L'improbable

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26 décembre 2004. Un séisme meurtrier déferle sur l'Asie. Le hasard a voulu que ce soit à ce moment là que  Clarisse, biologiste française ambitieuse, arrive en  Inde, voyage qui n'a alors pour but que de lui servir de faire valoir. Son arrivée sur une terre ravagée par les eaux meurtrières, au milieu des victimes et des cadavres, dans un pays dont elle ne connaît rien, aux  mœurs si éloignées des siennes et de ses préoccupations, est un véritable choc.
Confrontée à l'improbable, c'est à elle-même qu'elle va devoir faire face pour, au bout du voyage se trouver enfin.
Publié le : mardi 15 mars 2016
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EAN13 : 9791026204442
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Kelly Davenne

L'improbable

 


 

© Kelly Davenne, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0444-2

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À tous ceux qui sont morts avant l’heure et à mon oncle André.

 

Aurais-je su un jour que j’étais vivante, en aurais-je mesuré tout le sens sans cette ablution, ce torrent de vie et cet amas de corps autour de moi ? J’avais l’impression de livrer ma vie au hasard. J’ai senti en ces lieux tragiques la disgrâce de mon ignorance, l’aveu de la nullité et de l’inutilité de mes trente-trois ans d’existence. Mon arrivée n’avait rien eu d’héroïque. Je fus débarquée sur cette terre chaude et troublante par un destin qui se révélera être pour moi un véritable raz-de-marée.

 

1.

 

Dans l’avion - en partance de Francfort pour Bangalore - qui m’arrache du sol dans une apparente douceur en ce 28 décembre 2004, je suis dévastée par la fatigue cumulée après trente heures de réflexion. Déjà, lors du premier vol au départ de Toulouse, mon cerveau flapi s’interrogeait pour réaliser avec certitude l’absurdité de mon choix. Les paroles de la journaliste du 20 Heures, deux jours avant mon départ, martèlent dans ma tête : « un tsunami sans précédent vient de ravager les côtes de l’Indonésie, de la Thaïlande et de ce qui l’entoure. Au Sud de l’Inde et au Sri Lanka c’est une déferlante qui a tout emporté … ».

Survolant Vienne à peine décollée, je sais que je n’aurais jamais dû monter dans cet avion. Je ne suis pas médecin du monde mais chercheuse en biologie. Une angoisse terrifiante s’empare de moi. Ma course effrénée pour la gloire ne risque-t-elle pas de me conduire à une allure précipitée vers la mort ?

Regardant fixement le tapis cotonneux de nuages, je maudis tous ceux qui m’ont entraînée dans cette quête extravagante. La blancheur immaculée des nuages a laissé place à la vision d’une terre qui m’échappe. Pendant que je survole encore l’Europe, je voudrais plonger dans le vide pour mourir sur un territoire qui est mien plutôt que d’affronter les pires calvaires dans un milieu qui m’est totalement étranger. Le sol qui perce çà et là entre les nuages est magnifique. Plus il devient inaccessible et plus je le regrette. Un lac splendide que je n’arrive pas à nommer s’éclipse trop vite. Les larmes s’évadent sur mes joues. Reverrais-je jamais le peu de gens que j’aime ?

 

Si ce fourbe de directeur de recherche n’avait organisé une de ses sempiternelles soirées mondaines et sans surprise, où tous les sujets éculés en vue d’épater la galerie finissent par s’épuiser, je n’en serais pas là. Ma peur s’estompe derrière ma colère. Pour époustoufler ces freluquets, j’avais décidé de faire une visite fatidique à Notre-Dame de Paris afin d’y découvrir ses trésors. Ce chef d’œuvre historique m’avait toujours fascinée. Je n’avais jamais pu me lasser de sa grandeur et pourtant, ce jour-là, je ressentis dès mon entrée un étrange frisson. Chose surprenante pour un lieu mondialement connu, nous n’étions en cet instant que deux. Elle était là, agenouillée dans une allée, concentrée à la prière. Son habit austère de religieuse lui donnait un air affligé. J’observais la rosace ouest quand elle vint me parler.

— Vous avez raison de vous extasier, cette rosace est la seule de toutes les églises de France à parler de l’Homme, enfant de la Création.

Voilà qui était le cadet de mes soucis. Pourtant, je perçus qu’elle venait de me livrer là ce que j’étais venue chercher en me fournissant une information qui allait les moucher tous à cette maudite soirée. Cette femme, pétrie de bonté et d’empathie, me tint conversation durant plus de trois heures. Se fiant sans doute à mon visage de madone – elle ne me connaissait pas ! – seule mon apparence angélique pouvait lui faire penser qu’elle se trouvait face à une personne dotée de qualités incommensurables, raison pour laquelle elle me fit le récit de sa vie ! Elle me confia qu’âgée de 68 ans elle œuvrait pour des causes humanitaires en Afrique et en Inde depuis ses 20 ans, où elle avait pris le voile. Ce n’était pas encore là le grand saut ! Elle finit néanmoins par m’avouer ses difficultés de plus en plus grandes à trouver des aides financières et un état de santé chancelant.

Je compris alors immédiatement l’opportunité qui s’offrait à moi de réaliser deux rêves inassouvis : m’affirmer dans un milieu professionnel où le mot rivalité régnait en maître et secundo infliger à mon père une sanction pour avoir refusé de m’accorder l’émancipation que je lui avais demandée à l’âge de 16 ans pour intégrer la congrégation des Petites Sœurs des Pauvres. Non que j’avais entendu l’appel d’un Dieu en lequel je n’ai jamais cru, mais parce que depuis l’âge de 15 ans, imbibée d’une certaine forme de candeur ou de folie, mon cœur voulait s’ouvrir aux autres et je projetais de consacrer ma vie au service des plus déshérités de ce monde, en prenant le voile, sur le modèle de Mère Thérésa. Fort heureusement, avec un père buté, tout aussi athée et psycho-rigide, une réponse négative était sans appel. Je lui garde néanmoins rancune de ne pas avoir accepté mes choix, de m’avoir empêché d’orienter ma vie. Que j’aille vers la réussite ou vers l’erreur monumentale, j’aurais pu être moi-même.

Je me suis donc engagée auprès de la sœur Annie sans réfléchir aux moyens de tenir ma promesse, l’essentiel en cet instant étant qu’elle pût croire que je faisais montre de munificence, d’arriver à lui cacher ma nature égocentrique. Je lui promis de me rendre en Inde pour réaliser un reportage sur les actions de sa communauté qui ferait grand bruit.

 

De retour à Anglet deux jours plus tard, je fis naître cette association avec l’aide d’amis. Mon directeur de recherche, ébloui par tant de mansuétude, m’accorda sans la moindre raillerie le congé demandé. Je réservai aussitôt mes billets d’avion et entretins de multiples conversations téléphoniques avec la sœur Annie que je comblais de joie. En Inde, la congrégation des Sœurs de la générosité s’apprêtait à me faire le meilleur accueil qu’il soit permis d’espérer, s’inquiétant à l’idée de me décevoir.

 

— Mademoiselle, excusez-moi ! Vous prendrez un repas indien végétarien ou non ? Ou européen peut-être ?

— Non, je n’ai pas faim.

Pourquoi vient-elle me déranger dans ce moment si capital où me replonger dans les circonstances de ma vie à l’origine de ma présence dans cet avion constitue l’unique moyen de me donner la force de tenir ?

 

Deux jours avant Noël, je décidai de rappeler les sœurs pour m’assurer qu’elles avaient bien organisé mon arrivée car j’avais remarqué à travers nos échanges un mode de vie empreint de nonchalance, pour ne pas dire d’indolence, qui me tracassait. Je m’apprêtais à saisir le combiné du téléphone quand, le regard tourné vers ma terrasse, je vis que l’océan avait ce reflet vert-émeraude qui m’emporte et me garantit toujours une journée faste. Remettant à plus tard mon appel, je descendis sur la plage. Les heures tragiques n’avaient pas encore sonné, pourtant, alors que j’observais les vagues, mon corps fut secoué d’un frisson et frappé d’une douleur qui transperça mon ventre. Je ressentis une émotion intense, mêlée de peur et d’exaltation à la pensée d’ignorer où allait me conduire mon ambition d’élévation née au milieu des élites et des éprouvettes.

 

Mon voisin de gauche m’agace. Heureusement que je suis installée côté hublot, je n’en ai qu’un à supporter ! Il mange bruyamment et gesticule en tous sens. Mon regard lui en dit long sur ma pensée mais il tente de me sourire. Il est vrai que les odeurs d’épices qui émanent de son plateau exaltent mes papilles.

— Mademoiselle !! J’ai changé d’avis ! Est-il encore possible d’avoir un plateau indien végétarien, je vous prie ?

— Oui, bien sûr, je vous l’apporte immédiatement.

Mon indiscipliné voisin en profite alors pour m’adresser la parole.

— Vous faites bien de ne pas rester sans manger, le voyage est long. Vous semblez soucieuse ?

— Il y a de quoi me semble-t-il !

— Je suis sans nouvelles de ma famille. Elle vit sur les côtes, là où le raz de marée est passé. J’essaie de garder un peu d’espoir … Comment vous appelez-vous ? Pourquoi vous rendez-vous en Inde ?

— Je m’appelle Clarisse. Je vous prie de m’excuser mais je n’ai aucune motivation à vous raconter l’objet de ma présence ici. Je suis suffisamment tourmentée par cette erreur monumentale.

— Quel que soit le motif de votre voyage, tant qu’il ne sera pas vécu, vous ignorerez s’il était une erreur dans votre vie.

Il ne manquait plus que cela, un philosophe indien ! Que peut-il savoir de ma vie pour se permettre ? Le peu que je connaisse de ce pays, je l’ai découvert par une boulimie d’ouvrages car je supposais que la lecture me préparerait à l’inconnu.

Par le hublot la nuit tombe. Je n’ai jamais contemplé un ciel pourvu de tant de couleurs. Le fond, indigo et mystérieux, ce bleu foncé et violacé dont je m’étais toujours demandé si la nature l’offrait en dehors de l’instant magique que procure un arc-en-ciel. Ce tableau est une découverte intense.

— Votre plateau mademoiselle ! N’hésitez pas, si vous désirez autre chose !

Merci.

 

J’ai la sensation d’avoir laissé au sol les dernières années de ma vie, plaquées par le décollage comme de vieilles reliques. Le 23 décembre n’est passé que de quelques jours et pourtant l’éternité s’est immiscée pour m’emporter.

J’avais téléphoné à la sœur Jorency après avoir profité de ce que l’océan m’offrait, sans me soucier du décalage horaire et du fait que j’allais la réveiller en plein cœur de son sommeil. Ses paroles eurent une influence prépondérante dans ma décision de maintenir mon voyage malgré le tsunami qui a suivi notre conversation. Elle m’avait dit qu’elle serait là quoiqu’il arrive puisqu’en Inde les gens sont habitués à gérer l’imprévisible, qui est monnaie courante et qui fait son charme.

Les couleurs que nous traversons sont aussi vives que ma peur et aussi prometteuses que mon inconscience. Je sombre … Je frise la psychose. La sérénité a quitté mon corps qui tremble et mon esprit qui s’égare. Telle une condamnée à mort, je vois défiler les visages de mes proches au réveillon de Noël.

 

La soirée s’était déroulée sans surprise, à l’exception près que mon père accepta la présence de Thomas que j’avais rencontré trois ans plus tôt. Contrairement à ses habitudes, il tenta même d’être aimable, même si les onze ans qui me séparaient de mon petit ami lui déplaisaient fortement. Au lieu de nous assommer de ses habituelles réflexions désobligeantes et blessantes à vous meurtrir, il choisit de nous faire le récit des dernières peines les plus sévères qu’il avait requises à l’encontre de ceux qu’il nomme des criminels et ce quel que soit le degré de gravité de leur faute. Une sanction exemplaire, aimait-il répéter, mais qui n’était de toute façon jamais assez lourde à ses yeux. Je l’entendais sans l’écouter, l’important pour moi étant que ceux qui étaient chers à mon cœur soient présents : mon frère Stéphane, si essentiel ; ma mère, si douce et trop soumise ; son frère, cher oncle André qui aurait été le père idéal, joyau de mon enfance. Le bonheur de ce moment de partage m’aidait à faire abstraction du reste. Aujourd’hui je m’aperçois que, si je ne les revoyais pas, je ne leur aurais pas dit que je les aimais et ça, ça me transperce le cœur.

Deux jours plus tard, quand la nouvelle de la catastrophe est tombée, mon père m’appela et fit scandale. Il prétendait m’interdire de partir, tentant de me faire culpabiliser. Si je suivais ses consignes, ma carrière serait ruinée, je serais déshonorée, perçue comme une lâche qui prétendait œuvrer dans l’humanitaire et prendrait la fuite au moindre danger. Une honte absolue ! Plutôt mourir. Une ineptie aux yeux de mon père. Mais je faisais l’admiration de mon frère et de mon oncle qui m’encouragèrent.

 

Je prends conscience de leur amour pour moi. Je devrais arrêter de broyer du noir et essayer de réfléchir à m’épargner les risques. Après tout, rien ne m’oblige à m’exposer dans des zones dangereuses. Il me suffira de faire savoir aux sœurs que je séjournerai à Bangalore jusqu’à ce que tout risque d’épidémie soit écarté.

— Mademoiselle Clarisse, puis-je vous importuner ? Mon voisin de gauche s’est endormi, j’ai besoin de parler.

— Vous disiez tout à l’heure que vous vouliez rester optimiste ! Quelle sorte d’angoisse s’empare de vous ?

— Ma famille vit à Cuddalore, personne n’est joignable. Hier j’ai appelé l’ambassade qui m’a répondu que dans les heures qui ont suivi le passage du tsunami, des hélicoptères de secours avaient été envoyés et n’avaient pu se poser car les environs de Nagappattinam et Cuddalore étaient encore entièrement submergés.

— La meilleure chose à faire est de croire qu’ils ont été épargnés des flots meurtriers.

— Vous y avez de la famille en vacances ?

Non.

— J’en suis heureux pour vous Clarisse. Je m’appelle Ravi Sauwaka, je suis ingénieur informaticien. Je vis à Londres et j’étais en déplacement en Allemagne au moment des faits.

— Vous avez quitté définitivement votre pays pour vous installer en Europe ?

— Non. Mes qualifications sont très recherchées en Europe comme aux Etats-Unis. J’ai choisi Londres pour son charme inattendu. C’est une ville que j’aime pour son originalité. Elle est vraiment atypique et les Indiens y sont bien intégrés.

— Je comprends.

— Plus que deux ans et je rentre en Inde. Une jeune femme m’y attend. Elle est ma promise depuis l’enfance.

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