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Avant-propos Je me souviens jeune garçon de me réveiller au milieu de la nuit pour aller à la salle de bains et voir mon père dans la salle à manger ses feuillets tout éparpillés sur la table en train d’écrire. Il écrivait parfois jusqu’à trois à quatre heures du matin, s’octroyait un court sommeil, puis se rendait au bureau vers neuf heures et demie. À une heure de l’après-midi, il venait déjeuner à la maison, faisait une sieste d’une demi-heure et repartait au bureau. En fin d’après-midi, il se rendait au club pour jouer au bézigue ou au poker et retrouver ma mère. Cela a duré jusqu’à la fin de ses jours. C’était la routine à l’époque à Izmir. Après que tout le monde se fut retiré dans sa chambre à coucher, mon père, se sentant sans doute libéré, ouvrait les tiroirs de la bibliothèque et en retirait ses dossiers. Il était heureux de pouvoir se retrouver parmi ses personnages qu’il manipulait avec un sourire aux lèvres. Parfois, me voyant l’observer, il me jetait un sourire amusé sans rien dire. Plus tard, lorsqu’il s’était convaincu que je pouvais comprendre, il me lisait ses contes ou ses poésies, ne se souciant pas beaucoup si j’arrivais à saisir les subtilités. Comme il écrivait à la plume, d’une écriture presque illi-sible, que lui-même parfois n’arrivait pas à déchiffrer, je le suppliais de taper ses écrits. Il le fit pour certains mémoires
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de famille, des contes et une partie de ses poèmes. Il ne ta-pait que les articles qu’il devait envoyer auJournal d’Orientsous le pseudonyme de Germain Arland ou « G. A. ». Quand je lui demandais quand il pensait publier tant de travail, il me répondait : « Je te laisse t’en occuper. » Et depuis plus de cinquante ans, j’ai trimballé ses ouvrages dans des malles autour du monde avec pour mission un jour de les en exhumer. Ses amis, parmi lesquels les propriétaires duJournal d’Orient, Mme Loreley et M. Albert Karasu, le pressèrent de publier, sous forme de feuilleton,L’île aux cent joursil dont leur lisait des chapitres lors de réunions ou de dîners. La publication commença le 27 juin 1962. Le tirage du journal augmenta après quatre ou cinq épisodes. Mais bientôt, les lecteurs francophones grecs et juifs commencèrent à demander l’arrêt de la publication de L’île aux cent jours. Parmi les raisons données, l’indécence des personnages dont leurs enfants lisaient avidement et en cachette les aventures. La pression se fit de plus en plus forte, des notables de la communauté grecque et juive ap-pelant régulièrement M. Karasu pour lui demander de mettre un terme à cette publication. Un jour, Mme Loreley, malgré sa consternation, se ré-solut à appeler mon père et, s’excusant de sa part et de celle de M. Karasu, l’informa que le dernier chapitre publié serait « L’aube de ce matin-là » avec comme mention finale : « Fin de la première partie ». Cela permettait auJournal d’Orientde sauver la face. C’était en novembre 1963. Je ne sais combien d’autres chapitres deL’île aux cent joursencore cachés dans les malles. Je ne crois pas sont
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qu’après cet incident mon père continua à beaucoup écrire sur les personnages de Büyük Ada. Pour ce livre, j’ai dû faire un choix parmi les publications auJournal d’Orient, les textes dactylographiés criblés de modifications et de corrections et les manuscrits que je suis parvenu à déchiffrer. Les personnages deL’île aux cent joursréels mais sont leurs noms sont inventés. L’action se déroule à une époque où, à Istanbul, la population grecque comptait plus de cent mille âmes et la population juive plus de vingt mille. Cette minorité était très influente et matériellement en contrôle du commerce et de l’industrie. Le français étant la langue internationale de l’époque, le lecteur francophone de Turquie pouvait être d’origine turque, française, italienne, grecque, juive ou arménienne. La livre turque de 1946 vaudrait 4,25 dollars d’aujourd’hui. Autrement dit, lorsque dans le chapitre VII, Kopria laisse un billet de 50 livres, c’est comme s’il laissait 210 dollars d’au-jourd’hui. Quant aux contes que j’ai ajoutés à ce livre, c’étaient le petit plaisir de mon père. Un fait divers dans un journal qui retenait son attention, une histoire inédite qui lui était racontée, et il en faisait un conte. Un jour qu’il nous rendait visite, il resta un moment seul avec la femme de ménage. Ma femme et ma mère étaient sorties pour faire des emplettes et moi j’étais au bureau. Avant de partir, ma femme avait donné ses instructions journalières à la femme de ménage, mais en rentrant vers
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quatre heures de l’après-midi, à son grand étonnement et celui de ma mère, aucune des tâches ménagères n’avait été faite. La femme de ménage était assise devant mon père sur le canapé, lui un cahier sur les genoux, des tasses de café vidées sur la table. Il l’avait retenue pour prendre des notes sur sa vie, son mari, ses enfants, sa belle-mère, ses voisins et des incidents qui s’étaient produits et dont elle se souvenait. Il répondit à ma mère : « Mais c’était très intéressant ! »… Bernard D’Andria Atlanta, GA 23 novembre 2010