L'hypothétique vie de Gildas

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Gildas, Christine, Gérard ... sont des personnages banals. Ils ne se connaissent pas, ne se croisent jamais et rien ne les relie. Mais pour le lecteur, ils racontent à eux tous l'histoire d'une vie parce que les leurs s'emboîtent les unes dans les autres, telles des poupées russes, pour en faire surgir la forme d'une seule. Cette synthèse de ces vies rend compte d'une démarche d'exister commune à eux tous, à nous tous peut-être ... Une démarche qui transforme le réel, où le temps qui passe tient le rôle central.
Publié le : mercredi 15 juin 2011
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EAN13 : 9782748104141
Nombre de pages : 529
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Gildas© manuscrit.com, 2001
ISBN: 2-7481-0415-3 (pour le fichier numérique)
ISBN: 2-7481-0414-5 (pour le livre imprimé)Gilles Petit-Gats
L’hypothétique vie de
Gildas
Les aventures du réel
ROMANI NOUVELLESVIESPREMIER PERSONNAGE
Les hauts murs en briques rouges sombres
s’érigent devant lui. Sur le côté gauche, le local
poubellesoussonauventenplastiquetranslucide. Cegenre
de détail a toujours rassuré Gildas : les poubelles, le
linge qui pend à une fenêtre, le vélo sur un balcon ;
bribesd’humanité clairsemantles façadesde bâtiments
conventionnels.
St Barnabé, école privée de la sixième à la
Terminale, tient bien sa réputation dans le ciment de
ses
toursetlecarrelagedeseslongscouloirsauxodeursjavellisées. Gildas,onzeans,setientperdudanslevidedu
hall qui l’observe. Il fixe comme un naufragé le lustre
del’entréepourendécelerlesdétails,commelorsqu’on
veutsefaireunamidanslafouleoppressante.
Onluia ditd’attendre…
L’année précédente, sa maîtresse l’aimait
beaucoup. L’attention et la bienveillance l’enveloppaient,
tel un manteau de lapin.
Uneporteclaquequelquepart…
Gildasrecompteavecapplicationlenombreexact
d’ampoules au lustre de l’entrée, il y en a treize. Une
seuleestéteinte. Celal’effraie: sic’étaitlui!…
9L’hypothétique vie de Gildas
Il se met à chercher frénétiquement d’autres
imperfections, inspectant murs, plafonds et sols, sans
bouger.
Soudain, àl’angleducouloiretdu halld’entrée,
ilaperçoitun carreau ébréché surle sol: untout petit
morceau manque… Puis, sur le mur d’entrée, il
distinguenettementdelapeintureécaillée,puisplusloin,
également une patère manquante sur l’interminable
rangée courant le long du couloir… Tout n’est pas
parfait! Il a peut-être sa place…
Une porte claque encore une fois. Des bruits
de
pas.
Despiedsgrincent,sûrementdessemellesneuves.
Ledirecteurarrive,énormedanssoncostumebleumarine. Sanspresqueleregarderetmêmearrêtersonpas,
illuiditsuruntond’intimitéfurtive:
-Bien,venezdansmonbureau.
Gildassemet àtrembler sanssavoirpourquoi. Il
serretrèsfortla poignéede sa serviette pouressayerde
sentiruncontactami. Ilsuitledirecteurdecouloirsen
corridors,deportesvitréesenescaliers,puislebureau.
Du bois sombre, du cuir vert, une lampe de
bureau, et soudain, la pluie qui vient balayer violemment
lafenêtreàpetitscarreaux. Toutdevientobscur,sourd.
Gildas a
peur.
-J’aiconsultévotrecarnet,cen’estpasextraordinaire…
Gildas s’aperçoit que le directeur a la même tête
quelafaçadedesonétablissement,ilestfaitdebriques
rouges,saboucheressembleauhalld’entrée,maisilne
voit pas le lustre…
-… Ici, onn’aimepaslesparesseux,
c’estunétablissement pour travailler.
Ce bureau ressemble à l’intérieur d’un tronc
creux,etGildassevoitêtreunécureuilégaré,faceàcet
habitantsolitaireayantattendu toutesaviecetheureux
coup du sort.
10Gilles Petit-Gats
En quelques instants, St Barnabé absorbe
Gildas d’une seule déglutition, sans même provoquer le
moindre bruit gastrique.
Ilseretrouvecourbé surunetable au boutd’une
rangéed’écureuilsplumés,prèsdelafenêtre. Acôtéde
lui,unancien,gênévisiblementparsaprésence,réussit
l’exploitde lui tourner le dos tout en gardant la même
positionfaceau tableau de laclasse.
Gildas ne comprend rien à ce qui est écrit sur ce
tableau,desmotssoulignés,desmotsencadrés,desmots
entourés de couleursdifférentes… Et dehors, uncarré
depelousepelée,l’automne. Quec’estréconfortantde
voiruneflaquedenatureserépandantsurleterritoire
de la raison pure
!
Maisl’enchantementestdecourtedurée,leprofesseur est venu lui toucher l’épaule de sa règle en bois
et lui a posé une question incompréhensible. Gildas
rougitcommelemétald’uneforge,iln’estqueliquide
brûlant. Il balbutie un "Euh" interminable qui
transforme le rouge de ses tempes en blanc irradiant.
Tout
sebrouille,setransformeenénormechewing-gumcollant.
Plus personne ne s’intéresse à lui depuis
longtemps lorsqu’il reprend ses esprits. Le professeur est
déjààsonbureauentraindedicterquelquechoseetles
écureuils écrivent. Gildas se met à haïr violemment et
pour l’éternité cette classe aux murs beiges crépités et
aux radiateurs imbéciles.
MaispourcettepremièrejournéeàStBarnabé,le
plus important est sans doute la découverte du chemin
d’école. Cematin,sonpèrel’aaccompagnéenvoiture,
et Gildas n’avait que vaguement deviné l’itinéraire
de
retour.
Leventsouffledanslesruesetenvoieparrafalesdesgibouléesdefeuillesmortesau-dessusdestêtes.
11L’hypothétique vie de Gildas
L’airestvifetsoutientuncrachintantôtvertical,tantôt
horizontal,maiscelui-là,douxcommedesfilsdesoie.
Tous les futurs rendez-vous quotidiens de
Gildas se présentent devant lui : la maison abandonnée à
l’angle de la première ruelle, au fond d’un jardin en
friche, derrière une grille rouillée où il est facile de
s’introduire. Elle est borgne et à moitié chauve, mais
semble respirerdupasséquil’enfle.
Le minuscule café, sombre comme une bouche
de clochard édenté. Il y règne une salive mystérieuse
faitedechocsdeboulesdebillard,defuméesnappéeset
depantinsbrunsarticuléssurdesperchoirsenchrome
plastifié. Undecespantinssortsurleperronetregarde
Gildaspasseravecdesyeuxluisantscommedesrefletsde
billes de verre. Gildas se retourne un peu plus loin, et
voitlepantinassisparterre,contrelemurduperron.
Le chien jaune, avec sa voix grave et formelle,
remuant la queue derrière la grille du pavillon bleu
layette. Iladesyeuxdouxetilaboietroisfoisdèsqu’un
passantlongesamaison. Troisfois,pasunedeplus.
Le murdu cimetière, où dépassentdeux croixde
ciment: deuxmortsquiveulentregarderlavie…
La rue longeant la cité achélème, trottoir aligné
sous une rangée de pruniers maigres. De l’autre côté,
lesescaliersA,B,C,D,…sesuccèdentcommeàl’infini,
lesvoituresstationnéesdansunordreinamovible. Des
jeunes discutent entre eux devant les boîtes aux lettres,
quelquefoisse bousculentous’invectivent. Desmémés
à caddies couinent leurs derniers efforts sur la pente
douce des perrons. Les antennes satellites des balcons
regardent toutes dans la même direction, attendant un
signe du ciel.
Etenfin,labicoqueauxronces.
Unepetitemai-
sondenains,oùaboiesansvoixunbâtarddésossé,devant une cour envahie de mauvaises herbes et de
l’extravagancefatiguéed’anciensrosiers,glycinesouautres
grimpants laissés livrés à eux-mêmes. Sur le côté, une
trèsvieillefemmeàjupelongue,àpeinevisible,donne
12Gilles Petit-Gats
à manger à ses lapins d’une voix aiguë telle une litanie
sansfin: "petits-petits-petits-petits…"
Et puis, c’est la gare, l’omnibus bondé, avec
sa
sonneriemonocorde,plainted’unebaleineemprisonnée, annonçantpendant des secondes interminables la
fermeture imminentede sesportes.
13DEUXIÈME PERSONNAGE
Gérard est chez le marchand de chaussures. Le
patron,c’estunamid’enfance,enfinilssesontconnus
au collège, en sixième. Ils ne se sont jamais perdus
de vue, même s’ils n’ont pas grand-chose à se dire.
Mais quelquefois ils rigolent bien ensemble, de moins
en moins souvent, certes, car ils ne savent plus trop
pourquoi ils continuent à s’inviter dans leur famille
tousles troismois environ. C’est peut-être un repère,
une comparaison de leur évolution sociale, une
comparaisondeleurétatpsychologique,chacunessayantde
se rapprocher le plus possible de la ligne médiane qui
existe entre eux deux, sans même se l’avouer ni même
le savoir d’ailleurs. Ils ont vu grandir leurs enfants,
vieillir leur femme réciproque : tout est à peu près
conforme à cette même ligne médiane… Bien sûr, ils
évoquent leurs souvenirs communs mais cela a fini
par les exaspérer à la longue, peut-être à cause de la
souffrancedetantd’existencesvécuesetperdues…
Ilest19heuresetGérardessaieunenouvellepaire
de chaussures. Le magasin va fermer, les deux
vendeusesunpeuvulgairespapotentensembleenpouffant
de rire par instants, comme excitées par l’approche de
l’heuredelalibérationquotidienne. Uneestplusâgée
que l’autre. Elles ne sont pas terribles physiquement,
saufquelaplusjeuneestunpeuplussexy,maisriende
vraimentexcitantsouscepantalonenfauxcuir,c’estun
15L’hypothétique vie de Gildas
peu flasque,toutdoitretomber
lorsqu’elledoitl’enlever,Gérardal’œilmaintenant,ilconnaîtbienlanature
exacte des formes de la chair féminine… Il les écoute
parler de ce qu’elles vont faire de ces heures de liberté
qui s’offrent devant elles :
-…Jesaispas. J’lelaissechoisircesoir,onverra
bien…
-…J’vaisencorelouperledébut,luiilfoutrien,
ils’enfoutsilesfillesonttoutpréparépourdemain…
De l’autre côté de la vitrine, un bus s’arrête et
déverse sa cargaison d’humains sur le trottoir. Une
femmeregardeleschaussuresenvitrinependantqu’un
couple de vieux s’engueule en jetant des regards
furtifs
autourd’euxpours’assurerquepersonnenes’enaperçoit. Mais Gérard voit tout et eux ne le savent pas car
ils ne regardent pas à l’intérieur du magasin de
chaussures. Gérard est le seul et unique témoin qui observe
attentivement la première vraie explosion d’un couple
de quarante ans de carrière. Ils n’en peuvent plus l’un
de l’autre, l’idée même de rentrer ensemble chez eux
dansleurdeuxpièceslesrendmalades. Ilsn’enpeuvent
plus et pourtant ils sont obligés de rentrer ensemble…
Gérard voit la haine immense qui trouble leur regard,
il voit l’explosion de ces strats d’exaspération et
d’espoirsdéçusd’anciennesnouvellesvies,derrièrelavitre
dumagasin. Ilvoitlederniersursautderévolteavantle
compromisfinaletpenthotalisant. Lesdeuxvendeuses
continuent :
-…Onverrabien,onverracequ’ilchoisit,jesais
cequ’ilchoisitn’importecomment…
-…C’estexactementcequej’auraisvoulu. Jesais
pascequ’ilestvraimentdanslaréalité,maisjesuissûre
qu’il est un peu comme ça, j’en ai vraiment marre
de
louperledébut,cesoirjeluidisdes’occuperdesfilles…
-…Tusais,jemefaisdeplusenplusmoinsd’illusions
16Gilles Petit-Gats
- Oui mais quand même, y’a des défauts moins
pires que les autres
-…Jesuissûrequeçavaêtrelachoucroute!…
-…C’estpasqu’ilestbeau,ilestpasbeau,maisil
a quequ’chose qui me…
-… Oh,ilestsept heures !…
-Monsieur! Vousavezchoisi?…
Les vieux derrière la vitrine se lancent les pires
insultes qu’ils ne se sont jamais envoyées. L’homme
a la bouche de travers et fait semblant de regarder les
chaussures de la vitrine pour tout déballer. La femme
s’agrippe à son sac à mains en bandoulière et, tout en
faisant semblant de regarder la circulation dans la rue,
lance des soupirs et des yeux au ciel exaspérés. Ils ne
bougentpas,nedécidentniderentrernirien.
Ilsrestent là, à s’insulter parmi la foule qui passe, sans avoir
l’airdeseconnaître.
Lafemmequiregardaitleschaussuresàl’autrevitrine,rentredanslemagasin,d’unpas:
-…Vousl’avezen35,lemodèleenjaune?…
-Ça ferme madame !…
La femme rebrousse chemin en faisant mine de
s’excuser et referme la porte derrière elle. Le patron
arrive,deuxboîtesdechaussuresàboutdebras:
-Jefermerai,vouspouvezyaller
-Bienmonsieur, àdemain!…
Les deux vendeuses s’emparent de leur manteau
derrièreunpetitrideau,lesenfilentetfermentlaporte
derrièreelles,engloussantcommedesgamines.
Bruno, le patron, soulève les couvercles des
boîtes. Le coupledevieux, derrière lavitrine, dérangé
par la sortie intempestive des deux vendeuses, part sur
letrottoir,certainementendirectiondechezeux.
Brunos’emparedupieddesonami:
- Tu les trouves plus jolies celles-là ? Tu crois
qu’elles t’iront mieux ?…
17L’hypothétique vie de Gildas
Gérard voit à l’extérieur un jeune homme
rectifiersacoiffuredanslerefletdelavitrine.
Brunoluienlèvelachaussurequ’ilaaupied.
Soudainuneboulevenantdetrèsloin,duplusprofonddeGérard,remonte
vers sa gorge, une boule dure lui serrant le larynx,
libérant une douleur insupportable. Il essaie de retenir
cetteboulequelquessecondespuissoudain,ladouleur
physique danslagorge étanttelle, il lalâche d’un coup
etunflotdelarmessemetàjaillirdesesyeuxencoulant
enunmincefiletlelongdesailesdesonnez,ils’entend
répondre d’une voix étranglée :
- Non, je crois pas…
Brunolèvelatêteverslui,leregardeffaré.
-Qu’est-ce… T’espasbien?…
Gérard essaie de se contenir à nouveau de toutes
sesforces,maisleslarmessontdéjàvisibles,illesait:
-Non,je…
Brunoserelèveetregardelevisageinondédeson
ami d’un air interrogatif.
Gérard voit ce regard qu’il interprète comme
compatissant et alors décide de ne plus retenir le flot
violent et tumultueux qui lance d’immenses coups
debutoirsàlabasedesalangue. Ilselaissealleret
éclateensanglots,libérantuntorrentboueuxcharriant
d’énormescaillouxvenusd’onnesaitoù…
Bruno ne peut plus rien arrêter. Son ami
Gérard pleure en grimaçant tel un chiot qui baille,
poussantderépugnantshoquets.
Desfiletsdesalivesontrejoints par les rivières lacrymales et forment à leur
rencontre des sortes de bulles qui pètent aux commissures
des lèvres. Un petit cri d’orque blessé flotte autour de
sonami. Desgouttestombentsurleschaussuresneuves.
Brunos’empressedeluitendreunmouchoirproprede
façonàstopperlesdégâts.
Onnepeutplusarrêterl’hémorragie…
C’estlapremièrefoisqueBrunovoitsonamidans
cet état, mais c’est aussi la première fois que Gérard
18Gilles Petit-Gats
se voit lui aussi dans cet état. Dans son sanglot
interminable, il a tout de même un peu de lucidité pour
prendre conscience qu’il n’a pas pleuré comme ça
depuis le jour où son père l’avait mis sur le palier après
une bonne baffe sur le nez, parce qu’il avait traité sa
mère de "conne" lorsqu’elle l’avait injustement accusé
d’avoirvoléladernièretablettedechocolatdanslaboîte
enferduplacardduhautdelacuisine…Plustard,elle
s’était aperçue qu’elle s’était trompée de boîte… Il n’a
paspleurédepuistrentecinqans!
Bruno commence à s’impatienter, mais surtout,
il est extrêmement gêné. Un bon ami n’a pas le droit
de gêner ainsi ses amis… Un bon ami, c’est quelqu’un
avecquionesttoujoursàl’aise. Lorsqu’ilselaissealler
ainsi, il manque à la plus fondamentale des politesses
entre amis.
Gérardvamieux.
Ilcontinuedepleureretdegrimacerdansunrictusfigé,maisilvamieux.
Pourlapremière fois, il a la sensation d’aimer Bruno. Il l’aime
tendrement. Et puis, il sent que le torrent se tarit,
quelapaixfaitmontredesesprémices,uneéclaircie…
Unedoucechaleurlegagne,doucement. Gérardpense
que c’est la de l’amitié, que c’est le réconfort
d’un regard ami… Il est content d’avoir eu ce courage
demontrersafaiblesse. IlrendlemouchoiràBruno.
Bruno le lui refuse
-Non, non, garde-le.
Ce mouchoir dégoûte Bruno. Son ami le
dégoûte. Ilvoudraitquecelui-cidisparaisseàtoutjamais,
toutdesuite. Commentseraconterdeshistoiresdrôles
aprèsça? CeGérardatoutgâché,c’estunimbécile!
- C’est Lilianne ?
Brunosevoitposercettequestionpouressayerde
ne pas paraître un salaud, en espérant que l’autre ne
déballerapastouteunehistoiredontiln’arienàfiche,
etquil’ennuieprofondémentd’avance.
GérardneveutpasdécevoirsonamiBruno. Illui
doitmaintenantunevraieexplication.
19L’hypothétique vie de Gildas
-Non. Liliannen’yestpourrien
- Alors, ce n’est pas si grave alors, s’empresse de
rétorquer son ami Bruno
- Tu sais ce que c’est que la trahison ? Implore
Gérardavecsonregardbouffiparleslarmes
Ça y est ! Bruno sent l’ennui lui tomber sur les
épaules telle une chape de plomb. C’est pire que ce
qu’il imaginait, Gérard a des problèmes de boulot !…
Il voudrait le prendre par les épaules et le fiche sur le
trottoir,maisilnepeutfaireça. Ilauneimaged’amià
respecter!…Brunosemetpourlapremièrefoisàhaïr
son ami Gérard.
Gérard se sent encouragé par l’intervention de
sonamiBruno. Ilsaittrèsbienqu’iln’auraitjamaispu
pleurercommeçadevantsafemmeLilianne,etencore
moinsluiparlerdesonproblèmeautravail,ellen’aurait
jamais compris, plutôt, elle aurait interprété quelque
chose en sa défaveur.
-… Dix ans que je me dévoue à pleins pots pour
eux, dix ans !… J’ai jamais demandé de la
reconnaissance, mais ça !
- C’est rien, tu vas voir, c’est les problèmes de
boulot, ça arrive à tout le monde, c’est pas tes enfants
qui sont morts, hein ?…
Gérard
astoppénetsagrimacesanglotanteetregarde sonamiBruno,interrogatif.
-…Tesenfantssontpasmorts!…C’estrien,siça
vapas,tu trouvesun autre boulot.
- Mais je leur ai tout donné. Mon temps, mes
heuressupplémentaires,mesvacances,tout…Jemesuis
donné à fond, j’ai pulvérisé le chiffre d’affaires, c’est
moi qui a battu le record plusieurs fois, ils m’avaient
laissécroirequejeseraichefdesventes,ilsm’ontpoussé
et j’ai tout donné, tout…
Unhommeentredanslemagasindechaussures
-JecherchelarueAlexandreDumas…
20Gilles Petit-Gats
Bruno saisit cet inconnu telle une bouée de
sauvetage.
- C’est derrière ce pâté de maisons, vous allez à
droite,puisvoustournezàlapremière,nonc’estmieux
àladeuxième…Attendez,jevaisvousmontrer…
Bruno sort du magasin avec le passant. La porte
se referme. Gérard n’entend plus rien, il voit
seulementdesgrandsgestesquefontlesdeuxhommes. Cela
semble durer une éternité.
Un clochard, assez jeune, habillé d’un vieux
Laden froissé et tâché, avec deux écharpes de grosse laine
autour du cou, des sacs en plastique plein les mains,
s’approche de la vitrine et contemple les chaussures.
Il se désarticule la tête pour tenter de voir le prix sur
une étiquette ou on ne sait quoi. Soudain, il aperçoit
Gérard qui le fixe à l’intérieur, des chaussures neuves
aux pieds avec les boîtes ouvertes devant lui. Un
sourire amical et complice fleurit instantanément sur le
visage du clochard, accompagné d’un geste de la main
aveclepoucelevé,àl’attentiondeGérard. Celui-ciest
d’abord très gêné par ce sourire, et cherche à éviter le
regard du clochard, mais le geste de félicitation le
séduitetluiautorisederegarderencorelepauvrehomme
etmêmedeluirenvoyerunmaigresourire.
Le clochard semble satisfait de son intervention
muette,etrepartenhaussantlesépaules. Brunoentreà
nouveau dans le magasin, engouffrant à chaque
ouverturedelaporte,levacarmedelacirculation.
-Bon, alors, tu lesprends?
-Oui,ellessontbien…
-Tulesgardessurtoioujetelesemballe?
-Non,jelesgarde
-Je te jette les vieilles ?
-Non…Enfin,si,qu’est-cequet’enpenses?
Bruno jette un œil.
-Elles sontpresquemortes.
21L’hypothétique vie de Gildas
Gérardaànouveauunsanglotquil’étrangle,mais
cettefois-ci,illeretient. IlregardesonamiBrunomais
tout en fuyant son regard.
- Tu sais, je sais plus quoi faire, qu’est-ce que je
vais dire à Lilianne, elle va pas me croire, elle va me
prendre pour un raté…
Bruno fuit aussile regard de sonami. Il s’affaire
aveclesboîtesdechaussuresqu’ilramasseenhâte.
- Pourquoi elle te croirait pas, elle te connaît,
non ?
-Elleapasvraimentconfianceenmoi,etpuiselle
esttrèsangoisséesurl’avenir,engénéral.
- Tu lui expliques clairement, qu’est-ce que tu
veuxquejetedise…
- Elle va croire que je la baratine, tu la connais
pas.
-Maisjecomprendspas,qu’est-cequivat’arriver
exactement ?
- Au lieu d’être chef des ventes comme c’était
prévu, ils m’envoient sur les routes comme il y a dix
ans, sur les routes !…
Gérard prend une expression de souffrance
grimaçantequirévulsesonamiBruno. Pendanttoutecette
conversation, il lui a préparé tout ce qu’il fallait, il a
mêmeprissonmanteau,ilestprêtàpartir. Gérards’en
aperçoit.
-Je…Combienjetedois? Ilsortsonportefeuille
Bruno prend unairmagnanime
-Non,laisse, c’estpour moi.
- Non, tu vas pas…
-…Laisse,jetedis.
Gérardluifaitunpetitsouriredemendiantàqui
on vient de donner une obole. Cela finit de dégoûter
totalement son ami. Il lui donne une tape dans le dos
enprenant la directionde lasortie.
- C’est la vie !…
Gérard comprend brusquement que son ami
Bruno veut se débarrasser de lui, et garde une espèce
22Gilles Petit-Gats
de sourire forcé jusqu’à la sortie. Bruno ferme les
lumièresautableau,sortets’accroupitpourverrouiller
la porte de l’extérieur. Le vacarme de la circulation
est énorme. Gérard s’en rend compte comme jamais,
car il s’aperçoit qu’il serait impossible de faire une
confidencesanshurlerdanscetterue. Lemomentn’est
plus à la confidence, mais aux saluts bien sonores et
gestuels.
C’est exactement ce que fait son ami Bruno en
l’agrémentantd’uncommentaireapproprié:
- Allez, à bientôt Gégé, je te connais, je suis sûr
quetu vas trouverunesolution.
Gérard a une brusque envie de se jeter dans
ses
braspourpleurerencoreunefois,ilauraitenviedepasser la soirée avec lui, mais il sait bien que c’est
impossible.
Ilsecontented’unsourirebêteetfaussemententhousiastetelunprésidentdesEtats-Unisquiauraitpris
uneballedansleventremaisquicontinueraitdesaluer
lafoule. Ils’entenddire"Merci",etinstantanément,il
se met àse dégoûter lui-même.
23TROISIÈME PERSONNAGE
La salle de réunion B113 de la Bourse du Travail
résonne comme une classe vide. Le moindre
déplacementdechaiseemplitcentfoisplusl’espacesonoreque
touslesdiscourssyndicauxquiontlieuicideuxfoispar
semaine depuis un mois. C’est soudain ce qui traverse
l’espritdeMarine,penchéesurledocumentofficieldu
débatactuel.C’estlapremièrefoisqu’ellepenseàune
chose pareille.
Cette pensée futile l’absorbe tellement,
qu’elle
n’entendmêmeplussoncollèguesyndicalistemarmonner une rhétorique pertinente sur les conséquences
conflictuelles d’un article de projet de Convention
Collective.
Marineestunvraisoldat. Fonctionnairetitulaire
au ministère de Jeunesse et Sports depuis quinze ans,
syndicaliste depuis vingt ans, elle a réussi à se faire
reconnaître, se voir confier de multiples et importantes
responsabilités, et obtenir une confiance absolue de la
partdetous,parunedisciplinepersonnelledefer.
Lemondeestsimpleetcarrépourelle. Ilyacelui
qui est mauvais, qu’il faut combattre sans relâche avec
lesoutilsetarmesactuelles,endéployantdetoutesparts
stratégiesàmoyenetàlongterme,etilyaceluiquiest
meilleur, qui n’existe pas encore ou qui existe quelque
partsurlaterreseulementàl’étatembryonnaireousous
une quelconque forme pervertie et pour lequel il faut
25L’hypothétique vie de Gildas
déjàinstallerlesjalonsetstructurerlesfondations,sans
improvisation.
L’essentiel est là. Toute autre considération est
pour sa part soit une déviance du mauvais monde,
soit
uneimmaturitéfaceàlaréalitéqu’elleconsidèreabsolue, de la conditionhumaine.
Chaque instant, chaque pensée de Marine,
chacun de ses actes, n’existent qu’en rapport à ce combat
incessant. Sa foi est entière et inaltérable au pointque
cela la préserve de toute amorce de déprime ou
tenta-
tiondépressive,quisontsouventlescoupsbasdumilitant engagé. Rien n’est plus délicieux pour elle que ce
travail, même s’il a l’apparence d’être sans issue. Tout
à fait confusément, elle sent que cette foi la préserve
aussi d’elle-même, d’une sorte de désordre intérieur
quisommeilledepuislongtemps,tellel’activitéobscure
etgrouillantesouslavasedufondabyssald’ungrandlac
calme et scintillant.
Elle est reconnue pour sa rigueur, sa
persévérance, son endurance même, sa sagacité et son
incroyablecapacitédeconcentration.
Mais ce soir, salle B113, cette légendaire
concentration s’étiole et tel l’insomniaque qui s’éloigne du
sommeil au fur et à mesure qu’il cherche à l’atteindre,
elle est obligée de faire appel à toute son énergie pour
écouter attentivement son camarade collègue. Elle le
regarde parler, chercher ses mots, et pour la première
fois, ellele trouvelaid etridicule.
Elle se ressaisit.
Elle se penche à nouveau sur le document
officiel et fait un effort pour se resituer dans la cohérence
de sa pensée. Elle a été investie d’une mission, elle le
sait… Il y a des décisions qui ont été prises ce soir
durantlamaigreassemblée,ilfautenvisagerlesprocédures
exactesde leurfutureapplication.
26Gilles Petit-Gats
Malgré tout l’effort de concentration et
d’auto
disciplinequ’elles’inflige,lesérieuxaffichédesoncollègue l’exaspère. Marine lutte contre ce sentiment…
Elle redouble d’attention. D’habitude, elle n’a pas à
faire cela…
Elle parvient à exprimer une remarque juste et
pertinente, le malaise va sûrement passer… mais un
nouveau détail extérieur la renvoie hors champ : son
collègue pue de la gueule !
C’est comme si c’était la première fois que
Marines’enapercevait.
Ilatoujourspuédelagueule,de-
puistoujours,maisjusqu’àmaintenant,ellel’occultait,
nes’enrendaitmêmepluscompte,commesicetteparticularité faisait partie de cette fonction si honorable :
syndicaliste militant.
Soudain, cette odeur lui est insupportable et
elle
nepenseplusqu’àça…Ellehésiteentreseleveretpartir en prétextant n’importe quoi ou lui demander de
se taire pour qu’il ferme sa bouche. Mais elle ne peut
prendre aucune de ces deux décisions, il faut qu’elle
prennesurelleetqu’elleserecentresurletravail.
Elle se demande ce qui lui prend, elle a toujours
été au-dessus de ces contingencesvulgaires, elle n’a
jamais quitté le train de sa mission sacrée, malgré tous
les arrêts intempestifs qu’elle a dû subir. Et voilà que
maintenant, pour un problème de bruit de chaise
et
d’haleinemalodorante,ellesevoitsauterdutrain,s’enfuir…
Marine s’accroche au texte, elle essaie de ne pas
retenirsarespirationetderetrouverlaconsciencelisse
et nette qui lui servait de tablier de pont, il y a encore
une heure.
Il y a encore une heure, Marine était détentrice
de la vérité. Elle avait deux filles de huit et dix ans,
27L’hypothétique vie de Gildas
un compagnon, père de ses filles, très fier d’elle,
assumant pleinement la famille comme père au foyer. Il
y a une heure, elle avait quarante et un ans, vingt
annéesdemilitantismesyndical,unejeunessetransportée
par l’enthousiasme d’un espoir pour l’humanité, une
placeprivilégiéepourdéfinirlesensdesavie. Ilyaune
heure,elleparlaitfaceàfaceavecsoncollègueetellene
sentait aucune odeur, ne respirait rien, ou plutôt, elle
percevait celle-ci comme celle de la Bourse du Travail,
comme celle du syndicat, comme celle de
l’accomplissement de son Devoir.
Il y a une heure, elle n’entendait pas les
chaises,
elleentendaitlasourderumeurd’uncollectifopprimé,
lanaissanced’unMouvement,ellepensaitàcequedeviendraientsesfilles,àcettefamillemoderneetmodèle
qu’elle avait su bâtir.
Il y a une heure, elle faisait même pipi dans les
toilettesd’untempledel’AvenirHumain…
Etmaintenant,toutest devenu
brusquementpetitetfétide…Touts’estbrusquementtransforméenos
sans moelle, en petites mécaniques ridicules et
perpétuelles, en grenier poussiéreux dans lequel
d’antédiluviens acarienssemblent laronger.
Elle persévère néanmoins, elle a de la volonté,
Marine !
Elle analyse le texte, elle cherche le principe
contradictoire, elle détermine les effets pervers de la
clause 201, elle cherche l’intitulé de l’amendement
éventuelquidevraêtrerédigéavantlaprochainesession
envueduvote…etpuisunimmensehoquetlasoulève,
elle a juste le temps de détourner la tête pour éviter
les pages du texte, et elle vomit sur les genoux de son
collègue syndicaliste…
28QUATRIÈME PERSONNAGE
Les assemblées de co-propriétaires sont des
endroits qui ressemblent à des parodies dérisoires de
réunions de nantis. Chaque participant se tient bien
droit, le ventre en avant, et l’espace de deux ou trois
heures,ungiletpoussesurleurtorse,agrémentéd’une
chaîne reliée à une montre à gousset, tels les anciens
notablesdesromans de Balzac.
Paulnemanque pasàcettedescription.
Ilatoujours la tête solidement enfoncée dans les épaules et
un ventre représentant la circonférence de son
expérience reconnue par lui-même. Ila desremarques sur
tout, le plus souvent extrêmement procédurières. Il
est la migraine des meilleurs représentants des syndics
de co-propriété, il épluche tous les comptes au
centimeprès,ilétudietouslesdevis,ilvérifietouslesétats
de travaux en cours ou même à venir, il analyse
toutes
lescombinaisonsdepropositionsetilrépertorietoutes
lesminusculesmalfaçonsoulesinfimesdysfonctionnements de l’immeuble semi-standing dans lequel il
occupe avec sa femme et leurs cinq enfants, un beau six
pièces avec terrasse.
Paul est scrupuleux.
Ilestscrupuleuxdepuisqu’ilsaitquelamoitiédu
monde qu’il reconnaît, le prend au sérieux. Il est vrai
qu’on ne l’a pas toujours pris au sérieux, mais en
l’espacedetroisans,lestitresetlesméritesontdéferlésur
29L’hypothétique vie de Gildas
lui.
IlpossèdeundesplusbeauxcolletsdeFrance,aob-
tenuleméritedelaFamilleFrançaiseavecunreportage
téléendédicace,laprésidencedel’uniondescommerçantsdelacommune,et,ilyaencorequelquesmois,le
premierprixduplusbeaubalconfleuri.
Paul est humaniste.
Il est profondément attaché au bonheur sur
Terre. Maispourlui,lebonheursemérite. Quiaune
vraiemorale,claireetprécise,yadroit.
Paul est un organisateur. Le bonheur se gère
comme un patrimoine.
Paul est un amoureux éternel de sa femme. Sa
passionpoursafemmen’ad’égalquel’idéedubonheur
surterrequ’ilentretientdepuisplusdevingtans.
Paulestprévoyant.
Ilacontractéunedizained’assurance-vieenpensantàsafemmebiensûr,maisaussi
à toute sa descendance.
Paul est presqu’un homme politique. Le Maire
lui a demandé de devenir son adjoint chargé du décor
urbain.
Paul est en train d’argumenter sur les normes de
sécuritédel’éclairageduparkingsouterrain.
Lereprésentant du syndic l’écoute, une main sous le menton,
sachanttrèsbienqu’ilrisqued’enavoirpourlanuit. Il
connaîtcethomme,moinsonparle,moinscelarisque
d’être long.
Paul parle et aime s’écouter parler, parce qu’il
ne dit que des choses sensées et d’une formidable
logique. Ce qu’il apprécie le plus, c’est d’aller en
n’importe quelle circonstance, jusqu’au bout de la logique,
mêmesiceladoitprendredu temps.
30Gilles Petit-Gats
La logique est pour lui une espèce de labyrinthe
oùl’objetd’uneréflexionquel’onrouleàl’intérieur,se
transforme miraculeusement en vérité à partir du
moment où on lui trouve lasortie.
Le problème est simplement de trouver la sortie.
Avec une expérience telle que lui-même détient, un
entraînement intensif et une confiance en lui à toute
épreuve, Paul réussit à trouver plusieurs vérités par
jour !…
Et une vérité est irréfutable. C’est alors avec une
condescendancemagnanimequ’ilécoutesesdétracteurs
s’empêtrer, cherchant à nier avec leur véhémence
touchante et fragile, les résultats incontestables de sa
logique inébranlable.
Le bonheur de Paul est arrivé avec la
reconnaissance.
Desannéesd’angoisse,desannéesdedoute,insupportables, desannéesàimiterletalent, àessayer
de
comprendreàquiplaireetcomment,desannéesàbrider son caractère, à étouffer ses spontanées réactions,
puis l’abnégation a payé.
Ce nouveau bonheur a maintenant sa propre
théorie : la logique. La logique de la vie, la logique
du monde et de l’univers. Celle-ci peut tout justifier,
tout expliquer, commander tous ses actes, pensées et
opinions. Tout est clair, tout porte un nom, tout
est conceptualisé, tout est catalogué et rangé dans des
tiroirs à cet effet, tout a son petit fonctionnement
autonome, sa petite mécanique maintes fois observée,
tout est nuancé, certes, mais toutes les nuances sont
répertoriéesetobéissentauxloisquileursontpropres.
Rien n’échappe à la compréhension de Paul, il a une
prédilection pour la théorie des cycles, les cycles de la
Nature, les cycles de l’Histoire… Tout est un éternel
recommencement !…
Tout est d’une clarté limpide, avec plus aucune
question sans réponse, même la métaphysique, même
31L’hypothétique vie de Gildas
la spiritualité… « Qui suis-je ? Où vais-je ?
Pourquoi ?… » ont définitivementleurs réponses… La
logique trouve tout.
Paulestungrandromantique. Leromantismede
la logique ! Il se sentirait capable d’aller mourir pour
défendre la cause de la logique, capable de tuer s’il le
fallait pour la défendre et lui restituer la place qui lui
estdue. Quelquefoisilenrêvetoutéveillé…
Paul est aussi un grand esthète. Il aime les belles
choses, les belles évidemment… Quoiqu’il n’est jamais
rienressenti devant labeauté…
En fait, Paul n’est pas loin d’être un grand
homme. Monsieur le Maire l’a sans doute compris, et
c’est pour cela qu’il l’a pris à ses côtés comme adjoint.
A part lui, tout le monde sait que monsieur le Maire a
besoin de cet homme pour présenter une image plus
forte aux prochainesélections…
Il est bientôt minuit et l’assemblée des
co-propriétaires n’en est qu’au quatrième point, alors qu’il y
en a sept en tout. Bien sûr, c’est à cause de Paul, mais
pas seulement.
Certainsco-propriétairesonteulamaladresseou
l’orgueil de controverser Paul. Paul a donc développé
un peu plusque d’habitude…
Lepointàdiscuterconcernelamiseenplaced’un
objetdécoratifdanslehalld’entrée.
Plusieurspropositions ont été énumérées, avec cette fois-ci, une grande
variété. Cela va d’un classique nouveau bac à fleurs
jusqu’à la reproduction géante d’un tableau abstrait,
en passant par des moulages de fresques anciennes ou
même de sculptures antiques.
Aujourd’hui, contrairement à d’habitude, le
débat évolue dans le domaine de l’esthétique. Aucune
règle, aucun règlement, aucune jurisprudence, aucun
32Gilles Petit-Gats
alinéa d’aucun amendement d’aucun article de loi du
code civil ou de co-propriété ne peuvent venir à leur
secours. Lesargumentspourchoisirdoiventêtrelibres
et sans
références.
C’estalorsquePaul,avecsabonhomieetsonin-
défectiblesûretédelui,donneencorele"la"àcetteassemblée,lemot-cléest: "normal"…
Chez Paul, "normal" n’est pas forcément liée à
une majorité statistique des choses. Non, une chose
estnormalesiuncimentlogiqueunitcettechoseàune
autreouàplusieursautres. C’esttout.
Le monde est simple, finalement pour Paul. Et
c’est ce que veut exprimer sans cesse ce petit sourire
semi-narquois, semi-condescendant qui s’affiche sans
cessesursonvisagelorsqu’ilseretrouveencompagnie.
Le monde est simple : voilà sa découverte magistrale.
Rien ne bave, rien ne dépasse, rien n’est autonome,
mêmesi,ilenconvient,toutestcourbe.
Pour ce soir et pour cette réunion, l’esthétique
n’échappedoncpasàcetterègle. L’objetd’artquel’on
choisira pour le hall d’entrée, devra avoir un lien
historique,régional,oumêmelocalaveclasituationréelle
deleurrésidence,uneévidencelogique…
Paul aime depuis peu la vie. L’ordre qui y règne
maintenantestdevenu uncoinderivièreoù ilfaitbon
s’y baigner avec un bon cigare ou une bonne Prune !
Toutes les idées, tous les concepts sont devenus sans
exception, chats ou chiens domestiqués. Lorsqu’il
ca-
resseuneidéesurl’Art,elleluironronnedanslamain.
Lorsqu’ilflattelecoud’uneidéesurl’avenirdessociétésmodernes,elleluilèchelesdoigts…
Ilest une heure etdemie du matin etl’assemblée
des co-propriétaires prend fin. Personne ne s’attarde
etonchercheàs’enallerlepluspromptementpossible.
Lereprésentantdusyndicadéjàdémarrésavoituresur
33L’hypothétique vie de Gildas
leparkingvisiteur,alorsquePauln’amêmepasencore
franchileseuildulocalréservéauxréunions.
L’ascenseur de son immeuble est bien entendu
occupé à transporter les co-propriétaires pressés qui
l’ont précédé. Qu’à cela ne tienne, avec ses cinquante
cinq ans, il va monter chez lui par l’escalier à petites
foulées. Celaluiéviteradefairesonfootingd’unquart
d’heure demain matin à huit heures trente. Il pourra
dormir un quart d’heure de
plus.
Ilmontesesseptétagesaupasdegymnastique,arrive à son palier, essoufflé, palpe l’artère de son cou
en consultant la trotteuse de sa montre afin de
vérifiersonrythmecardiaque,attrapesacléd’appartement
maintenu par une cordelette de nylon arrimée au
passant droit de son pantalon, ouvre et referme
discrètement,vérifielesverrous, se
déchaussedesesmocassins
etenfilesespantouflesàl’aveugle,situéessousleradiateurdel’entrée,sedéshabilleetenfilesonpyjamadans
la salle de bains, se lave les dents pendant exactement
deuxminutesmontreenmain,rentre danslachambre
conjugale, se couche de son côté sur le lit
matrimonial, dépose une légère bise sur le front de sa femme
endormie, s’étend sur le dos, entrecroise les doigts
de
sesdeuxmainssurlapoitrine,regardeleplafond,etlà,
commetouslessoirs,etcommetouslesmomentsoùle
regarddel’autren’estplusposésurlui,l’obscureettentaculaireboulegrisâtre,toujoursensuspensau-dessus,
se pose sur lui, le recouvre lentement, et l’enveloppe
tout entier, tel un épais nuage cotonneux et étouffant,
d’où s’échappent faiblement l’écho de cris lointains…
Lessienspeut-être,détresses…L’ennuiprofond.
34GILDAS.ATTENDRE
QUEL’ENFANCEPASSE
Lesjoursperdentleuraspectévénementieletinquiétant pour commencer à devenir habituels. La
familiaritéestsimplementuneimagequis’apprivoise.
Il faut savoir la prendre sans qu’elle se défile…
Gildas a passé la majeure partie de sa vie à le faire,
à
rendreainsiamiuninstantouquelquefoisuneperception. C’esttoutunart. Ilfauttrouverlevéritablesecret
de chacune des choses, et puis surtout, il faut savoir le
garder. C’estunpacte sacré…
Chaque élément de sa nouvelle vie devient
familierunàun,mêmeleprofesseurdemathématiquesqui
lui faisait si peur au début.
Très vite, iln’ya plusque le directeur de
StBarnabé qui échappe à cette domestication.
Continuellement enfermé dans son bureau au bout de son dédale
de couloirs, il surgit de temps en temps sur le perron
avec ce ton d’intimitéétrange, capturant au passage un
élève ou unprofesseurquinereviennent quequelques
temps après, ou quelques jours, l’expression du visage
bizarrement transformée…
La solitude est le lot de tous les enfants, même
des plus sociables. On se fait des copains surtout pour
mettre des mots sur les choses ou les événements. On
en essaie une multitude, jusqu’à ce qu’un seul d’entre
eux fasse rire ou permette de justifier une rage ou une
35L’hypothétique vie de Gildas
humiliationsuffisammentformelle. Lecopinageestun
formidablelaboratoiredesmots. Lerestedutemps,les
enfants sont seuls.
Arrivé en cours d’année, difficile pour Gildas de
sefaireuncopain,lesclanssontdéjàbienétablis. Ils’en
trouve cependant un.
Perezjoueseulavecuneballedetenniscontreun
mur pendant la récréation. Tout de suite, il apparaît
commesansintérêt,conforme,sanssurprise,etsurtout
bien trop content de partager son jeu. Gildas sait
tout
desuitequecegarsnevarienluiapporter,àpartpeutêtreunecrédibilitédesapropresociabilité,untremplin
versd’autresclansquisemblentplusintéressants.
Gildas est obligé de se farcir les propos insipides
du Perez, avec un semblant d’intérêt. Son père tient
une boucherie, il aime le coca-cola et sa collection
de
cartestéléphoniques…(Onnefaitpluscegenredecollection depuis au moins deux ans !) Il l’invite à venir
voir sa collection chez lui, mercredi après-midi
prochain. A part cela, il est d’accord pour que Gildas se
mette à côté de lui en classe.
Il y a une dizaine de filles dans la classe. Elles
sont toutes tartes, remplies de sérieux et de couettes,
sauf une. Elle s’appelle Dubois. Gildas l’a remarquée
dès sa première entrée en classe. Elle s’est retournée
surluidansunmouvementlourddesescheveuxfoncés,
et l’a regardé de la tête aux pieds juste une fraction de
seconde. Elle n’est pas vraiment belle mais elle a autre
chose que les études en tête.
Gildas a bien remarqué qu’elle était repérée par
la plupart des garçons, et pas seulement par ceux de sa
classe, ce qui lui confère un pouvoir d’inaccessibilité
verrouillée.
Comment attirer son regard ? On ne peut pas
être nouveau tous les jours. Il est enivrant d’imaginer
36Gilles Petit-Gats
ce qu’il peut y avoir dans la tête d’une vraie fille… Les
mystères d’une quasi-femme…
Mais lorsqu’on voit ce peloton de jeunes
poulets
auxcuissesencoreroses,entreprendretoutelajournée
desstratagèmessaugrenuspouressayerdecroiserleche-
mindecettefille,voiremêmedelafrôler,queldécouragement !
C’est alors que devant Gildas, se passe un
événement intéressant. La fille stoppe brusquement sa
marche sous le préau, et envoie une grande claque à
l’un d’eux qui s’est volontairement mis en travers de
son chemin. Visiblement, il s’agit d’un des "chefs de
clan". D’un seul coup, toute la stratégie d’approche
delapopulationmâledessixièmes,s’effondre,etpour
Gildas,laconcurrenceseretrouveàzéro,avecunléger
avantagepourlui,puisqu’ilestnouveau!
C’estàpartirdecetinstantqueGildasvaselaisser
hanterparcettefille,etàimaginerperpétuellementun
stratagème pour la séduire.
Leprofdefrançaisestunsalecon. Ilhaitlesélèves
et ne se prive pas pour assouvir cette haine. Il suce à
longueurdejournéedespastillesdezan,dufondd’une
boîteinépuisable,toutensalissantaveclemêmeplaisir
goûteux,lesjeunesvictimesautableau.
Ladernièrerecrueluiplaîtparticulièrement: où
Gildasa-t-ilapprisàécrire? Oùa-t-ilapprisàparler?
A quoi servent ses oreilles décollées puisqu’il n’entend
paslamoitiédeschoses? Y’a-t-ilencoretropdepetits
pots de bébé dans le cerveau du jeune homme ? Qu’il
arrêtederougir,çaempêchelesangdecirculerdanssa
cervelle ! Doit-il faire venir une poule ou un âne au
tableau pour terminerla leçon?
Le but est de faire rire la classe, et à chaque fois,
il y parvient, quelque soit l’élève. A peine
Gildasest-il
revenuàsaplace,quelui-mêmeritdel’humiliationinfligéeausuivant. Lejeuintimeetperversquejouetoute
laclasseavecceprofesseur,estdedécernerleprixsecret
37L’hypothétique vie de Gildas
de l’humiliationla plusréussiedetoute lajournée. La
remise du prix se fait alors à l’extérieur du cours,
dans
lescouloirsoudanslacour,oùl’élèveconcernéestjeté
danslabouedesinsinuationsetdesrumeurslesplusextravagantes…
Gildasn’yéchappepas,dèsledébut…
38CINQUIÈME PERSONNAGE
Johanaestterrifiée. Aujourd’hui, elle assisteàsa
deuxième réunion institutionnelle au sein de l’équipe
psycho-éducative de l’hôpital de jour "Robert
Benoît"
etàcetinstant,ellesaitqu’ellevadevoirs’exprimersur
unsujetobscurpourelle,àlasuitedehuitpersonnes
semblantparfaitementlemaîtriseretparaissanttotalement préparés à une intervention autour de la grande
tableovalederéunion. Quandceserasontour,ellesera
contrainte de donner devant tout ce monde un
point
devuepersonnelsurlecasdujeunePedro,psycho-dépressif chronique. L’anxiété et l’angoisse la saisissent,
la pétrifient, parce qu’elle ne se voit pas à la
hauteur…
Rienneluiapparaîtsurcequ’ellepourraitdiredepertinent à ce sujet. Affreuse torture d’attendre son tour,
connaissant,devantcesgensdegranderéputationdont
elleconnaîtleurjugementsystématiqueetinfaillible,le
risque réel d’être ridicule…
Nouvellestagiairetrèsmotivée,elleétaitparvenue
lasemaineprécédenteàéludersontourenbafouillant,
rougissante,expliquantn’avoirqu’entraperçule"sujet"
et n’être pas en mesure de donner quelque avis sur
celui-ci. Maiselle avait aussitôt compris en percevant les
regards lourds à son égard, avoir commis une bourde.
Elleauraitdûtoutdemêmeémettreunavis,neserait-ce
que sur les commentaires dispendieux de ses collègues
quis’étaientexprimésjusteavantelle.
39L’hypothétique vie de Gildas
ARobertBenoît,lesérieuxdel’analysecliniqueet
transactionnelleestàlahauteurdesaréputation. Dans
le milieu psy et éducateur spécialisé, tout le monde est
en admiration devant les méthodesnovatriceset
extrêmementpointues de cetinstitut.
SonfondateuretdirecteurduCentre,ledocteur
psychiatreBernardBenjamin,estvénéréàtraverstoutes
lesécolesetformationsd’éducateursetdepsychologues.
C’est une sommité qui a écrit un livre sur sa
nouvelle
pratiqueetlefait,pourunélèveenformation,depouvoireffectuerunstageauprèsdecelui-ci,estdevenuun
privilège exceptionnel.
Johanaaobtenuceprivilègeetellevoitarriverson
tour : plus que quatre personnes à s’exprimer autour
de la table basse où trône une immense cafetière.
Aujourd’hui,elledevraabsolumentémettreunavis…
Johana est tétanisée. Tout en prenant la pose
convenue qui consiste à soutenir le menton du bout
desdoigtsd’unemainsoutenueparlecoude,lui-même
soutenuparledeuxièmebrascroisésurlapoitrine,tout
enfaisantsemblantd’écouterattentivementlapersonne
quis’exprime,ellecherchedésespérémentunargument
pertinent à développer à la suite de tous ces
commentaires subtils et éloquents.
Elle se sent perdue comme une petite fille parmi
une foule d’adultes sévères.
Elle affine sa pose, croisant et décroisant les
jambes, comme ils le font souvent, dévoilant par ce
geste une sorte de bouillonnement réflexif et par là
une forme d’agitation intellectuelle, puis elle penche
légèrement la tête de côté comme le fait souvent le
directeur, afin d’indiquer aux autres, une forme
d’intense concentration.
Plus que trois !… Johana est perdue, totalement
à l’extérieur de ce qui se dit. Elle observe les autres,
surtout la personne qui précède celui qui parle, ainsi
40Gilles Petit-Gats
quecellequivasuivre.
Lesdeuxvisagescorrespondants
qu’elledévisagesontimpassibles,commes’ilsn’éprouvaientaucuneappréhension,aucuneangoisse…Ilsont
l’airsisûrsd’eux!…Ilssaventcequ’ilsvontdireou ils
semblent convaincus que ce qu’ils viennent de dire est
pertinent…
Deux!…Encoredeuxpersonnesetc’estàellede
parler… Elle fait un effort démesuré pour écouter ce
qui se dit. Le vocabulaire est maîtrisé et bien choisi…
freudienetlacanienàsouhaits…Ladialectiqueestbien
sentie, on recherche à mettre en valeur les
contradictions comportementales du sujet pour immédiatement
se référer à un chapitre théorique du livre de Bernard
Benjamintoutenessayantd’yapporterabsolumentune
nuance afin de ne pas paraître trop "scolaire" ou trop
"disciple".
Johanaécoute etcherche unargument, ellenele
trouve pas. Soudain, en face d’elle, légèrement
cachée
parlecollègued’enface,elleaperçoitunejeunefemme
assiseunpeuauloindontellen’avaitpasencoreremarquélaprésence. Trèsétonnée,elleessaiedel’identifier
mais elle ne la reconnaît pas. Elle se rend
immédiatement compte qu’il s’agit d’une personne de l’équipe :
elle a le même look, le même maintien et exactement
lesmêmesposturesphysiques.
Ilsedégaged’elleégale-
ment,unecertainedétermination,uneattitudedeparfaite sérénité, une sûreté de soi aussi visible, peut-être
même plus remarquable que sur les autres collègues.
Cettejeunefemmelafascinequelquessecondestantelle
aimerait être comme elle, jusqu’au moment où Johana
approchesacigarettedeseslèvresetquelajeunefemme
unpeu plusloin, fait de même.
C’est elle ! C’est son reflet dans une glace dont
elle avait occulté l’existence tant elle est troublée par la
réunion. Cette jeune femme dont elle a envié la
sérénitéetl’attitudeconvaincante,l’espacededeuxoutrois
secondes, c’est elle !…
41L’hypothétique vie de Gildas
La dernière personne a pris la parole. Johana
est à la fois totalement troublée par cette découverte et
stressée par safuture prise deparole. Elle ne savaitpas
qu’elle donnait une image aussi "dans le moule" que
ça…
Soudain, une évidence lumineuse lui apparaît,
comme on peut en avoir dans les moments de grands
dangers, certitude subite et instinctive, elle comprend
qu’il faut jouer la comédie !
… Tous ces gens autour d’elle ne jouent que la
comédieetilsnefontpasmieuxqu’elle!…
Ilsuffiraitsimplementdefairelamêmechoseavec
la prise de parole ! Si elle est convaincante au
niveau
physique,qu’ellenedétonnepas,qu’elleparaîtparfaitementintégréeàcegroupe,pourquoinepourrait-elle
pasréussirsurleplandialectique?…
Il y a peut-être là une mimique à trouver
également,surleplanduvocabulaire,delaconstructiondes
phrases bien évidemment, mais aussi peut-être sur le
plan du raisonnement…
Johana réfléchit rapidement. Elle est prise
d’une frénésie cérébrale tourbillonnante, une sorte de
conviction d’être comme eux, qu’il existe une idée
lumineuseposéeauboutdel’hémisphèredesoncerveau.
Ellearemarquéquepourcetteétudedecasàl’ordredu
jourdelaréunion,maisaussipourtouteslesétudesde
cas antécédentes, on parlait d’actions et de paroles de
lapartdessoignants,commeétantd’infinimisalesmais
répétés actes positifs envers les patients… des sortes de
petits + qui atteignaient les patients jour après jour,
telles de petites étoiles filantes lancées au visage… Des
centaines,desmilliersdepetits+…
L’image de ces petits + lancés en gerbe sur les
patients fascine Johana. Le collègue qui la précède
a presque fini son intervention. Johana est devenue
impatiente d’intervenir. En quelques secondes, elle
vientdepréparerun"numéro"etellelesentbien!
42Gilles Petit-Gats
Ça y est, c’estson tour !
-EttoiJohana,qu’enpenses-tu?
Johana, rouge d’exaltation, prend la pose la
plus
alambiquéequ’ilsoitpossibledetenirdanscetteassemblée et sortavec
untontrèschoisi:
-Envousécoutanttous,j’ail’impressionquel’essentiel de votre travail réside dans la repolérisation de
l’inconscient…
Silence.
Ledirecteuretfondateurdelapratiquepenchela
tête vers elle :
- C’est intéressant, que veux-tu dire par
repolérisation ?
- L’inconscient humain fonctionnant en gros
telleunebandemagnétiqueenregistreuse,jeremarque
que vous êtes peut-être les seuls, dans la vie de ces
patients, à injecter du positif sur cette bande déjà
totalementnégativiséeparleurviepasséeetprovoquant
toutes ces conduites d’échecs récurrents que vous
constatez depuis toujours.
Silence.
Toutlemonde fixesonregardsur Bernard
Benjamin et attend l’air de rien sa réaction. Celle-ci est
longue à apparaître… Mais dès l’esquisse d’un sourire
de sa part, trois collègues au moins s’empressent
d’approuverdirectementJohanaenpersonne:
-C’estunethéorieintéressante
-L’imageestprécise.
Effectivement,ilestsédui-
santdeseconsidérercommetêtemagnétiquepourdépressions chroniques…
-C’estunconceptunpeusurfait,maisjelenote.
Ilpourraitêtre utile del’exploiter…
Les commentaires se multiplient, tous abondant
danslesensdel’interventiondeJohana.
BernardBen-
jamin,constatantlaréactiongénérale,chercheàensavoir plus
- Où as-tu lu cela ?
43L’hypothétique vie de Gildas
Johanaestaffolée,ellenesaitquoirépondre
-…Jel’ailu…Enfin,jen’aipasluçaexactement,
mais ce sont plusieurs de mes lectures qui m’ont fait
penser à cela…
-C’esttrèsbien,lajeunessenousenapprendtous
les jours !
Johana sent très bien ce qu’il se passe, elle vient
d’obtenir une énorme victoire, une énorme victoire
juste en jouant la comédie. Une comédie que ce
groupe attendait d’elle, avec une quasi perfection,
rien d’autre qu’une comédie magistrale ! Ce mot
de "dépolarisation" lui est arrivé subitement comme
la réplique géniale peut apparaître quelquefois chez
l’acteur inspiré et concentré.
Maintenant,elleserendcomptequelesautresse
gargarisent d’un mot qu’elle n’a jamais réfléchi. Elle a
dit n’importe quoi, mais elle sait qu’elle l’a dit dans le
tonjuste,etsurtoutdanslestyletotalementapproprié,
le génie de l’acteur !
A partirde cetteminute, ellesaitqu’elle est
rentrée dans le clan, et que plus personne ne la délogera.
Elle fait maintenant partie d’un groupe mythique, elle
vient d’y être admise…
Aprèsunebrèveminutedegloire,ladiscussiona
reprissonrythmenormalsurunautrepointdel’ordre
du jour. Johana, de son côté, ne se sent plus vraiment
la même, elle est chez elle.
Ilyaencore dixminutes, elleétaitl’étrangère,
la
stagiaire,maintenantellesesenttoutdoucementappar-
teniràunmythe,être…bientôtunmytheelle-même…
ellesevoitrevenirdansquelquesmoisàl’école,reconnuecommeétantmembredu "mythe"…
A peine dix minutes ont passé depuis cette
angoisse épouvantable et Johana est déjà quelqu’un
44Gilles Petit-Gats
d’autre, elle se sent réellement quelqu’un d’autre, une
sorte d’élite.
Maintenant elle va parler comme un "mythe
de
l’InstitutRobertBenoît",ellevaregarderlesautresgens
commeun"mythedeRobertBenoît",ellevadormiret
rêvercommeun"mythedeRobertBenoît",ellevamanger, s’habiller, fumer sa cigarette, boire, lire les
journaux et les revues comme un "mythe de Robert
Benoît
"…
…Johanaseperdavecdélectationdansl’incarnation d’un mythe…
45SIXIÈME PERSONNAGE
Samedi soir.
C’estlemomentdelasemainequeKevinpréfère.
Lesautress’amusent,lui,iltravaille.
Travaillerestdevenusaseulefaçond’apprécierla
vie, deremplir l’esprit etle temps quipasse, comme le
pain de mie et le soda colmatent le ventre durant un
frugal
repas.
Etpuis,c’estlajournéeduplusgroschiffred’affaires, ce qui lui ôte l’espace de quatre ou cinq heures,
l’angoisse récurrente de voir couler son commerce. Il
fautdirequ’avecleséconomiesdesagrand-mèreetun
emprunt sur cinq ans, il a pris le risque énorme
d’ouvrirendébutdesaisonuneaffairedelivraisondepizzas
à domicile.
Il fait pratiquement tout. Cuisinier, garçon de
courses tous les matins, il parcourt deux fois par
semaine les rues pour déposer ses feuillets publicitaires
danslesboîtesaux lettres,prend lescommandesau
téléphone,s’occupedunettoyage,delacomptabilitéetde
toute lapaperasse. Il ajusteengagéunjeunegarspour
livrerlesoirses"pizza-maison"enmobylettedanscette
petitecommunedeseptmillehabitants…
Lesamedisoirestleseulvéritablemomentoùila
l’impressiond’êtrelepatrond’uneentrepriseprospère.
47L’hypothétique vie de
Gildas
Maiscequiluiplaîtavanttout,c’estdeseretrouver totalement débordé, sentiment qu’il adore et qu’il
entretient.
Nepasêtreconfronté une secondeà un moment
creux,rebondirdegestesen gestes, ne pas penser, être
dansl’urgence,répondrepointparpointàlanécessité
(les commandes, la pâte qui brûle, un pneu de
mobylette qui crève…) anticiper sur les événements,
inventer empiriquement denouvelles formesd’organisation
plus efficaces, est un état qu’il apprécie plus que tout.
Nonpasquelavieprendunsensetuneépaisseur,mais
lasouffrancedesinstantsvidess’évanouit,s’évapore,et
son esprit le laisse en paix…
Cette agitation, on ne peut plus justifiée, le fait
souventaccéder àune griseriedopante. Il finitpar
acquérirdesgestesdeplusenplusefficacesetautomatisés,
dontilen tire
unejouissanceréelle.
Parexemple,encequiconcernelamiseencomposition de la pizza elle-même : tous ses ingrédients
sontdisposéssursonplandetravail,àuneplaceprécise
au millimètre près, et ses boules de pâte sont calibrées
augrammeprès. Lorsqu’ilselancedansl’exécutionde
la pizza, il effectue "à l’aveugle" des gestes d’une très
hauteprécision. Iltourned’abordlapâted’uncoupde
mainparticulierpourl’agrandiràladimensionvoulue
etàl’épaisseurappropriée,accompagnantcegestevifet
rythmé d’un mouvement penchant de la tête à gauche,
puis à droite, puis à nouveau à gauche, puis à nouveau
à droite… Lorsque la pâte a atteint sa forme et
l’épais-
seurdésirée,qu’elleest"parfaite",ileffectueunmouvementd’épauledegaucheàdroite,indiquantparcela
(et à personne d’autre qu’à lui-même), que la phase
1
del’opérationestterminée(danssatête,toutestchronométré à la seconde près).
Puis il passe à la composition des ingrédients.
Là aussi, il a adopté une batterie de mimiques et
d’imperceptibles manies propre à cette élaboration.
Connaissantparcœurladosepalpabledechampignons
48Gilles Petit-Gats
ou de parmesan correspondant à un pesage précis (20
grs de champignons, 30 grs de parmesan, etc.), il
accompagnecegestemanueld’unmouvementducorps
saccadéàpartirdeshanchesainsiqued’unmouvement
du cou systématique, agrémenté d’un autre geste
paraissant idiot mais pour lui certainement nécessaire,
qui consiste à tapoter du bout de l’index et du majeur
réuni,lesaladierdanslequelilvientdeseservir.
Cegesteauneorigine.
Ilpermettaitautoutdébut
del’aideràserappelerqu’ilavaitdéjàpuisédanscesaladier.
Maintenant,c’estdevenuungeste"automatique"
quipermetdelerassurerenleconfortantdanssonagitation ordonnée. C’estun geste rassurant, intime, tels
ceux du petitenfantquicherche sesrepères tactiles
affectifssur sesobjetset ses jouets.
Il termine cette tâche par un essuyage rapide et
précis de chacun de ses doigts sur son tablier et
d’un
claquementdemains,signalantainsiàlui-mêmelafin
delaphase2…Pareilpourlaphase3et4…
Lorsquelapizzaestsortiedufouretinstalléedans
saboîteencarton,lecouverclefermé,Kevinalesentiment tout à fait réel d’une "mission accomplie". C’est
comme une victoire obtenue sur la preuve de ses
capacités,maissurtoutsurletempsquipasse…
Il n’est pas rare, surtout le samedi soir, que cette
expérience de travail à lachaîne, autogérée, se termine
quelquefois en excitation incontrôlée. Il se ressent
comme machine pensante parfaite. Il se regarde
fonc-
tionneretestprisparlafrénésiedelaperfectiondeses
gestes…Plusriend’autren’existedanscesmomentslà.
Griseriedopantemaisaussideplusenplusnécessaireavecletemps…Lorsqu’ilestonzeheures,queson
"coup de feu" est passé, que l’heure est à fermer
boutique, la "redescente" est dureet provoque chez lui, au
fildessemaines, uneaigreurtenace.
49L’hypothétique vie de
Gildas
Surlechemindelamaison,ilsemetàhaïrledimanche qui se profile. Bien sûr, il y a toute la
comptabilitéàfaire,despaperassesàremplirmaisilyaaussi
sa jeune femme et son bébé. Il les aime, mais il s’en
aperçoitdeplusenplus(etceciestinavouable)ilneles
aime qu’en pensée, lorsqu’il est à distance d’eux, tout
enétantrassuréqu’ilestlui-mêmeaiméetattendu…
Cettegriseriedopantedesoncommerceyestpour
quelque chose, sa famille ne l’a jamais mis dans un tel
étatd’extase,etpourtantillesaime,c’estpoureuxqu’il
sedéfonceainsidanssontravail,enfinc’estainsiqueles
autreslevoient,etilaimecetteimagequelesautreslui
renvoient…Ilaimesafamille,oualorsilaimel’idéede
l’aimer,enfinilnesaitplus,ilsefaittard… Cequiest
sûr,c’estqu’ildétestedeplusenpluslesdimanchesetles
vacances: onvasepromener,regarderlatéléourendre
visiteàonnesaitquelletanteoucousineproposantdes
cafésaigresetdesbiscuitstropdurs…
Kevinabienvécuavantdeconnaîtresafemme,il
afaitlesquatrecentcoupsetamêmefaitquelquespetits
moisdeprison. Maisdepuisqu’ilesttombéamoureux,
qu’ils’estmariéetquelapassiondespremièresfougues
est passée, il s’est acheté une conduite en s’engageant
corpsetâmedansletravail.
Ilacommencécommeserveurdanslameilleurepizzériadelaville,puiss’estlancé
danscetteaventurecommercialesolitairelejouroùila
su qu’il allait avoir un bébé et que son ancien patron
commençaità l’exploiterunpeutrop.
« Si ce n’est pas par amour qu’il a fait ça !… »
disententreeuxcertainshabitantsquiontconnuKevin
et ses frasques…
Non,ce n’estpas paramour.
Cen’estpasparhasardqu’ilesttombéamoureux.
50Gilles
Petit-Gats
Iln’apaschangéparcequ’ilafaitunerencontreamou-
reuse,ilesttombéamoureuxparcequ’ilavaitdéjàcommencéàchanger.
LafuturefemmedeKevinétaitexac-
tementlareprésentationdecequ’ilsefaisaitd’unepro-
chainevieloindesbêtisesdontiln’arrivaitplusàsortir.
Ellefutlabouéedesauvetagequ’iln’osaitmêmeplusattendre,uninespéréembarquementsurunautrebateau
l’attendait. Bien sûr, il ne savait pas à quoi il
ressemblait,nidansquelledirectionilallait,maisilsavaitque
celui-ci l’emmènerait loin de là et il a embarqué
avec
lajoiedesrescapésquin’espèrentplus,aacceptéd’emblée toutes les humiliations et les contraintes autrefois
contournées,avecuneferveurinattendue.
Puis il s’est lancé dans cette affaire avec la
bénédictionréjouiedesagrand-mèrequiacruaumiracle.
Iln’apasfaitcelaparamour,niparnécessité,mais
afinderetrouverlesextasesdesajeunessetumultueuse,
cette fois-ci de manière conforme à la société. Bien
sûr, il ressentles joies de l’être aimé, maissurtout, il a
la possibilité de par cette activité commerciale intense,
de retrouver aujourd’hui la frénésie qui a accompagné
toutessesanciennesaventuresmarginales…
Dèssesquinzeans,Kevinavaitlebesoincompulsif
defuircesgrandsmomentsdevide,cesmomentsoùon
aquesoi-mêmecommeseulcompagnon,aumilieudu
désert des choses…
Au début, il mettait la chaîne hi-fi à fond en
mêmetempsquelatélé,pourmasquercevide,maistrès
vitecelanelui suffisaitplus. Etantdesouche socialeet
culturelle plutôt défavorisée, seules, les aventures de la
rue avec leur éventail d’excitations, parvinrent à diluer
partiellement son malaise.
Puis cela devenait comme un réflexe, le malaise
réapparaissant, une nouvelle aventure permettait de
l’oublierpartiellement. Ensuite,cefutl’enchaînement
normal des faits… S’il avait été de souche sociale et
culturelle favorisée, il aurait tout bien pu remplacer
51L’hypothétique vie de Gildas
ces aventures pour une passion pour une collection de
timbres,lemodélismeoudescoursdeclaquettes…
Maissonaigreurs’aiguisedesemaineensemaine,
l’excitation que lui offre l’aventure angoissante de son
commerce tolère de moins enmoins lesno man’sland
familiauxousolitaires.
Ilsesurprendàavoirdesmouvements d’humeur fréquents à l’encontre de sa femme
et de son bébé.
D’ailleurs, celle-ci le lui a fait remarquer et il
compense cela par de multiples petits cadeaux… Il a
chaque jour l’impression grandissante d’avoir envie
de
resterenfermédanssacuisineetsonminusculebureau
afindes’adonneràvieàsapratiquesolitairedeconfection de millions de pizzas.
Ce n’est pas qu’il se sente plus heureux ou plus
tranquille,non,c’estqu’ilnesesentplusencombréde
lui-même,etc’estcelaquilelibère…
Kevin devient spectateur de sa personne, ému
parl’esthétiquedesonefficacité,etatteintenfin,après
toutescesannées,lalégitimevacancedelui-même.
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