L'inconnue

De
Publié par

L’amour et l’amitié lui sont indissociables. Après un premier échec, il retrouve la passion qui, le conduira de Paris en Alsace puis en Bavière. Après le succès, la vie chavire pour devenir une source d’angoisses sans fin et, la mort rode !Quelle est l’ennemie , une inconnue, une amie ou les deux à la fois ? Le malheur s’installe, plusieurs personnes vivent avec une épée de Damoclès suspendue au-dessus de leur tête. La vérité n’épargnera personne.
Publié le : mardi 14 juin 2011
Lecture(s) : 147
EAN13 : 9782748179446
Nombre de pages : 523
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat


L'inconnue
3LLLLLLA RENCONTRE


François Pannetier
L'inconnue

Roman






Édition Le Manuscrit
























© Éditions Le Manuscrit, 2006
www.manuscrit.com

ISBN : 2-7481-7944-7 livre imprimé
ISBN 13 : 9782748179446 livre imprimé
ISBN : 2-7481-7945-5 livre numérique
ISBN 13 : 9782748179453 livre numérique



LLLLLLA RENCONTRE


LLLLLLA RENCONTRE



LA RENCONTRE

1
« Patrick, ça suffit, un peu de tenue !
Qu’a-telle de plus que les autres ? »
Le ton de Pierre Weber était sec, cassant et
suffisamment élevé pour être entendu des
tables voisines. Pour qui connaissait la
répugnance de cet homme à se donner en
spectacle, il y avait là de quoi être surpris ! Seule
une colère longtemps retenue et les réflexions
de son épouse Mathilde, restées lettres mortes,
pouvaient expliquer cela !
L’intéressé, une fois de plus ne répondit
point. Il baissait la tête sans, du coin de l’œil,
perdre de vue celle qui était la cause de son
comportement. Grande, élancée, le visage rond,
des joues bien remplies, deux fossettes de
chaque côté de la bouche, des yeux en forme
d’amande, elle avait avec un regard franc et
perçant. Ses cheveux acajou étaient coiffés en
chignon placé haut sur la tête, il allongeait le
visage de la jeune fille en accentuant encore sa
grande taille. Il avait rarement vu aussi belle
fille !
11 L'inconnue
Les enfants Weber et la dernière des filles
Loriot, accompagnaient leurs parents pour une
journée qui se voulait le prélude à quelques
évènements heureux.
Au milieu de la semaine à venir, Patrick se
présenterait au c a p d’ébéniste, sanctionnant
ses trois années d’apprentissage. Le lendemain
vendredi, Pierrette, sa sœur jumelle, passerait
son baccalauréat. Le travail de l’un et de l’autre
avait été tel, qu’aucun doute n’était possible
quant aux résultats finaux. Pierrette, voulant
être institutrice, avait été inscrite à l’école
normale de Strasbourg. Seul son diplôme restait
à fournir. Son frère, devenu ouvrier,
retrouverait son premier employeur. Ensemble,
ils remettraient en route la modeste fabrique
Loriot, fermée à la fin de l’été dernier pour
cause de maladie.
L’évènement le plus important restait celui
qui serait célébré dans une semaine. Ce
dimanche là, Emma et Patrick échangeraient
leur promesse de mariage. Ce serait
l’aboutissement d’un amour qui avait pris le
relais à une amitié datant de leur plus jeune âge.
Leurs parents respectifs étaient eux-mêmes de
grands amis.
Les jumeaux étaient venus au monde sous un
bruit de bottes et de bombes, une armée en
chassait une autre. La mère des jumeaux était
seule, avec ses parents et beaux-parents, pour
12 La Rencontre
s’occuper des enfants et de l’exploitation de
deux grandes fermes.
Son mari fait prisonnier, Germaine Loriot,
dont la dernière grossesse n’avait pas été
désirée, avait quitté ses Vosges natales, avec ses
deux filles aînées pour trouver refuge à la ferme
des « Grands Pâtis » Secouée par l’absence de
son mari, la naissance d’une troisième fille avait
accentué le rejet d’une mère envers une enfant
non désirée.
Tous les trois avaient été élevés comme des
triplés, nourris au même lait maternel, partagés
les mêmes jeux et avaient grandi ensemble.
La guerre terminée, les pères respectifs de
retour, ils avaient dû apprendre à dire Papa à un
inconnu ! Pour leur plus grande joie, les parents
Loriot décidaient de rester vivre à Juvigné.
Charmant petit village juché au sommet d’une
colline mosellane.
Lorsque Patrick décida de devenir ébéniste,
c’est avec plaisir qu’Hubert Loriot accepta de
lui apprendre le métier. Une vie heureuse s’était
gentiment écoulée jusqu’au moment ou, atteint
d’un cancer, il fut contraint de tout abandonner.
Germaine, sa femme, affolée par le coté
alarmiste des médecins, avait décidé de fermer
l’atelier familial et l’adolescent fut contraint de
terminer son apprentissage chez un autre
employeur.
13 L'inconnue
Hubert n’était pas homme à se laisser abattre.
Refusant que le mal ait raison de son
organisme, déjouant tout diagnostic, il s’était
vite remis de l’opération de la dernière chance.
Grands amateurs de vins d’Alsace, les
familles aimaient alors se rendre chez leur
fournisseur attitré. A chaque fois, ils
déjeunaient dans un établissement recommandé
par le vigneron.
Le restaurant, tenu par un jeune couple, était
devenu le rendez-vous des fins gourmets. Ce
jour là, officiait une jeune serveuse dont, en
arrivant, chacun avait reconnu la beauté et
l’amabilité d’une fille au teint hâlé. Tout aurait
pu en rester là si, elle n’avait eu à charge la
grande table familiale et, si son regard profond
n’eut croisé celui du jeune fiancé.
Pour taquiner la serveuse, il tira sur les
cordons de son tablier. Nullement vexée par
cette familiarité, elle le gratifia d’un sourire qui
ne pouvait le laisser insensible. A la première
occasion, saisissant de nouveau une lanière, il
recommença en laissant sa main descendre le
long de la croupe rebondie de ses fesses. Là, où
certaines femmes lui auraient flanqué une gifle,
elle s’était soustraite à une main devenue
envahissante. Le tablier incomplètement
dénoué, nul n’avait rien remarqué. Afin de ne
pas passer pour un goujat, un mufle mal
éduqué, il ne renouvela pas son impertinence.
14 La Rencontre
Entre eux, se nouait un irrésistible attrait dont
aucun ne semblait être maître !
Leur comportement devenait insupportable,
Emma, peu jalouse, commençait à prendre
ombrage. Patrick ne se moquait pas des
réflexions justifiées de sa mère. Conscient d’être
allé trop loin, il voulait oublier cette fille. Hélas,
elle agissait comme un aimant. Il suffisait qu’elle
vienne derrière lui, peut-être un peu plus
souvent que ne le demandait le service ou qu’il
sente ses yeux de biche se poser sur lui et ses
promesses s’anéantissaient ! Il voulait fuir,
quitter la table en emmenant celle qu’il aimait
mais, une force invisible et incontrôlable l’en
empêchait !
Le repas, subitement accéléré, touchait à sa
fin. C’est alors qu’un nouveau dilemme
l’envahit ; le patron du restaurant, en cuisinier
soucieux de la satisfaction de ses clients, n’allait
pas tarder à venir saluer ses consommateurs.
Patrick craignait que, dans la conversation, soit
abordé le comportement de la jeune serveuse. Il
ne voulait pas nuire à sa carrière…
« Tout va bien, messieurs dames ? Que
pensez-vous de ce petit dessert ? »
Demandait un homme d’environ trente cinq
ans, tout de blanc vêtu, au visage rosi par la
chaleur des fourneaux et à la toque bien posée
sur la tête.
15 L'inconnue
« Une merveille, répondit sa mère. On dit
que je suis bonne cuisinière, face à vous, je
m’en aperçois, je connais peu de chose. »
Comblé par le compliment, il divulgua une
partie de sa recette d’un soufflé aux poires que
chacun avait apprécié.
« Félicitations également pour votre fricassé
de coquilles saint jacques, reprit Hubert Loriot
– C’est vrai un véritable délice renchérit le
paternel.
– Merci ! Ça fait plaisir de travailler pour des
clients comme vous. Lors de votre prochain
passage, dites-le-moi à l’avance, je vous
préparerai de succulents pigeonneaux à ma
façon. »
Sur ces paroles, le patron s’en alla à une autre
table. Patrick était soulagé !
Au moment de s’éloigner, une dernière fois,
il chercha le regard de la jolie inconnue, elle
semblait attristée ! Abandonnée, elle perdait son
sourire ravageur. La mort dans l’âme, il emboîta
le pas à sa sœur Pierrette qui, le tenant par la
main, l’entraînait à l’extérieur.
« Ça va Patrick, tu te sens bien, satisfait de
tes bêtises ? Tu n’es qu’un c… tu nous as fait
honte ! Si Emma ne compte plus, ait la
franchise de le dire ! »
Le caractère non violent, de son père, lui
valait de ne pas prendre la gifle qu’il s’attendait
à recevoir. Emma, profondément blessée et
16 La Rencontre
attristée, se tenait près de lui, elle ne savait
quelle attitude prendre et surtout quoi penser !
Patrick se remémorait ce qu’ils avaient vécu
ensemble. La serveuse était déjà loin. Il lui prit
la main et l’attira à lui
« Pardonne-moi, Emma ! J’ai eu tort, je ne
sais ce qui m’a pris, c’est toi que j’aime ! Ils
s’embrassèrent et oublièrent cette fille. »
17
2
Depuis près d’un an, depuis la maladie de
son futur beau-père, à bicyclette, Patrick
parcourait les neuf kilomètres séparant les
« Grands Pâtis »’ de l’entreprise Feuillel. Malgré
la peine d’avoir perdu un maître toujours
disponible pour lui enseigner et lui faire aimer
son métier, il se souvenait d’avoir été presque
heureux de changer de patron.
« Chez lui, j’apprendrai beaucoup plus de
choses, avait-il dit à ses parents partageant son
opinion. »
L’entreprise était trois fois plus grande que la
modique fabrique Loriot. Le patron, largement
connu dans la région, avait été, de surcroît,
recommandé par le proviseur du lycée.
L’apprenti pensait ne pouvoir trouver mieux.
Il lui fallut peu de temps pour déchanter.
Feuillel avait accepté cet apprenti, en fin de
droit, uniquement pour le travail non rémunéré,
qu’il pouvait lui apporter ! C’était un homme à
double personnalité. Derrière l’être affable, se
cachait un employeur coléreux, fourbe,
19 L'inconnue
calculateur et haït de tout son personnel. « Être
et paraître » tel pourrait être sa devise… !
Par chance, le contremaître, un certain Roger
Hantz, était son nouveau maître apprenti, il lui
enseigna mille autres façons de bien travailler.
Deux à trois fois la semaine, le patron
s’absentait pour différentes affaires. Quelle paix,
quelle décontraction lorsqu’il était absent !
Nous étions mercredi, la veille du c a p.
Feuillel arriva en fin de journée, il était de fort
méchante humeur. Comme toujours, dans ces
moments là, il cherchait querelle. Il lui fallait un
bouc émissaire pour calmer ses nerfs. Cette
fois, son fils Arsène fit les frais de la folie de
son père.
Patrick trop heureux, de ne pas être pris pour
cible, vaquait à sa tâche sans s’occuper du
drame qui se jouait à quelques mètres.
Arsène ne se laissa pas insulter et, tout en
travaillant, il invectiva son père. Ce dernier,
furieux d’être éconduit devant ses ouvriers,
rouge comme une pivoine, allait se retirer
quand, arrivé devant la sortie, il s’arrêta. Après
avoir réfléchi un bref instant, il revint sur ses
pas. Vexé au plus profond de lui-même, les
traits crispés, le regard froid, noir et fuyant, le
visage passé du rouge écarlate au blême, au
mépris de toute sécurité, tel un félin
s’approchant de sa proie, il fondit sur le
récalcitrant en lui décochant un uppercut.
20 La Rencontre
Le fils, en train de mortaiser une pièce, ne vit
rien venir… ! Surpris, en partie déséquilibré, par
inadvertance, il lâcha le morceau de bois qu’il
tenait en main. Celui-ci, soudainement libre de
toute pression, se transformait en un obus qui,
à la vitesse d’un boulet de canon, traversa une
partie de l’atelier, butta contre le flanc d’une
machine pour se briser en deux parties acérées.
L’une d’elles atteignit Patrick à la jambe.
Impuissant, Roger avait suivi la scène sans
pouvoir réagir. En une fraction de seconde, il
vit l’horreur se produire. Derrière, son élève, se
trouvait une scie circulaire à la lame non
protégée et tournant à pleine vitesse. Sans se
poser de question, à son apprenti, il asséna un
violent coup au niveau de l’épaule. Le pire des
drames était évité.
Grimaçant de douleurs, Weber gisait à terre,
son pantalon était largement taché de sang.
Possédant une formation de secourisme, Roger
suspecta immédiatement une blessure grave et,
à l’aide d’un couteau, il coupa la toile du
pantalon.
« Non de dieu, merde ! Vite, appelez
l’ambulance, le médecin, il n’y a pas de temps à
perdre ! »
Des chairs, largement entaillées, le sang
giclait par saccades régulières et répétées.
Laissant ses collègues prévenir les secours,
plaçant son index au creux de l’aine, exerçant
21 L'inconnue
une forte pression sur l’artère, il mit un terme
provisoire à l’hémorragie.
Les machines s’étaient tues, dans l’atelier,
d’ordinaire si bruyant, régnait un silence lourd
et pesant. Sournoise, tapie dans un coin, prête à
surgir à tout moment, rôdait la mort.
Hantz le savait, dans ces murs, il était le seul
à pouvoir sauver une vie. D’un ton sec
n’appelant aucune réplique, il ordonna à chacun
de quitter les lieux. Feuillel lui-même, surtout
lui, n’avait plus droit de cité. Seul Claude, un
ouvrier d’une trentaine aux tempes déjà
dégarnies, trouvait faveur à ses côtés.
Ensemble, ils transportèrent le blessé dans un
bureau moins enclin à une poussière fine et
tenace.
Commença alors une longue et éprouvante
attente qui, pour les deux sauveteurs, semblait
ne jamais devoir prendre fin. Avec les moyens
du bord, sans abandonner la pression
nécessaire, ils commencèrent à nettoyer les
chaires ouvertes.
Foudroyé par la douleur, en parti
inconscient, Patrick ne faisait aucun
mouvement.
Les secours trouvèrent des ouvriers au visage
creusé par l’incertitude. Les uns marchaient
d’un pas lourd en traînant les pieds. D’autres
reposaient totalement avachis sur des planches
leur servant de siège. Feuillel, sur de lui, avait un
22 La Rencontre
visage serin. En maître des lieux, cherchant à
reprendre la situation en main, il commença à
donner ses instructions. Gentiment, mais
fermement, le médecin remit l’homme à sa
place.
« Que s’est-il passé ? demanda l’un des
gendarmes venant d’arriver.
– Je ne sais pas exactement, répondit
Feuillel ! Il travaillait lorsque je l’ai entendu
hurler. Très certainement il a du lâcher un
morceau de bois qu’il travaillait. Celui-ci l’aura
atteint à la jambe… !
– Ah non, pas ça ! Même dans de tels
moments il faut que vous retourniez-la situation
en votre faveur. Je vais vous dire moi, ce qui
s’est passé !
– Allons messieurs un peu de calme ! »
Répondit le policier en saisissant le
contremaître bondissant sur son patron.
Cette fois Feuillel n’était plus le maître
absolu, il cessait d’être celui qui dirigeait et
décidait de tout en fonction de ses intérêts.
Pour la première fois les ouvriers firent bloc
contre ce directeur aux méthodes inqualifiables.
L’accident fut très rapidement connu dans la
région. Certains journalistes locaux, non
mécontent de régler leur compte à un donneur
de leçons, contribuèrent au lynchage médiatique
d’un menteur.
23 L'inconnue
Transporté à l’hôpital de Metz, le blessé fut
conduit en salle d’opération. Au troisième jour,
sans trop de risque, le chirurgien pouvait
affirmer que la jambe de son patient était
sauvée. Par chance, l’artère fémorale ayant été
sectionnée nette ; la suture en avait été
favorisée.
Commença alors une guérison bien difficile.
En raison de la folie de son patron, un élève ne
s’était pas présenté au centre d’examen. Le
moral au plus bas, une entorse au poignet,
Patrick rechignait à faire fonctionner une jambe
restée bien longtemps sans être irriguée. A quoi
bon marcher puisque sa vie professionnelle était
morte… !
Chaque soir, après son travail, Emma lui
rendait visite. Par sa gaieté, elle tentait de lui
redonner le moral. Pourquoi, un jour ne
vintelle pas ? Le lendemain, tout en pleurant, elle
refusa de lui en donner la raison. Pis, elle était
triste et vindicative. Son comportement devait
subsister plusieurs jours !
Enfin, avec la certitude qu’Hubert se
moquait d’un vulgaire morceau de papier,
certain d’être considéré, non seulement comme
un ouvrier mais, comme un associé en l’attente
d’un diplôme, il fit les efforts nécessaires à sa
guérison. Avec son retour à la maison, Emma
retrouvait le sourire.

24
3
Afin de permettre à Patrick de se remettre de
son accident, il était convenu d’ouvrir l’atelier
Loriot à la fin de l’été. Du repos,
occasionnellement conduire le tracteur agricole
pour aider ses parents à la moisson, permettrait
au convalescent de retrouver son entrain
habituel.
Un samedi, s’ennuyant car n’ayant rien à
faire, malgré qu’il doive retrouver sa fiancée en
début d’après midi, il décida de lui faire une
visite surprise. En l’absence de ses parents,
partis à l’hôpital pour une visite de contrôle
d’Hubert, Emma était seule pour tenir le petit
café familial.
Coupant alors à travers champs, il allait
gaiement en chantonnant. Traversa un champ
de graminées où, sans succès, il chercha un
trèfle à quatre feuilles. Arrivé à « la
Richardièré » il prit un chemin communal
abandonné qui l’amena à « La Hublaisi » petite
ferme tenue par un dénommé Rainard. Ce
dernier, assis sur sa vieille faucheuse lieuse, tirée
25 L'inconnue
par deux vieux canassons, fauchait les blés.
Derrière, sa femme et son père relevaient les
bottes de paille pour les mettre en gerbes. En
leur faisant un signe amical de la main, Patrick
ne pouvait s’empêcher de penser au surnom de
« ringard » dont ils étaient affublés. Ces
fermiers, bien sympathiques au demeurant,
refusaient toute idée de modernisme qu’ils
condamnaient par quelques paroles à
l’emportepièce.
Huit cents mètres plus loin il arrivait devant
la porte du petit café bar « Chez Germaine » il
eut la surprise de trouver la porte close. « Elle a
dû aller faire quelques courses pour dîner ! »
pensa-t-il. Depuis la fermeture de l’atelier,
c’était la seule ressource de revenus au foyer.
Pour tuer le temps, il emprunta la rue de
Thionville qui prolongeait la rue Principale.
Saluant les personnes croisées sur son passage,
empruntant le chemin du Hallage, empierré, il
avait une forme semi circulaire. Ceinturant une
partie du village, il desservait des jardins
potagers et l’entrée officielle de la menuiserie.
Sur le terrain attenant, des troncs d’arbres
débités en planches, elles mêmes séparées par
des tasseaux, séchaient en plein air. Toutes les
essences étaient alignées et rangées en fonction
de leur ancienneté et de leur utilisation. Seuls
quelques bois plus fragiles reposaient sous une
avancée de la toiture.
26 La Rencontre
Déjà, en maître des lieux, il allait de billots en
billots, repérait les pièces à utiliser en priorité,
arrachait chardons, pissenlits, parelles ou autres
mauvaises herbes ayant échappé à un
désherbage récent.
Soudain, il lui sembla entendre quelques
bribes de voix. S’arrêtant pour mieux écouter, il
ne perçut que le chant d’une bergeronnette.
Bientôt, plus distinctement cette fois, le
même bruit vint à ses oreilles. Pas de doute,
deux personnes parlaient entre-elles. De temps
à autres, quelques rires fusaient ! Marchant en
direction de la source de ces bruits, il
s’approcha du hangar à demi ouvert. A son
extrémité, avait été aménagé une pièce ayant
servie de chambre à coucher pour quelques
ouvriers ne pouvant rentrer, chaque jour, à leur
domicile. Les sons se firent plus audibles. Il y
avait quelqu’un dans cette pièce ! Par la fenêtre,
entre le mur et les volets, un trait de lumière
filtrait. Son sang ne fit qu’un tour, il allait faire
déguerpir les squatters. Se dirigeant vers
l’entrée, posant la main sur la poignée, il ouvrit
brusquement la porte.
Comme foudroyé par une décharge
électrique lui traversant le dos, il resta figé. Sa
gorge nouée lui interdisait de prononcer le
moindre mot. La vision, s’offrant à ses yeux,
était insoutenable. Emma était là ! Entièrement
nue, elle était allongée sur le lit. A ses côtés,
27 L'inconnue
dans la même tenue, se tenaient deux garçons.
Tous les trois semblaient s’amuser gaiement.
Une voix bien connue, une phrase
prononcée sur un ton d’imploration par
l’infidèle, le fit revenir à lui.
« Patrick, ne t’en va pas !
– Salope, garce ! » Hurla-t-il en s’enfuyant.
Au pas de course, il rentra chez lui. En
chemin, il sentait sa jambe lui faire mal. De
temps à autre, craignant d’être suivi par
l’adultère, il se retournait ; personne !
Après s’être enfermé dans sa chambre,
allongé sur son lit, il pleura toutes les larmes de
son corps. Refusant de déjeuner, il déniait à
répondre aux supplications de sa mère et, de sa
chère Pierrette. Elles auraient aimé
comprendre !
En début d’après midi, Emma arriva ! Là,
devant la porte de sa chambre, elle lui
demandait d’ouvrir, de l’écouter ! Décidé à ne
rien entendre, il resta muet à toutes
sollicitations d’où qu’elles viennent. Devant la
porte, l’angoisse était à son comble. Dans la
chambre, le silence était de plomb.
Pierre, son père travaillait dans les champs.
Apeuré par les invocations de sa femme, il était
revenu et s’apprêtait à défoncer la porte
lorsqu’elle s’ouvrit.
La figure rouge et enflée, les yeux exorbités
comme prêt à sortir de leur orbite, Patrick
28 La Rencontre
devait faire peur car, tous eurent un moment de
stupéfaction. Déjà, Emma s’avançait vers lui.
« Reste où tu es salope, va te faire b…
ailleurs !
– Un ton plus bas Patrick, explique-toi ! dit le
paternel furieux
– Ah ! Elle n’a rien dit ? Alors moi, je vais
vous le dire ! »
Au fur et à mesure du récit, les visages
changèrent. Il vit Pierrette, lever la main et,
gifler sa plus grande amie en disant :
« Va-t-en, tu n’as plus rien à faire
cheznous ! »
Face à une telle ignominie, deux jours plus
tard, considérant qu’il n’avait plus rien à faire
dans la région, Patrick signait un engagement
dans l’armée.
Sa feuille de route, arrivée plus rapidement
que prévue, avivait une plaie laissée par
l’annonce d’une décision personnelle.
En attendant son départ, il avait beaucoup
pensé à ce qui s’était passé « Pourquoi Emma
avait-elle fait cela ? Avait-elle voulue se venger
de son comportement avec cette serveuse ?
Deux hommes, pourquoi ? Surtout avec André,
l’un des seuls garçons qu’il ne pouvait souffrir ?
En l’appelant, avait-elle pensé qu’il puisse se
joindre au groupe ? Non ce n’était pas son
genre ! »
29 L'inconnue
Sans doute, parce qu’inconsciemment il
redoutait de se retrouver un peu seul, il voulait
revoir, l’inconnue. Accepterait-elle de devenir sa
correspondante ? Trop souvent, son souvenir
hantait ses nuits.
Un matin, après avoir dit à sa mère de ne pas
l’attendre pour déjeuner, à pied, Patrick gagnait
la route conduisant à Strasbourg pour y faire du
stop. La chance était avec lui, la deuxième
voiture hélée, se dirigeait dans cette direction.
Le chauffeur le laissa à l’intersection d’une autre
route nationale desservant Colmar. En fin de
matinée, il arrivait à Kaysersberg, terme de son
périple. Un peu de marche à pied et, il se
trouvait devant le restaurant.
Tout y était calme, trop calme même ! Un
mot était écrit sur la porte ; Fermeture
hebdomadaire le lundi !Nous étions
précisément lundi… !
Découragé par le sort, la tête totalement vide,
les yeux comme plein de brouillard, il s’assied
sur une chaise se trouvant à proximité.
Le coude posé sur un bac de fleurs surélevé,
le menton dans le creux de la main, il restait là,
en pensant à son malheur. Une présence
masculine le fit sursauter ; que lui voulait cet
individu le regardant avec des yeux
interrogateurs ? Devant son silence, celui-ci
demanda
« Vous désirez ?
30 La Rencontre
– Une bière ! » Répondit-il sans réfléchir à ce
qu’il disait.
Reprenant ses esprits, il remarquait qu’il se
trouvait à la terrasse du bar de l’hôtel restaurant
« Aux vignerons » Ce garçon pouvait lui être
utile !
« Je cherche une jeune fille, une grande aux
cheveux blonds foncés. Elle est serveuse au
restaurant ? »
Le garçon fixait son client d’un air ahuri, tout
comme s’il venait de lui demander sa caisse !
Finalement, faisant semblant de réfléchir et
après s’être gratté la tête
« Désolé, je ne vois pas de qui vous voulez
parler !
– Mais si, vous la connaissez ! C’était à la
mijuin, une grande fille mince, avec un chignon,
elle semblait débuter dans le métier…
– Ah oui, je vois de qui vous parlez ! Vous
n’avez pas de chance, elle est repartie chez-elle !
Revenez demain, les patrons seront là. Je crois
que c’est quelqu’un de la famille ! »
« Demain, pensa-t-il, mais demain je ne serai
pas là. Je serai à Paris. »
Le lendemain, il devait rejoindre la caserne.
31
4
Trois ans plus tard, après avoir renoncé à
faire une carrière militaire, un moment envisagé,
Patrick était de retour à Juvigné. Chez lui,
depuis son départ, beaucoup de choses avaient
changées.
Il y avait eu le malheur arrivé au père Loriot.
Miné par la forfaiture de sa fille, Hubert avait
fait une congestion cérébrale et devait la vie au
hasard ; Au moment de son malaise, le médecin
passait précisément dans la rue. Son diagnostic
fut immédiat. Après avoir chargé le malade dans
sa voiture, il fonça en direction de l’hôpital. Au
carrefour de la route nationale 3, deux motards
de la route s’y trouvaient en faction et
l’escortèrent jusqu’à l’hôpital. Atteint
partiellement de paralysie, Hubert restait
contraint de se déplacer en fauteuil roulant.
Par la suite, sans qu’il n’en connaisse la
raison, était venu le pardon général dont
bénéficiait Emma ! Que s’était-il exactement
passé pour qu’aucune personne ne lui fasse plus
le moindre reproche ? Elle n’était plus
33 L'inconnue
responsable mais, au contraire, elle était
victime ! Comme au bon vieux temps, elle avait
retrouvé la confiance de tous.
A son égard, y compris Pierrette et ses
parents, tous gardaient le silence. « Emma sait
qu’elle te doit la vérité. Elle te fera, le récit de
son accident le jour où elle le jugera nécessaire.
Ce jour là, tu lui pardonneras… ! » Tel était le
langage qu’on lui tenait à chaque fois qu’il
cherchait à comprendre. Au fil des mois, les
rapports entre les ex fiancés étaient passés du
conflit à l’ignorance pour déboucher sur une
paix fragile.
Il y avait eu l’emménagement de ses parents à
« La Hublais ». Après le départ de leurs
propriétaires, partis travailler en ville, les terres
étaient venues augmenter l’exploitation
familiale. Les bâtiments, après avoir fait l’objet
de gros travaux de rénovation, étaient devenus
la résidence de la famille Weber. Tous étaient
satisfaits de ce changement.
Dans une partie de la vieille étable, pour son
fils, le paternel avait aménagé un petit atelier où,
durant sa perm’ libérable, il fabriqua une cuisine
aménagée à sa mère et quelques petits meubles
personnels. Avec une machine à bois
entièrement neuve, du matériel venu de l’ex
entreprise d’Hubert, son père espérait-il voir
son fils rester dans la région ? Il n’en avait
nullement l’intention ! Sans diplôme, échaudé
34 La Rencontre
par un mauvais patron, il avait tiré un trait sur
un métier qui ne serait jamais le sien.
Quelques semaines plus tard, il partait vivre à
Paris. Trois années passées dans les hôpitaux
militaires lui avaient donné le goût d’exercer le
métier d’infirmier. Dans un premier temps, il
avait logé chez les parents de son plus fidèle
copain d’armée. L’un et l’autre détestaient la
solitude et exécraient l’oisiveté. Ils avaient le
goût du travail bien fait et, adoraient les femmes
qu’ils séduisaient de leur entrain. Aimant se
rendre service mutuellement, leur entente était
totale.
En arrivant dans l’un des plus vieux quartiers
populaires de Paris, Patrick avait eu un moment
de cafard, moment très vite oublié. Apprenant à
connaître Montmartre, il y avait lié de
nombreuses amitiés. La rue Gabriel était
devenue le lieu où il passait une grande partie
de ses heures de loisirs.
Pour remercier les époux Marin,
photographes de métier, pour leur hospitalité et
leur gentillesse, il avait accepté d’encadrer
quelques portraits. Ce fut le point de départ de
ce qui allait devenir sa seconde activité. Dans le
fond de la cour du magasin, un vieil immeuble
de plus d’un siècle, se trouvait une pièce
inutilisée. Patrick y avait aménagé un modique
atelier d’encadrement.
35 L'inconnue
L’hôpital où il travaillait, construit dans un
ancien monastère, était constitué de nombreux
bâtiments aux murs sales et gris par une
pollution vieille de plusieurs décennies. Par
chance l’intérieur y était beaucoup plus
accueillant et, le pavillon de chirurgie, service
où il était affecté, avait fait l’objet de grandes
améliorations.
Un des seuls hommes dans un monde de
femmes, l’infirmier s’y était fait de nombreuses
amies. L’une d’elles avait attirée son attention,
blonde aux yeux bleus, très secrète, on
l’appelait ; la sauvageonne, surnom qui lui allait
à ravir car, elle prenait un malin plaisir à
rabrouer toutes les personnes cherchant à
l’approcher. On ne lui connaissait aucun petit
ami. Le hasard avait voulu qu’il parvienne à
lézarder cette muraille. C’était à la fin de
l’automne, l’hiver avait fait une brève et terrible
incursion. Après le gel intense, une pluie
verglaçante avait transformé Paris en une
immense patinoire.
Pour faire face à un surcroît de travail,
l’administration avait étoffé certains services par
des infirmières venues d’unités plus calmes.
L’une d’elle, répondait au nom de Béatrice.
Avec ses traits durs, son manque de féminité,
elle ressemblait à un homme.
Ayant besoin d’une paire de draps propre, il
s’était rendu à la réserve. La sauvageonne s’y
36 La Rencontre
trouvait, étroitement liée avec l’homme en
jupon ! Chantal, tel était son prénom, le gratifia
d’un regard extrêmement dur. Ses yeux jetaient
des flèches acérées !
Un peu plus tard, à la sortie du service, elle
lui dit :
« Pas un mot à qui que ce soit, si non,
croismoi tu le regretteras ! »
Le ton de sa voix était en concordance avec
son regard de bête blessée. Rarement il n’avait
encore vu une personne dans cet état. Une
arme entre ses mains et, il mourait
sur-lechamp… ! Dans un premier temps, il avait eu
l’intention de lui répondre qu’il se moquait de
son homosexualité. Mais, l’occasion était trop
belle pour la laisser filer.
« Tu préfères les femmes, je le regrette
sincèrement, mais c’est ton droit !
Pour ne rien dire, j’ai une condition !
– Laquelle ? Dit-elle, sur un ton de chienne
enragée prête à mordre, sans même lui laisser le
temps de terminer sa phrase.
– Accepte d’être mon amie ?
– Pour me voir dans ton lit ? Jamais, plutôt
mourir !
– Tout de suite les grands mots ! Ne crois-tu
pas une amitié possible, entre un garçon et une
fille, sans coucher ensemble ? »
Elle le fixa longuement d’un air ahurit, puis
s’en alla sans rien dire. Bien que, par le grand
37 L'inconnue
des hasards, ils habitent le même immeuble, elle
s’arrangeait pour ne pas faire le trajet en
commun. Trois jours s’écoulèrent avant qu’elle
ne lui adresse la parole,
« J’ai réfléchi à ta proposition, avant de te
donner ma réponse, tu dois-me promettre de ne
jamais chercher à connaître ma vie antérieure.
– Rassure-toi, seul le présent m’intéresse, ton
passé ne me regarde pas !
– Tu jures de me respecter ?
– C’est juré ! Je n’ai qu’une parole, soit sans
crainte. »
Leur amitié, née d’un compromis, fragile
durant les premières semaines, devint plus
étroite au fil des mois. Chantal perdait son
surnom de sauvageonne pour devenir : la
mystérieuse. Si elle refusait tout lien avec
d’autres de ses collègues, elle devenait ouverte
et plus coquette. Nombre de personnes les
croyaient amants, il n’en était rien.
38
5
En ce jour de la Saint Valentin, le soleil
semblait se moquer de l’hiver. Un vent chaud
apportait une température toute printanière. Le
ciel était d’un bleu azur. De-ci de-là, quelques
petits cumulus traversaient nonchalamment
l’horizon. Ils donnaient l’impression d’avoir été
peints par un artiste soucieux de rendre sa toile
moins uniforme.
En ce début d’après midi, pressée de profiter
du beau temps, une nuée humaine se pressait
jusqu’à la sortie de l’hôpital. Fusaient alors, des
« au revoir, à demain, bon après-midi… » Et,
telle une volée de moineaux, chacun s’en allait
dans sa propre direction et tous se perdaient
dans le dédale des rues avoisinantes.
Patrick venait de faire une course dans le
quartier de l’Opéra et regagnait sa voiture. Tout
occupé à ses pensées, elles ne le quittaient pas
depuis plusieurs heures, il ne faisait aucunement
attention à deux jeunes filles qui se trouvaient
au pied du plan de métro.
39 L'inconnue
« Pardon monsieur ! Vous pourriez nous
indiquer la station pour aller au Sacré Cœur ? »
Le moment de stupeur passé, il regardait
deux charmantes créatures semblant perdues.
« Pour le Sacré Cœur, vous aurez deux
changements, l’un à Saint Lazare et l’autre à
Pigalle. En sortant à la station : Anvers, vous
trouverez, à l’angle d’une rue, un panneau
indiquant : Funiculaire, butte Montmartre. Vous
prendrez cette direction et, aurez le choix, selon
votre courage, entre prendre le train ou grimper
les escaliers. Ils vous emmèneront à la butte. »
Tout en parlant, avec son index sur la carte, il
indiquait et suivait les différentes lignes qu’elles
devaient emprunter.
Étonnées par ces difficultés, elles se
concertèrent dans un vocabulaire qu’il n’eut
aucun mal à reconnaître.
De physique différent, elles étaient jolies et
devaient avoir son âge ! L’une était brune, ses
cheveux châtains venaient mourir sur ses
épaules. Vêtue d’un tee-shirt à l’encolure en
forme de V, d’une jupe étroite, elle avait des
formes généreuses.
La seconde avait une allure plus élancée, plus
grande, plus mince. Un joli visage rond, une
bouche bien dessinée, un teint légèrement
bronzé, elle était habillée d’un ensemble rose
fuchsia. Ses cheveux blonds cuivrés
descendaient en ondulant sur ses omoplates.
40 La Rencontre
Elle dégageait un charme qui ne pouvait laisser
quiconque de marbre. Ses yeux de couleur
noisette lui donnaient un regard profond et
tranchaient avec les prunelles bleu clair de sa
brune compagne.
« Willkommen in Paris ! (Bienvenue à Paris)
– Danke ! Sprechen sie Deutsch ? (Merci,
Parlezvous allemand)
– Zu wenig ! (trop peu)
– Ze parle un peu français ! Répondit la
blonde, en souriant largement.
– Si vous allez au Sacré Chœur, vous devriez
également vous rendre Place du Tertre. C’est un
quartier ancien et typique de Montmartre.
– C’est où exactement ?
– A proximité. Honnêtement cela vaut le
déplacement. Si vous le souhaitez, je peux vous
y emmener, ma voiture se trouve là, près de
vous ! »
Surprises par cette proposition, elles étaient
songeuses. Son plan fonctionnait comme il
l’espérait. La compagnie de ces touristes
désemparées, valait bien le footing que, par
dépit, il s’apprêtait à aller faire en forêt.
Pour lui, la journée avait bien mal
commencé. D’abord, ce qu’il n’aimait pas, il
était arrivé en retard au travail. Trois heures
plus tard, un homme encore jeune, arrivé la
veille au soir dans le service, décédait sous ses
yeux. Bien que l’issue fatale soit le lot de
41 L'inconnue
certains malades ou blessés, nul ne pouvait s’y
habituer. Cette mort lui rappelait de bien
douloureux souvenirs : L’homme avait eu
l’artère fémorale sectionnée. Par malchance, il
n’y avait pas eu un certain Hantz pour
prodiguer les premiers soins. Ayant perdu
beaucoup de sang, malgré les transfusions, il
n’avait pas repris connaissance.
Ceci l’avait amené à repenser à la teneur du
courrier reçu de sa sœur Pierrette. Elle lui
annonçait, entre autre, le projet de mariage
d’Emma. Cette fois, pour lui, elle était
définitivement perdue. Il était en colère contre
lui-même ! Son entêtement non dénué de
rancœur à l’encontre de personnes lui ayant fait
du mal, le poussait à ne jamais faire le premier
pas de la réconciliation. Il s’en voulait de ne pas
avoir exigé de savoir le fin mot de l’ignominie,
des raisons du revirement général et du pardon
à propos de l’adultère. « … Toi aussi, tu lui
pardonneras… ! » Cette phrase lui revenait en
mémoire. Il ne savait rien et n’avait nullement
cherché à savoir. A présent, c’était trop tard !
Contrairement à ce qu’il avait pensé, son amour
pour Emma ne s’était pas éteint devant la porte
maudite. La haine ressentie était l’expression de
ses sentiments blessés.
Parce qu’en travaillant il ne cessait de
réfléchir, il avait fait l’objet d’une réflexion
acerbe du professeur Allaire. Le grand patron
42 La Rencontre
du service, un homme adoré par les uns, détesté
par d’autres, ne laissait personne indifférent.
Pour réussir sa carrière, mieux valait se ranger
dans la première catégorie. Le caractère
exigeant du médecin l’avait mené à demander à
son infirmier de ne pas s’endormir ! Cette
réflexion, l’intéressé considérait ne pas la
mériter.
En fait, certainement autant que l’ensemble
de son personnel, Allaire était traumatisé par le
décès survenu dans son service. Peut-être,
avaitil parlé plus sèchement qu’il ne l’aurait fait dans
d’autres circonstances ? Certaines personnes,
comme l’infirmière en chef, avaient remarqué
son sourire indulgent en remarquant la réaction
outragée du jeune homme. Le moment venu,
ses patrons comptaient sur lui proposer une
formation enrichissante. Elle ferait, de Weber,
un personnage indispensable à la réforme
hospitalière se dessinant.
Dans leur langue, les touristes se concertaient
mutuellement. Leurs regards allaient de sa
personne, au plan de métro, en passant par
l’emplacement de taxis, désespérément absents
et, l’auto qui les attendait. Sans comprendre le
véritable sens de leur conversation, elles
semblaient avoir une idée différente sur l’offre
qui leur était faite.
« Nous acceptons votre proposition, dit la
brune dans un bon français. Vous nous
43 L'inconnue
laisserez dès que nous serons arrivées sur cette
place !
– Comme vous le souhaitez, n’ayez aucune
crainte. »
Elles prirent place à l’arrière de la voiture, la
blonde assise à droite ne cessait de dévisager
son chauffeur. Réglant son rétroviseur en
conséquence, tout en faisant semblant de
regarder à l’extérieur, il avait tout loisir de
contempler sa passagère. La jupe remontée à
mi-cuisse, elle avait des jambes superbes.
Nullement dupe de son stratagème, elle ne
cessait de le dévisager en souriant.
« Je me nomme Patrick Weber, je suis
infirmier dans un hôpital.
– Moi c’est Maryvonne Lemaire, dit la brune.
Mon amie s’appelle Astrid Schiller. Nous
habitons Munich.
– C’est une ville que je ne connais pas. Est-ce
joli ?
– Beaucoup, je m’y plais énormément.
– Quand êtes-vous arrivées à Paris ?
– Ce midi, nous venons de Rouen.
– Vous voudrez bien m’excuser d’être si
curieux. C’est votre ville natale ?
– C’était son anniversaire, répondit la blonde
sortant de son mutisme.
– Peut-être, avec un peu de retard, acceptez
mes meilleurs vœux !
– Merci, répondit l’intéressée. »
44 La Rencontre
Les présentations rapidement faites étaient
soudainement allées beaucoup plus loin que
prévu. Il est vrai, qu’étant entrecoupées de
quelques phrases pour citer les quartiers
traversés, un climat cordial était apparu.
Maryvonne venait de fêter ses vingt quatre
printemps au milieu de sa famille. Patrick était
son cadet de quatre mois. Quant à Astrid, elle
était l’aînée d’un an.
La Normande était partie en Bavière pour
étudier la langue germanique et devenir
interprète. Entourée d’amis, elle avait oubliée de
se présenter à ses examens.
Elles travaillaient dans le même lycée. L’une
était professeur de français, la seconde assurait
la gestion comptable de l’établissement.
« À présent que nous approchons, de quel
côté désirez-vous voir apparaître le Sacré Cœur,
à droite ou à gauche ? »
Elles le regardaient avec de grands yeux
ronds, tant leur surprise était grande. Au milieu
d’un dédale de rues étroites et bordées
d’immeubles masquant toute perspective, il
avait décidé d’amuser ses passagères.
« Ce n’est pas une plaisanterie, je fais
apparaître l’église du côté souhaité. »
Il avait une chance sur deux de ne pas
paraître ridicule, à moins qu’elles ne choisissent
une direction opposée.
« Y aura t-il un prix pour la gagnante ?
45 L'inconnue
– Elle aura droit à une bise !
– Hum ! ! ! Entendit-il, sans discerner celle
qui s’était exclamée.
– À gauche, répondit la brune
– Nein, rechten rechts, ajouta la seconde en riant
de bon cœur
– C’est ce que j’appelle prendre ses
précautions. »
Maryvonne relativement réservée en montant
en voiture se détendait réellement.
Afin d’aller au terme de son petit jeu, il
réduisit sa vitesse, fit quelques gestes comme
l’aurait fait un magicien et, sur la droite au
détour d’un virage, la basilique apparue.
Blanche, étincelante, elle brillait de tous ses
éclats, telle l’immaculée conception, le soleil
l’éclairait de ses milles et un rayons.
Il n’était point besoin de préciser qui avait dit
juste.
« Herzlichen » (félicitations) dit-il en regardant
la gagnante tout aussi excitée qu’une écolière
venant de réussir un devoir.
Le stationnement dans la rue étant interdit, il
s’arrêta en disant :
« Si vous voulez bien descendre, je vous
retrouverais ici un peu plus tard. A moins que
vous ne me congédiez ?
– Nous ne sommes pas sur la place dont vous
nous avez parlé. Merci à tout à l’heure, répondit
la brune avec l’assentiment de sa copine. »
46
6
Son véhicule garé là où il ne risquait pas de le
récupérer à la fourrière, Patrick était de retour.
En haut des marches Astrid l’attendait, elle était
seule.
« Votre amie n’est pas là ?
– Elle visite l’intérieur
– Et vous, vous n’y allez pas ?
– Ze vous attendais !
– C’est très aimable à vous. Danke ! » (Merci)
Je vous attendais… voilà bien quelques mots
auxquels il était loin de s’attendre. Il était
profondément touché. « Elle a du savoir-vivre
cette petite… »
« Je vous dois une bise, pour tout à l’heure,
vous permettez ?
– Ja ! (Oui) »
Elle s’approcha en tendant sa joue, sa peau
douce était agréablement parfumée.
« Allons rejoindre votre amie, voulez-vous ? »
Il ne tardait pas à s’apercevoir que la visite de
la basilique n’était pas la distraction préférée de
cette fille.
47 L'inconnue
« Vous voudrez bien m’excuser, je suis
vraiment incapable de vous servir de guide,
dans ce site religieux.
– Ze comptais sur vous !
– Alors, désolé, mille fois désolé !
– Vous n’aimez pas ou vous connaissez pas ?
demanda-t-elle en souriant
– Je m’intéresse peu à la religion, et vous ?
– Ze préfère les monuments anciens, avec
une histoire !
– Les musées vous aimez ?
– Ya (oui, beaucoup)
– Il y en a de beaux, à Paris ! Je pourrais vous
y emmener ?
– Ja, Danke ! » (Oui, merci)
Avant de » quitter l’édifice, elle informa son
amie de son intention de sortir. Elle avait une
bien meilleure connaissance de la langue
française, qu’il n’avait de la langue de
« Goethe ». Pour se comprendre, ils articulaient
chacune des syllabes et par-laient len-te-ment.
Elle accentuait considérablement les « S » et
transformait les « JE en ZE ».
Dés que Mary fut de retour, il alla à sa
rencontre,
« Vous permettez que je vous embrasse pour
votre anniversaire ?
– Si cela vous fait plaisir, j’accepte ! »
Dès qu’ils se furent embrassés, elle
demanda :
48 La Rencontre
« Mon amie, vous l’avez embrassée pour
avoir répondu à votre devinette ?
– Nein ! » Répondit prestement cette dernière
avec espièglerie.
Amusé par une telle affirmation, il
s’empressa de réparer ce pseudo oubli. Cette
fois, il prit le temps de mieux sentir la douceur
de sa peau et inhaler son parfum envoûtant.
Elle lui rendit la politesse. Leurs lèvres
s’effleurèrent.
Le moment d’immortaliser la visite était
venu, Astrid lui tendit l’appareil photo qu’elle
portait en bandoulière. C’était un Woïglander,
un appareil de fabrication allemande dont, grâce
à son copain Franck, il connaissait le
maniement.
Après un cliché pris devant l’édifice, elles
furent curieuses de connaître les monuments
visibles de la butte Montmartre. Connaissant le
quartier, il avait appris à reconnaître chacun
d’eux. Leurs formes, leurs emplacements
n’avaient aucun secret pour lui.
Leur curiosité satisfaite, elles demandèrent
une seconde photo, cette fois avec les toits de la
capitale en arrière plan. S’apprêtant à restituer
l’appareil à sa propriétaire, celle-ci posait à
nouveau pour un dernier cliché.
Quelle ne fut pas sa surprise de la voir, photo
après photo, prendre des poses dignes d’une
professionnelle ! Elle jouait, de ses cheveux et
49 L'inconnue
de ses bras, changeait la position de son corps,
de ses jambes face à l’objectif. Tantôt, elle avait
un visage rieur, triste, espiègle ou encore, elle
faisait la moue. A chaque déclic succédait un
nouvel aspect. Il allait de sa droite à sa gauche,
parfois à genoux, face à son mannequin, il
répondait au mieux aux désirs de celle-ci. Trop
vite, le film refusait de s’enrouler dans le boîtier.
Le changement de pellicule mettait fin au petit
jeu.
« Félicitations, je ne vous connaissais pas ce
talent digne d’un mannequin
– Vous êtes infirmier ou photographe ?
– J’ai un ami photographe, je l’ai parfois
accompagné lors de séances de présentations de
mode ou poses de modèles féminins pour des
magazines. »
La blonde arborait un large sourire.
« Z’ai été mannequin… zwei jahrs » (deux ans)
Par une rue étroite, peu propice à la
circulation automobile, bordée à gauche par de
hauts murs formant l’enceinte d’une abbaye de
Bénédictins dont la construction remontait au
XII siècle, ils marchèrent de front vers la
seconde destination. Chemin faisant, ils
parlèrent d’eux. A l’âge de dix huit ans, Astrid
avait voulu devenir mannequin. Mois après
mois, allant de désillusions en désillusions, pour
des raisons non dévoilées, elle avait mis un
terme à ce métier pour reprendre ses études
50 La Rencontre
incomplètement abandonnées et devenir
gestionnaire d’entreprise.
Il allait parler de lui, lorsque la blonde poussa
un cri de frayeur en venant se réfugier contre sa
poitrine. Sans la moindre hésitation, il la serra
dans ses bras où elle s’abandonna. Le moment
de stupeur passé, il comprit la raison ; à
quelques pas devant eux, resté caché des
promeneurs par un virage à angle droit, un
automate se jouait des touristes. A n’en pas
douter, c’était l’un des meilleurs artistes de sa
catégorie. Pour mieux surprendre les piétons, il
se plaçait toujours au même endroit. Maquillé
avec un savoir-faire évident, il ressemblait à un
cadavre tout de noir vêtu. De ses bras, il
exécutait des gestes saccadés, comme l’eut fait
un corps subitement retiré à la vie et, dont seuls
quelques nerfs mouvaient encore. L’impression
macabre ne pouvait être plus parfaite.
Astrid se collait à lui. A travers son sein
écrasé, il sentait son cœur battre la chamade.
Comment repousser une aussi jolie créature ?
Ses bras autour de ses épaules, de sa main
gauche, il écartait la mèche de cheveux
recouvrant sa nuque. Enivré par un subtil
parfum emplissant ses narines, posant ses lèvres
sur sa peau douce, il l’embrassa. Un frisson
traversa le corps de la jeune fille ! Surprise, elle
se redressa vivement en le fixant dans les yeux.
Y découvrant une douce expression craintive,
51 L'inconnue
elle sourit ! Une attirance mutuelle s’empara
d’eux. Leurs lèvres s’effleurèrent.
Soudainement gêné par ce subit abandon, ils
renoncèrent à ce baiser auquel, quelque part en
eux, ils aspiraient. Un lien nouveau était né !
Prenant la jeune fille par la taille, sous l’œil
amusé de Maryvonne restée impassible, il
l’entraîna loin de l’automate.
Bras dessus, bras dessous, ils arrivèrent place
du Tertre, lieu recherché par les touristes et les
Parisiens en quête de souvenirs divers ou
encore d’une toile émanant d’un peintre
inconnu. Le soleil baissait à l’horizon, les arbres
jetaient au sol leur image squelettique et
dénudée. Au centre, grouillaient, peintres,
dessinateurs ou caricaturistes de tous poils et
aux talents divers. Tous exposaient leurs œuvres
à même le sol.
Conduisant ses compagnes à travers eux, il
s’arrêta devant certain pour, leur serrer la main,
échanger quelques mots et blaguer.
« Vous semblez connaître tout le monde.
Vous habitez ici ? Demanda Maryvonne,
– Non ! J’y possède un atelier et, certains
sont mes clients. »
Interloquées par ces paroles, persuadées qu’il
se moquait d’elles, elles échangèrent quelques
brèves paroles en prenant un air de femmes
abusées.
52

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.