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L'Imposture

De
333 pages
Après avoir passé le plus clair de son temps à manipuler ses collègues de travail dans le seul but de gravir les échelons du pouvoir, Jean-Louis Félice, puissant homme d’affaires, attend le jour où il sera nommé à la tête de son entreprise. Il patiente et assoit son autorité à force de cruauté et d’inhumanité, mais ses espérances ne seront-elles pas déçues ? Sa femme, Elisabeth, réalise le peu d’intérêt du quotidien qu’elle a bâti avec le temps, et se trouve étriquée dans un boudoir trop éloigné de la réalité du monde, la fuite serait-elle la solution ? Sébastian, leur jardinier, est bien loin de toutes ces interrogations futiles. Réservé et peu fier de sa condition d’ouvrier immigré, il décide de prendre sa vie en main… Mais à quel prix ?
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L’Imposture
Guillaume Albaret
L’Imposture

Roman






Éditions Le Manuscrit


Illustration de couverture : Solo, © Luz Serrano Valentini

© Éditions Le Manuscrit, 2009
www.manuscrit.com
ISBN : 978-2-304-02586-6 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304025866 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-02587-3 (livre numérique) 782304025873 (livre numérique) PREFACE

Dans le cadre d’un projet professionnel lié à notre
formation universitaire, au Pôle Métiers du livre de Saint
Cloud – Université de Paris-Ouest Nanterre La Défense,
nous avons été placées en situation d’autonomie. Nous
avons choisi de publier le premier roman d’un jeune auteur,
avec toutes les missions que cela implique.
Ce travail a été un lieu de convergence entre les
enseignants qui soutenaient ce projet et nous-mêmes,
étudiants, dans cet espace d’apprentissage.
Le choix de publier ce jeune auteur, que nous ne
connaissions pas, est à notre initiative.
Durant plusieurs mois, nous avons appris la
méthodologie de conduite de projet et avons mis en pratique
nos savoirs. Nous avons été en situation professionnelle.
Malgré nos erreurs et la modestie de ce travail, nous
souhaitons vous faire partager notre passion du livre et le
plaisir que nous avons eu à mettre en ordre le roman de
Guillaume Albaret.
Ce premier roman est resté cinq années dans un tiroir.
Nous sommes heureux d’avoir réveillé ses personnages, qui
prennent place parmi la bourgeoisie de province, où intrigues
et petites perfidies sont monnaie courante. Jean-Louis,
Elisabeth et Sébastian entraînent le lecteur dans leurs
interrogations, au fil d’événements et de choix auxquels ils
doivent faire face.
Bien sûr, nos motivations ont été diverses quant au choix
de ce texte. Jeunesse de l’auteur, intérêt pour la mise en
situation, thèmes abordés, envie de responsabilités mais aussi accompagnement d’un ouvrage de l’état de manuscrit jusqu’à
sa publication sont autant de raisons qui nous ont orienté
dans notre décision.
La tâche d’un éditeur est de corriger tout ce qui doit
l’être, afin de rendre la lecture du manuscrit agréable une
fois entre les mains du lecteur. Nous avons pu saisir toute la
difficulté de cette tâche à l’occasion de ce projet. En effet, le
style de Guillaume Albaret est très particulier, donnant une
force au texte, changeant en fonction des personnages
impliqués. Nous nous sommes efforcées de respecter sa
plume et son intention première. Nous espérons que ce
travail aura été assez discret pour mettre en avant ce texte
que nous aimons.

Kattalin BIDEGAIN, Klervi Le RAZAVET, Boadicée
PIQUENDARGuillaume Albaret






Jean-Louis Félice, 1




Du haut de la terrasse de sa maison des Baux-de-
Provence, Jean-Louis Félice contemplait l’acquisition qui
était dernièrement venue grossir les rangs des signes ostenta-
toires d’opulence de son magnifique domaine, domaine déjà
riche d’une villa, d’un parc au nombre d’hectares indéfini,
d’une piscine chauffée, d’un terrain de tennis, ainsi que d’un
gymnase souterrain aménagé en salle de musculation et cours
de squash ; le tout protégé des regards et des cambrioleurs
par un mur lisse et bétonné mesurant quatre fois la taille d’un
homme et que des barbelés, miradors et autres caméras de
surveillance surmontaient avec arrogance.
Ce qui retenait son attention à cet instant, c’était le su-
perbe système d’arrosage intégré qu’il était parvenu à faire
installer au prix de douloureux efforts, efforts qui se tradui-
saient par des dépenses inconsidérées. Les prouesses qu’on
avait dû réaliser pour faire passer les canalisations dans la ro-
caille calcaire, qu’il avait parfois fallu dynamiter à coups de
charges dévastatrices, l’emplissaient d’une joie toute puérile.
11 L’Imposture
Et cette joie de gamin surexcité n’avait strictement rien à
voir avec la peine qui allait être épargnée à Sebastián, le jar-
dinier du domaine depuis que Jean-Louis Félice s’était accro-
ché au flanc de cette colline. Sebastián était entré au service
de celui qu’il considérait comme un véritable tyran pour un
maigre salaire, certes, mais celui-ci était indispensable à sa
survie, et depuis de nombreuses années, il arrosait les plan-
tes, les arbres ainsi que le gazon du cours de tennis muni
d’un simple jet d’eau.
Non, Jean-Louis Félice n’avait pas l’ombre d’une pensée
pour ce misérable Argentin de trente-sept ans aussi feignant
qu’un peintre. L’imbécile avait d’ailleurs voulu épouser cette
carrière un temps, mais le manque de talent évident qui suin-
tait de ses affreux barbouillages d’étranger inculte – dire qu’il
prétendait avoir étudié les Beaux-arts, le pauvre bougre ! –
l’avait contraint à pousser la grille de l’Eldorado, appellation
que Jean-Louis Félice donnait sans rire à son bunker quatre
étoiles.
Ce genre de pratique était fort courant et Jean-Louis Fé-
lice lui-même avait troqué son titre de « Directeur de Com-
munication » de la succursale arlésienne de la grande, mais
pas noble pour un sou, Mirage Communication – entreprise qui,
en ces temps bénis de la publicité, raflait quasiment tout le
marché du Sud de la France –, contre celui, à ses yeux ô
combien plus noble, de « Chef de Communication », ce qui
n’avait en rien modifié sa manière de travailler : à savoir dé-
léguer à des employés toujours différents et interchangeables
les contrats qui n’étaient pas dignes de son auguste intérêt.
C’était là chose facile, en ces beaux jours de reprise éco-
nomique et commerciale où, le cœur sur la main, la populace
12 Guillaume Albaret
écoutait sans jamais le trahir le dernier à avoir pris la parole
et votait pour le candidat dont les affiches offraient la plus
belle harmonie de couleurs. Jean-Louis Félice était l’homme
qu’il avait toujours rêvé d’être, maître de son temps et les
poches débordant de cartes de crédit – dont il usait en véri-
table avare mais sans pour autant oublier de faire profiter du
spectacle de ses fastueuses folies immobilières tous ceux qui
se réclamaient de ses amis ainsi que ceux qui désiraient plus
que tout y être introduits et qui supportaient, dans ce mirifi-
que dessein, les montagnes d’humiliations et injures dont ils
pouvaient être victimes à chaque instant ; car la supériorité
provinciale de leur « bienfaiteur » se manifestait en maintes
occasions par des licenciements abusifs, distribués d’une
humeur égale, et dont le principal avantage résidait dans le
fait qu’il n’était pas forcément nécessaire, ni même recom-
mandé, d’en rechercher la cause. Il était bien connu dans
l’entourage, proche comme lointain, de la sacro-sainte Mirage
Communication que seule l’Impénétrable Providence était res-
ponsable des embauches et autres promotions fleuries ainsi
que des évictions à coups de pompes-dans-le-derrière-et-
qu’on-ne-recroise-plus-ta-sale-ganache-sur-notre-glorieuse-
route-ni-même-dans-notre-bonne-vieille-cité-où-ta-présence-
seule-rend-l’air-irrespirable.
C’était à l’une de ces démonstrations de pouvoir et de
gros sous que la plupart des importants plus ou moins in-
fluents de la région avait été impérativement conviée sinon
fermement convoquée. Cette tripotée de députés-maires-
entrepreneurs-rédacteurs-intellos-évêques-juges, dont le
lourd accent provençal trahissait néanmoins une indécrotta-
ble ascendance provinciale, était en quelque sorte la fine fleur
13 L’Imposture
de la crème. Quelle immense jouissance que de voir cette
bande d’abrutis apeurés s’extasier devant les tourniquets qui
distribuaient généreusement la flotte pompée en abondance à
la réserve des pompiers, pompiers qui craignaient quant à
eux qu’en ce venteux mois de juillet un départ d’incendie ne
révélât la supercherie de leurs cuves dangereusement vides –
ainsi que des pots-de-vin touchés afin d’arrondir leurs mai-
gres soldes de braves soldats du feu. Oui, vraiment ! quel fa-
buleux spectacle que la contemplation de cette cour de petits
chefs sans panache qui ne s’économisaient pas les plus viles
bassesses, dans l’espoir de s’octroyer une place de choix au
soleil irradiant du grand patriarche.
Jean-Louis Félice ne se lassait pas de les regarder
s’empiffrer de petits fours et autres caressantes gâteries, pro-
venant de la pasticceria la plus chère du département, sans
omettre les merveilles sucrées-salées, confectionnées par les
plus talentueux cuistots, qu’ils engloutissaient comme des
vautours, se jalousant le meilleur morceau. Ce qui rendait
cette vision si angélique était de savoir que tous avaient cas-
qué jusqu’au dernier centime pour ces mets, paiement effec-
tué par le biais de la plus vicieuse entourloupe que l’esprit
chafouin de Jean-Louis Félice eût jamais échafaudée : une
ONG de bienfaisance en faveur des laissés-pour-compte de
la fabuleuse ferveur économique.
Il glissa dans un parfait contentement de soi, aidé en cela
par la musique ronflante jouée par un orchestre composé de
vingt-sept instrumentalistes soi-disant chevronnés et qui
semblaient être les seuls conscients de la piètre représenta-
tion qu’ils donnaient. Il laissa courir un instant ses yeux mi-
clos sur l’assistance, dont chaque membre l’observait, le scru-
14 Guillaume Albaret
tait en retour, de peur de commettre l’irréparable bévue de
mauvais goût qui, en ces temps de mode absolue et tendance
imposée, pouvait vous renvoyer, en une signature au bas
d’une note de service, à la fange dont on vous avait débon-
nairement extirpé, gloire à l’Éternel ! Il dissipa d’un geste au-
tomatique la fumée évanescente de son cigare dont chaque
petit tas de cendres équivalait au salaire hebdomadaire de
l’un de ses quinze employés de maison, fit rouler ce même
cigare entre index et pouce, ce que chacun s’empressa
d’interpréter à sa manière, et aspira deux-trois bouffées de
fumée chaude qui, tout en se mélangeant à l’alcool déjà in-
gurgité, le plongèrent un peu plus dans son assoupissement
de monarque repu de flatteries. Il se leva lentement et
s’accouda à la balustrade de la terrasse en faïence, contempla
une dernière fois les gouttes d’eau qui jaillissaient du sol dans
la lumière des puissants projecteurs du parc, puis tourna
brusquement le dos à ses convives en une volte-nuque sans
équivoque. Lorsqu’il eut achevé et écrasé sous son talon son
barreau de chaise bagué d’or lourd, il se retourna et constata
qu’ils avaient enfin tous déguerpi, ces maudits mendiants,
hormis les domestiques, qui s’affairaient à remettre les lieux
en ordre après ce dévastateur passage, et les musiciens, qui
pliaient instruments et partitions avec une promptitude jus-
qu’alors jamais vue.
Tandis que Jean-Louis Félice regardait défiler le long cor-
tège des phares rouges de marque allemande qui serpentaient
prudemment sur le sinueux chemin reliant sa forteresse aux
restes du monde. Tandis qu’il les bénissait de la paupière tout
en décidant qui irait minablement pointer à l’ANPE dès le
lendemain matin et qui bénéficierait d’une promotion aussi
15 L’Imposture
providentielle qu’inopinée, tandis que les couloirs de
l’Eldorado résonnaient encore des commentaires et concilia-
bules tenus à mi-voix par les enviés et chanceux invités, tan-
dis que dans son dos ses foutus domestiques réarrangeaient
le salon à ciel ouvert et jetaient les gargantuesques reliefs du
festin dans de grandes bennes noires, Elizabeth Félice, sa
femme, entra.

– Tu t’es bien amusé avec tes amis ? demanda-t-elle.
– Voyons chérie… Tu sais pertinemment qu’aucune de
ces odieuses créatures n’est ce que l’on peut appeler un ami !
Et ne fais pas l’innocente ! C’est toujours pareil avec toi. Ah
si seulement tu pouvais entrevoir un instant combien m’est
insupportable la fréquentation forcée de ces affreuses gens
dont les inclinations artistiques et les croyances politiques
remontent à l’antéchrist. Mon Dieu si tu avais l’occase de les
voir s’entredévorer au bureau pour obtenir mes faveurs,
comme si j’étais sensible à leurs misérables cajoleries, comme
si je daignais prêter l’oreille à leurs compliments sans origina-
lité et comme si j’avais réellement besoin des sommes cos-
miques qu’ils me versent contre le seul privilège d’être assis
et donc vus à mes côtés au stade municipal à leurs putains de
matchs de football. Sans mentir, ils me font de la peine.
N’est-ce pas une honte, je te le demande, n’est-ce pas une
honte que d’être confronté à des adversaires qui te font tel-
lement pitié que tu serais presque tenté de leur donner
l’aumône ? Alors non, vraiment, ma chère, quand tu pronon-
ces le mot « ami », là nous frôlons l’indécence.
– Allons, mon amour, pourquoi être aussi à cheval sur
les mots ? Enfin, ce n’est pas grave. Le principal, c’est que tu
16 Guillaume Albaret
retrouves ton calme ; souviens-toi ce que le docteur Esposito
a dit.
– Ah non ! Je t’en prie, ma chère, que dis-je, je t’en sup-
plie ! Pas ça ! Vraiment, on jurerait que tu veux ma mort, ou
bien peut-être est-ce tout simplement que tu te gausses. Oui,
c’est ça ! Ça ne peut être que ça ! Une mauvaise blague. Tu
ne vas pas me dire que tu gobes toutes les conneries, et je
reste poli, déblatérées par cette espèce de toubib de malheur,
que j’aurais pu l’avoir les doigts dans le nez son diplôme de
mes deux ! Merde ! Si c’est à ça que ça lui a servi d’avoir fait
tant d’années d’études, eh bien moi je suis rudement fier d’y
être allé moins que la moyenne, à l’école. Et puis je
n’arriverai jamais à piger cette foutue manie de me tripoter
sous toutes les coutures. Zut ! C’est qu’on aurait presque en-
vie de dire qu’il y prend goût à force le salopiot. Non, vrai-
ment je ne parviendrai jamais à saisir quel pied on peut bien
prendre à manipuler tous ces instruments de torture. Comme
si moi je tâtais un produit dans tous les sens avant de trouver
un slogan pour le vendre… L’aspect final, voilà ce qui
compte avant tout : l’aspect final. Moi je te détecte un ma-
lade entre mille, rien qu’à la gueule, l’emballage, tu
m’entends ? L’emballage et rien d’autre ! Ce n’est quand
même pas si compliqué, bordel de couilles, et moi je n’ai pas
gaspillé des décennies entières inscrit dans une fac ! Mais sur-
tout, ma chère, surtout note bien qu’avec un nom pareil ça
m’étonnerait fort qu’il soit Français, notre gentil marabout.
Ou alors Corse, à la limite, mais la Corse c’est bien loin de la
France, fais-moi confiance ! Et si j’osais, j’ajouterais même
qu’il n’est point du tout exclu qu’il soit carrément Espa-
gnol… Señor Esposito : ça sonne juste, non ? Un pays de fei-
17 L’Imposture
gnasses abruties de soleil et de tequila, voilà ce que c’est
l’Espagne ! Un peu dans le genre de l’Italie, les taureaux en
plus, les belles bagnoles en moins. Ainsi donc, sois bien assu-
rée, ma chère, qu’il s’en produira, des cracks à Wall Street,
avant que moi, je n’accorde ma confiance à l’un de ces charla-
tans délesteurs de bourses… Quels qu’ils soient d’ailleurs !
Espingouins ou Chinetoques, je m’en branle pire que de l’An
40 ! Ils peuvent se les carrer, leurs remèdes miracle ! Moi je
m’en passe à l’aise, je ne m’en porte que mieux et mes affai-
res aussi.
– Tu as fini ? demanda Elizabeth, quelque peu épuisée.
– Non, je n’ai pas fini ! Et si tu t’imagines que…
– Si, tu as fini. À moins que tu n’apprécies particulière-
ment les discours dans le vide, commença-t-elle après l’avoir
doucement coupé. De toute façon, je connais suffisamment
le développement complet de ton propos. Après les thèses
racistes la gloire du petit devenu géant à la force du poignet.
Épargne-moi ça, s’il te plaît. Je suis juste venue te souhaiter
bonsoir. J’ai gentiment attendu le départ de tes invités, ou
nomme-les comme bon te semble. Maintenant je vais rejoin-
dre mes amies chez Jeanne-Marie Cabagne. À mon avis,
nous ne nous croiserons pas à mon retour. Ne travaille pas
trop cette nuit, mon amour. Accorde-toi un peu de repos, tu
as l’air de plus en plus fatigué. Si tu veux avale un de mes ca-
chets. Mais dors. Avec cette chaleur qui n’en finit plus, il faut
absolument que tu te ménages.
– Va, va, ma chère, et n’aies crainte car ma bénédiction
t’accompagne où que tu ailles et quoi que tu fasses. Sois cer-
taine de ma jalousie mais également de l’immense confiance
que je place en tes mains, puisque, n’est-ce pas, jamais tu
18 Guillaume Albaret
n’aurais l’inconscience de me faire l’affront de m’offrir une
paire de cornes, dussent-elle être en or massif. N’est-ce pas
que je n’ai aucun cheveu blanc à me faire ? Car pour autant
qu’il m’en souvienne, mon épouse m’a juré éternelle fidélité,
hein ! Espérons qu’elle ne commettra pas l’irréparable folie
de faillir à cette promesse… Va, et sache qu’en ce qui me
concerne, je t’aime de toutes mes entrailles. La preuve,
j’achèterais volontiers les plus gros diamants extraits de la
planète rien que pour tes beaux yeux, si seulement on pou-
vait se le permettre… Sois assurément certaine, ma chère et
précieuse compagne, qu’il ne se passe pas une seconde sans
que je ne pense à toi, sans qu’apparaisse ton si joli visage, ô
combien revigorant, à la place d’un graphique ou d’une ma-
quette d’affiche en salle de briefing. Oui, ma très, très chère
amie… Sans ta bonne étoile, qui j’en suis persuadé me guide
et me protège, je ne pourrais accomplir aucun de ces prodi-
ges dont mes collaborateurs et subalternes sont quotidien-
nement les témoins ébahis. Oui, je l’avoue, un tiroir-caisse
sonne quelque part et c’est le rire clair et serein dont tu em-
plis notre domaine qui résonne à mes oreilles. Je trace ma-
chinalement des guirlandes de zéros sur les factures de mes
clients et ce sont tes petits seins ronds que je dessine.

Alors va, va au diable vauvert, disait en réalité le regard de
Jean-Louis Félice, et dépêche-toi de me débarrasser les beaux
carreaux en blanche faïence de ma terrasse. Tu sais parfaite-
ment que je me soucie de tes préoccupations autant que toi
de mes affaires, tu n’entends rien à la magnificence des chif-
fres et moi je reste froid aux films et aux expositions devant
lesquels tu t’extasies. Va, et que nos chemins se croisent le
19 L’Imposture
moins possible. Allez, va je te dis, nous savons bien tous
deux à quel rôle nous en tenir. Je t’offre tout ce que tu dési-
res afin que tu sois toujours la plus belle femme de ce putain
de pays de cocagne et il n’y a pas à pinailler, tu es le plus joli
présentoir qu’il se puisse trouver pour exposer mes parures
en diamant, et en plus tu parles, ce qui est tout à fait admira-
ble. Va, ne te plains pas, car combien sont-elles de par le
vaste monde à envier ton sort ? Sort que tu mérites peut-être
bien après tout, ça ne me surprendrait qu’à moitié, gaulée
comme tu es gaulée.

Mais Elizabeth Félice, à qui s’adressait ce soliloque muet,
avait depuis longtemps déjà quitté la pièce lorsqu’il s’acheva,
et Jean-Louis Félice s’aperçut qu’il avait sombré dans la mé-
ditation un long moment, bien trop long à son goût. Pendant
ce temps, les serfs du château, serfs qui décidément n’étaient
jamais pressés, achevaient de replacer œuvres d’art et autres
bibelots désignés sur leurs guéridons respectifs pour ensuite
abaisser les grandes baies de la véranda de la terrasse.
Il reprit par le début le listing mental – pas d’écrits, pas de
traces, pas de preuves – des licenciements et promotions
prévisionnels du lendemain mais tout s’embrouillait déjà
dans son riche cerveau appauvri par l’alcool car figurez-vous
qu’il n’était pas entraîné à boire une telle quantité de cham-
pagne. Bien au contraire, il avait pour coutume, lors des dé-
jeuners d’affaires, de soudoyer le maître d’hôtel afin qu’on lui
servît en cachette de la limonade teintée pour donner le
change, comme ça, gros malin, il pouvait tranquillement pro-
fiter de l’ébriété de l’autre quand on attaquait les négociations
au café. Mais les idiots de ce soir lui avaient fait l’insignifiant
20 Guillaume Albaret
honneur de sabrer le Dom Pérignon, et cette fois-ci, il n’avait
pu recourir à son subtil subterfuge. De toute façon ce soir il
n’y avait aucun contrat sur la table et maintenant il avait un
chouia de nausée qui lui gratouillait l’œsophage, flûte ! Fina-
lement il y était allé de bon coude ! Ce n’était pas fête tous
les jours et rares étaient les fêtes où c’était lui qui régalait.
N’empêche il avait l’équilibre qui commençait à sérieusement
vaciller et il se repentait volontiers de s’être comporté
comme un collégien échappé du carcan papa-maman-grande-
sœur.
Closant les paupières, il chassa le tableau dérisoire qui
s’était imposé à ses yeux un fugace instant : Elizabeth Félice,
sa femme, disputant une partie de bridge dans le salon de
jeux au pluriel de Jeanne-Marie Cabagne en compagnie des
perruches endimanchées et perruquées (afin de dissimuler
leur honteuse calvitie prématurée) qui lui faisaient office
d’amies. Fournissant un effort de distraction, il se garda pru-
demment d’interpréter les cauchemars à répétition qui, la
nuit dernière encore, l’avaient à maintes reprises privé de
sommeil. Pratiquant une entorse à son propre règlement in-
térieur, il ne planifia pas l’harassante journée de boulot qui
l’attendait le lendemain, et qui se résumait, en fait, à deux
heures grand max de réel labeur. Quand il se fut purgé de
toutes ces mauvaises influences, quand à force de grimaces
grotesques il parvint à redessiner son sourire vainqueur de
rapace aux aguets sur ses lèvres plus sèches que la poussière,
quand cette affreuse douleur qui lui labourait les tempes se
fut définitivement tue, il cracha trois fois par terre, précisé-
ment là où la femme de ménage venait tout juste de briquer
consciencieusement, la condamnant donc à recommencer.
21 L’Imposture
Enfin satisfait et de nouveau maître de lui-même, il exécuta
un demi-tour martial en direction de la porte vitrée car son lit
l’appelait. Il jeta un dernier œil suspicieux aux laquais qu’il
fallait sans trêve tenir en alerte, comme de bons toutous de
garde, et quitta la terrasse, la laissant déserte de son honorifi-
que présence.
Il remonta le couloir dans le noir, car il montrait toujours
l’exemple en matière d’économie d’électricité, pénétra dans
l’air climatisé de sa chambre dans laquelle son majordome
avait préparé le pyjama du soir, soigneusement repassé sur le
dossier d’une chaise, et contempla avec jubilation l’ordre cli-
nique de chaque meuble, chaque objet. Il savait chaque chose
à son emplacement malgré que tout ne lui apparût pas dis-
tinctement dans la pénombre de la suite qu’il avait fait amé-
nager à l’identique de la plus cossue qu’on puisse trouver au
Hilton de New York – « j’ai la même à la maison », se plai-
sait-il à plaisanter, « et pour beaucoup moins cher encore ho !
ho ! ho ! ». Cette suite somptueuse était amplement méritée
pour un tel champion du combat économique, un vétéran
rompu à toutes les exigences de la guérilla publicitaire qui dès
aujourd’hui, à quarante et un ans, pouvait prendre sa retraite
de mercenaire avec le revenu annuel d’un chirurgien esthéti-
que à dépenser mensuellement comme argent de poche tel-
lement il avait remporté de lucratives batailles. Mais bon, il
chérissait trop l’âpre lutte d’un marchandage à l’emporte-
bluff pour cela, il goûtait trop le spectacle d’un juge
d’instruction déconfit lorsque ses avocats mettaient au point
une nouvelle parade pour le tirer d’une ornière. Pour rien au
monde, non pour rien au monde il n’aurait troqué son boulot
contre un autre, et la facilité déconcertante de son existence
22 Guillaume Albaret
– s’il proférait constamment des plaintes outrées c’était pour
n’en rien laisser paraître – pouvait se résumer en ce paisible
lieu : luxe, confort, autosatisfaction.
Il enfonça simultanément deux interrupteurs qui, respec-
tivement, firent apparaître lumière et dérouler volets mécani-
ques, s’assit sur son voltaire de réflexion et se déshabilla, len-
tement, car il avait la hantise d’abîmer ses beaux complets de
soie blanche virginale. Il passa son pyjama bleu royal, assorti
au motif fleur de lys du papier peint, puis défit la couverture
d’un geste sûr et autoritaire et frissonna de plaisir lorsqu’il fit
glisser les draps frais sur sa poitrine sans poils. Il se cala
comme à l’accoutumée, les genoux jouxtant le menton, à la
façon d’un fœtus qui ne se déciderait jamais à s’expulser du
ventre de sa génitrice, et, après avoir passé une journée aussi
radieuse que la précédente et toutes celles qui étaient venues
avant et viendraient après, il sombra dans le sommeil du
brave à défaut de celui du juste.

23 Guillaume Albaret






Elizabeth, 1




Après qu’elle eut laissé Jean-Louis à ses ruminations, Eli-
zabeth se rendit à sa chambre. C’était son seul havre de paix,
l’unique endroit où le contrôle de son mari n’opérait pas to-
talement. Là, par exemple, elle possédait sa propre ligne télé-
phonique, elle pouvait discuter tranquillement avec la per-
sonne de son choix en ayant l’assurance de ne pas être épiée.
Elle parvenait à échapper un tant soit peu à son rôle de faire-
valoir et de présentoir à bijoux. Oui, ici, elle avait enfin le vi-
tal sentiment d’exister par elle-même. Et non en fonction des
plans alambiqués de son époux, le Chef de Famille.
Dans cette pièce, chaque objet avait été acheté avec son
argent à elle et convenait à ses goûts personnels. C’était
d’ailleurs le seul lieu de tout « l’Eldorado » où ni luxe ni ex-
travagance n’avaient jamais pénétré. Pour tout dire, à ses
yeux, le symbole parfait de cette chambre était le lit : un sim-
ple matelas posé à même le sol. Le reste de l’ameublement
était si discret qu’il en devenait quasi invisible. Il y avait un
bureau en contreplaqué, vierge de tout papier, et une biblio-
thèque en pin, teinte naturelle. Les livres, clairsemés, y
25 L’Imposture
étaient couchés dans un désordre presque volontaire. Il n’y
avait pas de placard dans le cabinet de toilette attenant. Mal-
gré sa taille respectable, le pauvre apparaissait tel un vulgaire
réduit au milieu de cet immense édifice.
Elizabeth alluma le plafonnier dépourvu d’abat-jour. La
lumière, blanche et crue, transforma le décor en cellule de
prison. Elle n’avait pas la prétention de passer pour une in-
conditionnelle de l’inconfort et, très sincèrement, les rigueurs
de la vie monacale ne l’attiraient pas plus que ça. Mais sa
chambre était le seul point sur lequel elle avait tenu tête à
Jean-Louis et l’unique concession que ce dernier avait tolérée
à son épouse. Au début, bien sûr, il n’avait rien voulu enten-
dre. Les appartements d’Elizabeth, à l’instar de tout le palais,
se devaient d’afficher puissance et prospérité. Mais elle s’était
fâchée, vraiment fâchée fort. Et, pour la première fois de sa
vie, confronté à la fureur dont sa femme était capable, terro-
risé à l’idée d’un départ éventuel, il avait honteusement cédé.
Elizabeth savait pertinemment que le lien qui l’unissait à
Jean-Louis Félice ne concernait en rien l’amour, dût-t-il être
écrit avec un tout petit a minuscule. Seules les affaires étaient
chez lui sources de passion. S’il avait pris une femme belle et
de haute naissance, c’étaient elles et elles seules qui avaient
motivé son choix. Pas le désir, encore moins une quelconque
idée du bonheur à deux. En revanche, elle représentait un
atout majeur, d’une inestimable valeur dans la manche du
C.C.M.C. (Chef de Communication de Mirage Communication).
Ses parents avaient largement contribué à l’établissement de
leur gendre dans la région à travers les appuis politiques du
père notamment, jeune retraité du Conseil Municipal d’Arles
où il avait siégé pas loin de vingt années durant. Grâce à son
26 Guillaume Albaret
soutien, libéralement rétribué dans le dos de sa fille, Jean-
Louis Félice avait bénéficié de nombreux passe-droits pour
l’attribution de contrats avec la ville : les plus juteux.
Elizabeth n’était pas dupe, loin s’en fallait. Mais elle se
laissait volontiers pousser à l’écart, eu égard au faible intérêt
que lui procuraient marchés et dividendes. Consciente, et pas
malheureuse, de son sort, elle se contentait de profiter de son
temps – libre – et de l’argent – illimité – de Jean-Louis. Ce
qu’ils tramaient son père et lui en courbant l’échine comme
des conspirateurs, elle s’en époussetait l’épaule. Elle tenait
son rôle, point-barre. Par contre, ce qu’elle détestait fran-
chement, c’étaient les réceptions de son ambassadeur de ma-
ri. Elle ne supportait pas le défilé d’importants et de préten-
tieuses qui envahissaient son salon. Sans compter que ces
dernières la forçaient à quitter son aile solitaire et la gardaient
en otage dans leurs boudoirs prétendument cosy afin de lui
tenir des propos souvent ineptes et rarement pertinents, si
vous voyez ce qu’elle veut dire.
Elle avait rendez-vous, d’ailleurs, avec quelques unes
d’entre elles. Pour une partie de bridge où la tisane coulerait
à flot. Toutes étaient femmes ou concubines de collègues,
pardon de sous-fifres, de Jean-Louis Félice. Chacune, dans
son style, était fana de bridge. Aucune, pour rien au monde,
n’aurait manqué la traditionnelle partie du samedi soir.
Suivant les formelles recommandations de son homme,
Elizabeth alla se rafraîchir dans la salle de bains. Et changea
de tailleur. Il était en effet de bon ton de ne jamais apparaî-
tre, pas même au cours d’une unique journée, vêtue deux fois
à l’identique. Elle s’harnacha de ses massifs bijoux de parade
et se maquilla pour la cinquième fois de la journée. Elle
27 L’Imposture
commit des fautes de goût comparables à celles de ses
congénères, afin de ne pas trop dénoter. Enfin elle acheva
ces subtils préparatifs par le remodelage de son espiègle che-
velure châtain en un sage et savant chignon exécuté d’une
dextérité machinale. Puis elle quitta la chambre. Elle traversa
les interminables corridors du château et atteignit l’entrée du
parking souterrain. Jean, le gardien, s’éveilla en sursaut, re-
dressant sa casquette penchée et adressant à sa maîtresse un
salut militaire. (C’était l’une des innombrables règles de ser-
vice imposées par Jean-Louis Félice.)
– Est-ce que je prépare le coupé de Madame ? se hâta-t-il
de demander, effrayé à l’idée qu’Elizabeth, l’ayant découvert
en train de négliger son poste de travail, pût le dénoncer.
– Non, Jean, ce n’est pas la peine. Je prends la 205.
– Mais Madame, Monsieur…
– … n’admet pas que je me trimballe encore dans cette
vieille guimbarde. C’est ce que vous alliez dire, n’est-ce pas,
Jean ?
– Je n’aurais certes pas employé les mêmes termes. Mais
Madame sait aussi bien que moi combien Monsieur ne sup-
porte pas de savoir Madame rouler dans un véhicule si petit
et si commun. Monsieur aimerait tant que Madame prenne
plus souvent le volant de la magnifique auto qu’il lui a of-
ferte, bien plus digne de son rang et de sa beauté.
– Je vous félicite, Jean, vous récitez parfaitement la le-
çon. Mais je possède ce, comment dites-vous ?... « véhicule
commun » depuis que j’ai obtenu mon permis de conduire.
Je le maîtrise incomparablement mieux que tous ces bolides
incontrôlables qui encombrent plus notre parking qu’autre
chose. Et si j’écoutais tout ce que préconise Monsieur, il me
28 Guillaume Albaret
faudrait un chauffeur et dix gardes du corps surentraînés
pour escorter le moindre de mes mouvements. Préparez la
205, Jean, je vous prie.
– Certes… Je ne voudrais pas manquer de respect à Ma-
dame, loin de là, mais j’ai précisément reçu des ordres stricts
émanant directement de Monsieur et m’interdisant de laisser
sortir Madame avec une autre auto que le coupé ou la classe
E. Il en va de ma parole, et de l’immense confiance que
Monsieur place en moi.
– Votre dévouement et votre zèle sont tout à votre hon-
neur, Jean, s’impatienta Elizabeth. Mais enfin, soyez raison-
nable. Vous savez tout comme moi que Monsieur dort en ce
moment même, et qu’il ne se réveillera pas avant mon retour.
Par conséquent, si chacun se montre discret, Monsieur n’aura
pas connaissance de la faveur que vous m’accordez. Allez,
Jean, sortez la 205 et ne craignez rien : j’en prends la respon-
sabilité.
– Je présume que la décision de Madame est sans appel.
– Parfaitement, Jean. Sans appel.
Jean attrapa un des nombreux trousseaux de clefs accro-
chés au tableau et quitta sa loge. Et monta dans la seule voi-
ture de tout le parking qui ne renfermait pas un moteur de
seize soupapes sous le capot. Elizabeth, elle, recouvrait len-
tement son calme. Elle n’aimait pas réprimander ses em-
ployés. Surtout ce brave Jean, arrivé quelques mois aupara-
vant, et dont elle avait déjà eu maintes occasions d’apprécier
la valeur. Elle avait lu la terreur dans le regard du gardien.
« J’en prends la responsabilité », avait-elle proféré.
Comme si elle en avait eu une, de responsabilité. La vérité,
c’était que si cet incident microscopique parvenait d’une ma-
29 L’Imposture
nière ou d’une autre aux oreilles du Chef de Maison, le pau-
vre Jean serait congédié, sa famille expulsée. Agissant ainsi,
elle se donnait l’impression d’une petite fille qui arrache le
bras d’une poupée flambant neuve pour le seul plaisir de
faire enrager ses parents. Pourtant, elle aurait préféré rester
cloîtrée chez elle plutôt que de monter dans l’un de ces en-
gins de mort. Vraiment, elle ne comprenait pas la passion de
Jean-Louis pour les bolides. De plus, cette désobéissance
clandestine était une manière de résister à l’arbitraire des
choix de son mari. Néanmoins, elle percevait la futilité d’une
telle conduite. S’il était découvert, Jean perdrait sa place, sa
source de revenus. Son geste à elle, en revanche, se résumait
à une gaminerie inoffensive. L’autorité de Jean-Louis Felice
était inébranlable.
« La voiture de Madame est avancée. »
Elizabeth tendit la main. Et fut satisfaite de voir le petit
lion gravé sur le porte-clefs déposé dans sa paume par le gar-
dien. Deux minutes plus tard, le portail automatique se rele-
vait et la 205 rouge bondissait péniblement sur l’asphalte en-
core brûlant de la journée écoulée. Aussitôt, Elizabeth fut
saisie par la profondeur de la nuit dans laquelle elle
s’enfonçait. La voiture roulait à bonne allure sur la petite
route qui serpentait aux Baux-de-Provence. Elizabeth écou-
tait avec satisfaction le vacarme métallique du moteur poussé
dans ses derniers retranchements.
La chaussée s’élargissait désormais et elle adopta une
conduite plus souple, concentrée sur les lignes blanches du
goudron plongeant à l’horizon. Elle connaissait bien le che-
min. Elle l’empruntait deux à quatre fois par jour, aller-
retour. Mais, farouchement, elle redoutait le fatal accident. Il
30 Guillaume Albaret
y avait huit ans de cela, une dizaine de personnes du coin
avaient péri dans un carambolage monstre. La presse locale
en avait parlé une semaine durant et Elizabeth avait longue-
ment regardé les photos illustrant les articles. Elle était de-
meurée prostrée face aux enchevêtrements de corps, fascinée
par la forme que le hasard d’un choc pouvait donner à un
organisme. Par la suite, l’idée que cela pouvait lui arriver la
hanta longtemps. Elle s’imaginait son joli corps de gymnaste
démantelé : elle, survivant à l’accident, condamnée à se voir
l’ombre d’elle-même toute sa vie, jusqu’à la fin un pantin dé-
sarticulé et sans grâce. Dès lors, elle s’était interdit toute vi-
tesse excessive.
Néanmoins elle roulait, parfaitement sereine à présent,
sur la départementale menant à Arles. Où habitait Jeanne-
Marie Cabagne, « l’amie » qui l’avait invitée à cette fameuse
partie de bridge. En fait, Elizabeth ne considérait pas vrai-
ment ces dames enturbannées de Christian Dior comme ses
amies. Primo, elle ne partageait pas leur monomaniaque pas-
sion, les cartes. Qui, bien souvent, les rendaient hystériques
pour de misérables mises en carrés de chocolat. Secundo,
toutes étaient plus vieilles qu’elle. Car les nombreux sous-
fifres de Jean-Louis Félice étaient à l’orée d’une retraite privi-
légiée. Et Elizabeth n’était autorisée à côtoyer que les épou-
ses de ceux-ci, ou alors celles de personnages importants
pouvant attirer, d’une manière ou d’une autre, profit à son
mari. Ainsi, il lui était quasiment impossible de lier de réelles
amitiés parmi ces fréquentations forcées. À cause de
l’hypocrisie de leurs relations, les défauts de ces bonnes da-
mes lui sautaient littéralement à la gorge.
31 L’Imposture
Et cette route qui n’en finissait plus ! Pour endormir le
temps, Elizabeth s’amusa à composer la liste des convives de
Jeanne-Marie Cabagne, l’épouse du plus fidèle lieutenant, et
meilleur « ami », de Jean-Louis Félice. Serait présente Anne-
Marie Castelneuf, sœur cadette de la maîtresse de maison et
femme du conseiller municipal Paul Castelneuf. Malgré son
jeune âge, Jean-Louis Félice affirmait voir en lui un futur
grand, un peu sauvageon, qu’il lui fallait apprivoiser. Quant à
son épouse, elle n’aurait pour rien au monde manqué une
partie de bridge. Elle jouait très mal et ne prêtait qu’une at-
tention très distraite au jeu. Mais peu importait. Son intérêt
semblait résider ailleurs.
Il faudrait également compter sur la compagne de Jean-
Patrick Félice, l’oncle de Jean-Louis. De lui, on pouvait dire
qu’il avait « eu de la chance », car son neveu lui avait dégoté
un petit emploi d’archiviste après qu’il se fut retrouvé au
chômage. Il ne gagnait pas le centième du salaire de son des-
cendant indirect. En contrepartie, et pour faire mine de res-
pecter la famille, Jean-Louis Félice tolérait sa présence aux
réceptions où s’empiffraient rapaces de haut-vol et vedettes
de cinéma, décaties ou non. Sa fiancée actuelle, Jeanne-
Sophie Senestre, avait une quinzaine d’années de moins que
lui. Mais elle avait spectaculairement vieilli à son contact.
Grâce à une formidable capacité de mimétisme, elle avait en
un tournemain adopté les mœurs poussiéreuses de son com-
pagnon. Et, à trente ans tout juste, chacun des tics de ces
mémés prématurément flétries lui étaient familiers. Crèmes
antirides et injections de botox, maniérisme condescendant
et perruques passe-partout, elle possédait la panoplie com-
plète. Elle s’était même empressée d’adhérer à l’association
32 Guillaume Albaret
des Mères de Famille de la Région d’Arles (MFRA), naturel-
lement fondée par Jeanne-Marie Cabagne. Jeanne-Sophie Se-
nestre n’avait pas d’enfants ; on lui avait assuré que ce n’était
qu’un détail. De toute façon, les MFRA ne devaient pas
compter plus de cinq membres officiels et n’étaient qu’un
prétexte comme un autre pour organiser soirées-bridge et
autres journées-shopping.
Voilà qui il y aurait d’un peu consistant ce soir. Du reste
de l’assemblée habituelle, pas une figure n’émergeait de la
masse. Par la position subalterne de leurs maris, ces femmes-
ci ne recevaient aucune considération. Peut-être se connais-
saient-elles, se fréquentaient-elles. De fait, elles étaient inter-
changeables. Quand une faisait défaut à la table de jeu, on en
piochait une similaire dans la liste-supplémentaire. Leur per-
mettre d’assister aux prestigieuses activités des MFRA était
déjà une immense aubaine. Elles jouaient rarement,
s’ennuyaient presque toujours. Mais il y avait un début à tout.
La 205 rouge pointait désormais son pare-choc à l’entrée
d’Arles. Elizabeth rétrograda.
Elle allait à la Roquette. Longtemps, le quartier avait eu
mauvaise réputation. Trop populaire. Certainement qu’on y
entendait trop d’accents arabes. Et puis on s’était aperçu qu’il
renfermait des joyaux d’immobilier. Quelques uns, les pre-
miers, les téméraires, s’y installèrent, aménageant des jardins
exotiques dans les cours, ou perchant des piscines sur les ter-
rasses. Désormais, le coin était tendance. Jean-Marc et
Jeanne-Marie Cabagne y habitaient. Elizabeth Félice s’y ren-
dait, pour y disputer une partie de cartes conventionnelle.
Elle se gara, sortit de la voiture. Elle consulta sa montre,
minuit quarante-cinq. C’était une bonne heure pour arriver.
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