieu d’un boulevard parisien, à fumer.

Elle est là.
TROIS
L’absence de sens caractérise, de façon certaine, le personnage qui court sur l’écran de la Gameboy. Un être rabougri aux mouvements incongrus, dont la seule préoccupation est de franchir des barrières. Je pourrais l’aimer. Son obstination à franchir les barrières m’en dissuade. C’est un esclave consentant. Le monde – son monde – glisse sur l’écran de la Gameboy. Je me méfie du monde qui a créé ce monde. Il serait encore temps de s’en méfier.
Non.
Je prendrais la Gameboy et je jouerais avec. Longtemps.
Du sac noir, Gaspard sort un transistor.
Et Gaspard allume le transistor.

Nel mezzo del cammin di nostra vita

mi ritrovai per una selve oscura

ché la diritta via era smarrita.

Ahi quanto a dir qual era è cosa dura

esta selva selvaggia e aspra e forte

che nel pensier rinova la paura !

Tant’è amara che poco è più morte ;

ma par trattar del ben ch’i’ vi trovai,

dirò de l’altre cosech’i’ v’ho scorte.

Je recopie la traduction telle que, simultanément, elle a été donnée à la radio. (C’était une voix de femme chevauchant une voix d’homme. J’aurais voulu qu’ils fassent l’amour, en déclamant, et que s’entende leur chant d’amour.)

Au milieu du chemin de notre vie

je me retrouvai par une forêt obscure

car la voie droite était perdue.

Ah ! dire ce qu’elle était est chose difficile

cette forêt féroce et âpre et forte

qui ranime la peur dans la pensée !

Elle est si amère que mort l’est à peine plus ;

mais pour parler du bien que j’y trouvai,

je dirai des autres choses que j’y ai vues.

Le miracle, dans le matin clairet, facile, d’entendre ces quelques vers de l’« Enfer » de Dante fait que Gaspard ne pleure pas. Il n’a pas froid. Il ne pense pas à la relativité, à la masse du neutrino, à l’existence des trous noirs. Il vit, simplement, sans la conscience de vivre.
Il a posé le transistor à même le sol, négligeant la rosée, oublieux de la fragilité de l’électronique miniaturisée.

L’objet, qui était gris, n’est plus.
Quand les voix se sont tues, Gaspard a fait trois pas en arrière, sans même se retourner – prenant garde de ne pas se retourner.
De sa poche revolver, il a sorti un revolver.
Ce n’est que maintenant qu’il vise. Le canon est parfaitement positionné dans l’axe du transistor. Il lui suffirait d’appuyer sur la détente.
Il appuie sur la détente.
Le transistor, à son tour, s’est tu. Le transistor n’existe plus. Le transistor est mort. À quoi ressemble un transistor transpercé par une balle de revolver ? Je n’en ai aucune idée.
Gaspard n’a pas tiré sur le transistor pour savoir ce que ça fait un transistor sur lequel on a tiré, mais pour savoir ce que ça fait de tirer sur un transistor.
Il regarde à droite, à gauche, puis en l’air. Il tire sur le transistor et, immédiatement après avoir tiré sur le transistor, il regarde à droite, à gauche, puis en l’air.
À droite et à gauche, peut-être, mais en l’air ?
S’envoyer en l’air ? Non.
Bon.
Il se dirige vers la forêt.

Sur le sol, il ne reste que le cadavre du transistor. J’en déduis que Gaspard a gardé avec lui le revolver, les menottes et les liasses de billets de banque colorés. Plus, évidemment, le sac noir en toile plastifiée noire. Mais il est déjà trop loin pour que je puisse en être certain. Je fais confiance à mon intuition.
QUATRE
Une Mercedes repeinte en jaune paille conserve-t-elle son prestige ? Rémi a acheté ce véhicule d’occasion. C’était une bonne occase. Repeinte, mais une bonne occase tout de même. Rémi n’a pas pu en choisir la couleur.
Au moment de l’achat, le moulin affichait deux cent quatre-vingt-sept mille huit cent vingt-deux bornes au compteur. Ce qui fait beaucoup. Évidemment, Rémi ne se souvient plus précisément de ce décompte. Aujourd’hui, il ne s’en souvient plus au kilomètre près. Il l’a su, sans aucun doute, au moment de l’achat, mais quelques mois plus tard, déjà, il ne s’en souvenait plus qu’au millier de kilomètres près.
Et qu’est-ce que ça change ? Que gagnerait-il à se souvenir, aujourd’hui encore, du décompte précis du kilométrage de la Mercedes jaune paille dont, alors, il s’est porté acquéreur et qui, par ailleurs, restait, reste, restera une bonne occase ?
Quotidiennement, Rémi oublie. Je le comprends.
Rémi roule en Mercedes jaune paille. Il porte un complet gris, mais plus clair que le costume anthracite que porte Gaspard. Rémi est le père de Gaspard.
Depuis son service militaire, Rémi est fumeur. Il fume aujourd’hui des blondes américaines au goût suave. Une trentaine par jour. Si on passe un peu de temps avec lui, une trentaine de minutes, il est mathématiquement probable qu’il en allume une en notre présence.
Saint-Christophe tient sur son épaule un enfant. Saint-Christophe a une canne et une longue robe qu’on imagine de bure et non de soie. Saint-Christophe a le dos légèrement voûté. Le petit cadre, illusoirement argenté, jouxtant la tendre figure du supposé saint homme, enserre une photographie de Gaspard à sept ans. L’ensemble est collé près du compteur.
C’est vaguement émouvant.
La musique, cette fois-ci, a une origine matérielle : le lecteur CD inséré à l’avant de l’habitacle du véhicule. Rémi écoute un CD, assis dans sa Mercedes. Sur le CD a été enregistré de la musique dite techno. Par qui ? Pourquoi ? Rémi apprécie cette musique. Sur une base rythmique appuyée, une nappe de synthétiseur fait office d’assise harmonique à une ligne mélodique aigrelette jouée à la trompette bouchée. Et Rémi aime ça. Bon.
Rémi, au volant de sa Mercedes jaune paille, roule à vive allure sur cette route départementale, minuscule, qui, peut-être, le mènera auprès de Gaspard.

Frédéric Touchard
Frédéric Touchard réalise des documentaires pour la télévision (La Digue, Crise(s), La fanfare ne perd pas le Nord, États d’âmes…) et pour la radio (De quel genre humain est l’Internationale ? pour France-Culture). Il partage sa vie entre le Nord, Paris et Lisbonne.

Du même auteur

Nu rouge, Arléa, 2011

© Calmann-Lévy, 2015

Couverture
Maquette :
Adaptation : Constance Clavel
Gravure : Pelée et Charles Lalaisse, Le Réveil d’Ève (1881)

ISBN 978-2-702-15673-5

www.calmann-levy.fr

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