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L'Inconnu sur le banc

De
142 pages
Marie a 28 ans, un métier, un amoureux, des amies. Tout va bien, merci. Sauf que... Un jour, dans une rue de Marseille, elle rencontre un clochard qui s'est blessé. Elle apprend que cet homme, qu'elle conduit à l'hôpital, est son père. Pour elle, un inconnu. Lorsqu'elle avait 5 ans, ses parents ont divorcé, elle ne l'a plus revu depuis. Leur rencontre est étrange, rapide, un arrêt sur image, presque un rêve. Pourtant, elle a lieu. Jusqu'à ce qu'il disparaisse à nouveau. Alors, la vie reprend, imperceptiblement bouleversée. Leur relation s'abîme, encombrée par ce qui l'étouffe : la colère, les larmes, la misère, le silence, l'amour. Puisqu'il faut que tout ce qui a commencé trouve une fin, leur histoire aussi va s'arrêter un jour...
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L'Inconnu sur le banc
Nathalie BARROIS
L'Inconnu sur le banc





ROMAN









Collection « premier roman »

Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 Éditions Le Manuscrit, 2005.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4745-6 (Fichier numérique)
IS-4744-8 (Livre imprimé)






NATHALIE BARROIS





La dernière fois que je l’ai vu, il ne payait pas de
mine. Au milieu de la foule, je l’avais à peine
remarqué. J’étais avec Vincent, je le suivais jusqu’à
chez nous. Vincent, je l’appelais mon amoureux des
jours de pluie, je n’aurais pas su dire pourquoi. Peut-
être parce qu’il n’y avait pas beaucoup de soleil dans
ma vie. Ce sont des choses qui arrivent. Plus souvent
qu’on ne le pense, en tout cas, à toute sorte de gens.
Personnellement, j’étais tellement habituée à la
grisaille et à l’eau qui dégouline que j’avais
l’impression de ne manquer de rien. J’avais surtout
appris à ne jamais me poser la question. J’aurais été
beaucoup trop désarçonnée de m’apercevoir que
j’aurais peut-être pu faire quelque chose pour que ma
vie devienne autre chose que ce qu’elle était. Vu de
l’extérieur, tout allait bien : un bon métier, des amis,
un amoureux... Rien à jeter. Seulement, il y avait tout
un monde en désordre à l’intérieur et ça a fini par
déborder.
Un jour, j’ai croisé quelqu’un dans la rue et
mon existence a basculé. Ca semble tellement banal
de dire ça et, en même temps, il n’y a pas d’autres
mots. Tout ce qui s’est passé après, je le dois à cette
rencontre-là. Elle m’a permis d’aller au bout de mon
histoire. Au bout de l’histoire qui m’empêchait de
grandir.
A l’époque, j’habitais encore à Marseille. Je
connaissais Vincent depuis quelques temps déjà.
J’essayais de l’aimer, il était tellement gentil, mais je
7 L'INCONNU SUR LE BANC
ne savais pas et je faisais tout de travers. Ce soir-là, il
était venu me chercher au bureau. On marchait côte à
côte, il me tenait par la taille, il voulait que je lui
raconte ma journée. Je me souviens qu’on venait juste
de traverser le boulevard Baille. Il était presque six
heures et demie. C’était en septembre, je crois. Non,
j’en suis sûre.
Il était assis sur un banc, les cheveux sales,
déguenillé. Il portait un vieux pull-over éraillé, un
jean déchiré aux genoux et un vieux manteau d’hiver
tout élimé aux manches. A ses pieds, une flaque de
vin, son litre venait de lui échapper. Il regardait sans
rien faire les morceaux de verre et le sang qui coulait
de sa main jusque par terre. On est passés juste
devant, je l’ai entendu chantonner.
Ce fût un soir en septembre
Vous étiez venus m’attendre
Ici même, vous en souvenez-vous...
De sa voix saoule, il répétait ces trois phrases,
comme si c’était seulement ce dont il se souvenait. Il
chantait mal, faux, du ton larmoyant d’un poivrot
fatigué.

Vincent m’a lâchée, il cherchait les clés de sa
voiture au fond de ses poches. Je ne sais pas trop
pourquoi, peut-être pour qu’il se taise, je me suis
approchée de l’homme assis sur le banc. Je n’osais
pas le regarder. J’observais la blessure au creux de la
main sale : elle partait du pouce et rejoignait le petit
doigt d’une seule traite. Un tesson s’était fiché au
cœur de l’entaille. Les chairs, ouvertes, étaient à vif. Je
crois que j’ai dit quelque chose :
« Vous ne devriez pas rester comme ça, il faut
8 NATHALIE BARROIS

aller à l'hôpital. ».
A ce moment-là, j’ai croisé son regard pour la
première fois. Des yeux couleur gris souris, rougis par
l’alcool, qui me découvraient sans me voir. L’instant
d’après, il me vitupérait, beuglant à ameuter le
quartier.
« De quoi que je mêle donc, espèce de... »
Le reste se perdit dans un méli-mélo
incompréhensible, une bordée d’injures que je
n’entendis presque pas. Je sortis de ma poche un
mouchoir propre que je lui tendis. Il le prit, se leva
brusquement, me bousculant au passage, et voulut
s’éloigner. Il fit quelques pas mal assurés, manqua
perdre l’équilibre et se raccrocha au banc voisin.
Je me retournai vers Vincent :
« Va chercher la voiture, on va l'emmener aux
urgences.
- On ferait peut-être mieux d’appeler les
pompiers, non ?
- Non, on va l’emmener.
- Avec ma voiture ?
- Oui, avec ta voiture. A moins que ça te
gêne ?
- C’est à dire... Ecoute, Marie, je suis garé
loin, le temps que j’aille la chercher... Prête-moi ton
portable, je vais appeler le SAMU.
- Non, tu ne vas appeler personne. T’as
raison, il pue et il a peut-être des puces, ça va abîmer
les sièges en cuir. On va y aller sans toi.
- Mais arrête, qu’est-ce qui te prend ? Tu ne
le connais même pas, ce type !
- On n’a pas besoin de toi.
J’étais résolue. Je saisis l’autre par le bras et
9 L'INCONNU SUR LE BANC
l’aidai à se mettre debout. Il ne protesta pas. Je
l’encourageai :
- L'hôpital n'est pas très loin, allez, on y va.
Dans mon dos, j’entendis la voix de Vincent :
- Bon, d’accord, j'y vais. Restez sur ce trottoir, je
vous prendrais en passant.
Je reconnus ses pas qui s’éloignaient.
A aucun moment je ne me suis demandé
pourquoi je réagissais aussi violemment. Je n’étais pas
là pour réfléchir.
Mon voisin titubait. J’essayais de le retenir,
parfois, il m’entraînait avec lui, chancelant à tel point
que je luttais pour rétablir l’équilibre. A nous voir, il
devenait difficile de dire qui de nous deux soutenait
l’autre. Il y avait du monde sur le trottoir. Nous
devions former un couple insolite : quelques passants
nous dévisagèrent. Il nous restait peut-être cinq cents
mètres à faire, une rue à suivre, quand soudain, mon
acolyte s’arrêta. Net. Impossible de le faire avancer
d’un pas. Je tirai sur sa manche comme une forcenée,
lui disant qu’on y était presque. Têtu comme une
mule. Tout à coup, il me demanda de le lâcher.
Surprise par cette voix soudain si lucide, je lâchai
prise. J’avais tort. Divaguant dans le flot des piétons,
semant son sang sur le trottoir, il finit par s’asseoir
par terre. Je l’attrapai à nouveau par le coude :
« Allez, c’est juste en face.
- Non.
- Quoi non ?
- On reste là.
- Soyez raisonnable, il faut y aller. Là-bas, on
va vous soigner. Vous êtes blessé. Il faut montrer ça à
un médecin. »
10 NATHALIE BARROIS

Je voulus le remettre debout. Il se dégagea d’un
coup d’épaule. Il serra le poing de sa main valide et
me lança, le regard buté :
« Je reste là. »
La bouche de métro tout proche continuait à
déverser sur nous son flot d’inconnus en baskets,
talons hauts et mocassins. Quelqu’un faillit lui
marcher dessus. Il râla un peu, mais l’énergie n’y était
plus. J’essayais encore de le convaincre. Il refusait
toujours de bouger d’un millimètre. Un gamin lui jeta
une pièce. Il l’empocha comme un voleur.
Je ne savais plus quoi dire, alors, je me suis
assise à côté de lui, par terre. A nous deux, on
occupait presque toute la largeur du trottoir. Pendant
dix bonnes minutes, j’ai vu passer des jupes, des
pantalons, des jambes. Quelques-unes faisaient un
détour pour nous éviter, d’autres nous enjambaient.
J’ai vu un caniche et un berger allemand. Mon voisin
retrouva sa verve pour houspiller leurs propriétaires :
qu’ils aillent pisser ailleurs ! Une canne de vieille dame
m’a frôlée, je me suis écartée un peu pour laisser
passer un type avec des béquilles. J’ai vu des
amoureux collés l’un à l’autre.
J’ai reconnu toutes sortes de pas : des lents qui
piétinent et qui attendent, des pressés, d’autres qui
s’élancent et qui, découvrant un peu trop tard
l’obstacle sur leur passage, louvoient d’un pied sur
l’autre pour garder l’équilibre. Il y eut aussi des
rollers, un vélo, une poussette avec un bébé qui
pleurait à l’intérieur. Des sacs d’école, des sacs à
main, on aurait dit qu’il suffisait de tendre la main
pour qu’ils nous appartiennent. Et puis, Vincent est
arrivé. Il s’est garé en double file, a klaxonné.
11 L'INCONNU SUR LE BANC
« Marie ! »
Je n’ai pas répondu. Il est descendu de la
voiture.
« Qu’est-ce que vous faites ? On y va ? »
C’est bizarre, mais je crois que pendant
quelques minutes, je me suis endormie. Ou quelque
chose comme ça. J’entendais la voix de Vincent, elle
semblait si loin de moi. Je n’avais plus envie, ni de
bouger, ni de parler. Je me souviens de ce que lui a dit
la voix à côté de moi :
« Va-t’en.
- Marie ?
- Va-t’en qu’on t’a dit ! »

Je n’ai rien dit. Je ne pouvais pas. J’étais comme
prisonnière dans un étau de silence et d’immobilité. Je
suis restée assise par terre. Vincent m’a touchée, a
murmuré mon prénom, m’a parlé doucement. Je
n’avais rien à dire. Il est resté un certain temps
accroupi près de moi, puis il est parti.
Je ne l’ai pas regardé s’en aller, j’ai entendu
claquer la portière de sa voiture. Un peu plus tard, j’ai
senti le froid du trottoir gagner mes jambes
endolories.
« On y va ?
- Ils vont me faire une piqûre ?
- Sûrement.
- J’aime pas.

Le mouchoir était gorgé de sang. Je sentis qu’il
était temps. Je dépliai mes jambes et me levai. Il
m’imita.
- Tu resteras avec moi ?
12 NATHALIE BARROIS

- Oui. »

Nous avons repris notre marche bancale vers
l’hôpital. On nous a dit de nous asseoir dans un coin.
Les médecins étaient tous occupés. Un accident
venait d’avoir lieu sur l’autoroute. Des brancards
passèrent devant nous : une femme, un tuyau dans la
bouche et d’autres plein les bras, un homme qui
remuait la tête dans tous les sens et qui criait. Je me
rappelle surtout d’une petite fille qui appelait son
père.
Et puis soudain, quelques secondes de silence.
Nous n’étions plus que nous, deux étrangers dans le
couloir des urgences. Il s’écroula à mes pieds.
« S'il vous plaît ! »

Un infirmier vint à mon aide, puis un médecin.
Ils posèrent des tas de questions. Je répondis ce que
je savais.
Oui, il a perdu beaucoup de sang.
Oui, il était dans la rue.
Non, pas une bagarre, une bouteille de vin
cassée sur le trottoir.
Non, je ne sais rien de lui, même pas son nom.

Il revint à lui et voulut boxer l’infirmier qui
préparait la perfusion.
« Je suis là. »
Il m’a regardée et s’est calmé, s’est laissé faire.
Le médecin lui a expliqué :
« On va vous endormir la main, retirer le
morceau de verre, nettoyer la plaie et refermer. Et
puis, vous resterez là cette nuit.
13 L'INCONNU SUR LE BANC
- Faites ce que vous voulez. »
Il a pris ma main et a mis ses yeux dans les
miens. A ce moment-là, une infirmière est venue
demander son âge, son nom, pour les papiers. Il a
répondu qu’il avait cinquante-quatre ans et qu’il
s’appelait François Latour. C’est à ce moment-là que
je me suis sentie mal. J’avais trop chaud tout à coup.
Un bourdonnement dans les oreilles, les jambes qui
flageolent. L’infirmière a approché une chaise, pris
ma tension. Elle m’a demandé si j’avais faim. A vrai
dire, j’étais trop bouleversée pour réfléchir. J’ai
répondu vaguement que oui. Visiblement, c’était ce
qu’elle attendait. Elle m’a indiqué le chemin de la
cafétéria.
« Prenez votre temps, on va lui faire une petite
toilette, il en a bien besoin. »


Quand je suis revenue, il n’était plus tout à fait
le même. Il sentait le savon. Les aides-soignantes
l’avaient débarrassé de la barbe sale qui lui mangeait
le visage. Curieusement, il me parut moins vulnérable.
Je m’installai dans le fauteuil à côté de son lit. Sa main
était couverte d’un pansement qui protégeait la plaie,
la perfusion pendait toujours à son bras. Il était
allongé sur le dos, les yeux fermés. Dans le silence,
j’écoutais le bruit régulier de sa respiration. Tentée
par le sommeil, je fermai les yeux à mon tour.
« Un jour, j’ai eu une fille. Elle doit avoir dans
les trente ans, maintenant. Je ne sais plus comment
elle s’appelle... Ah si, Caroline. Je crois bien que c’est
moi qui avais choisi ce prénom. Je ne sais pas à quoi
elle ressemble, je suis parti quand elle avait cinq ans.
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