L'Incroyable et audacieuse entreprise de Jack Quinlan

De
Publié par


Un roman plein d'espoir sur la force de nos rêves et l'héroïsme dont nous sommes capables au nom de l'amour.



Dans le New York des années 1940, Jack n'est pas un adolescent comme les autres. Depuis le bombardement de Pearl Harbor en décembre 1941, il a développé un don incroyable. Grâce à une imagination fantasque, l'adolescent peut littéralement " voir " la radio et recrée en détails toutes les émissions qu'il écoute.
Après la mort accidentelle de son père, l'imagination de Jack s'étend à d'autres sphères. Persuadé que son père est toujours vivant, il fait l'école buissonnière et parcourt les rues de New York sur ses traces et sur celles des espions nazis qui, il en est sûr, pullulent dans la ville.
Quand il tombe sur Jakob, réfugié berlinois, il pense avoir trouvé le méchant qu'il cherchait. Mais la vérité est toute autre. Jakob a fui l'Allemagne et les persécutions du régime car il est juif ; il va raconter à Jack son terrible parcours et sa bouleversante histoire d'amour avec Rebecca. Ces deux âmes solitaires vont partager leur chagrin et mettre en commun leurs forces pour accomplir un acte mémorable et héroïque.



Publié le : jeudi 18 février 2016
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782365691963
Nombre de pages : 261
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture
Janis Cooke Newman

L’INCROYABLE
ET AUDACIEUSE
ENTREPRISE
DE JACK QUINLAN

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Isabelle Chapman

image

À mon père,
qui m’a raconté ses histoires

1

Voici le moment que j’ai passé le reste de ma vie à essayer de retrouver :

Nous sommes tous les trois assis autour de la table que nous avons peinte, mon père et moi, du même rouge que la cape de Flash. Une couleur inappropriée dans une cuisine, je le sais aujourd’hui, pourtant c’est mon père qui avait proposé d’emporter la bande dessinée chez le marchand de couleurs de Dyckman Street.

On est au début du mois de décembre. Les coups de bélier dans le radiateur donnent la réplique aux violons sortant des haut-parleurs du Silvertone. Je sais que le poste de radio est en marche, pour la simple raison qu’il l’est toujours. Mon grand-père, le « Gentleman Bootlegger », déjà mort à cette époque, prétendait que la musique pendant les repas était ce qui distinguait l’homme de la bête. Aussi ma mère – sa fille – allume-t-elle le poste dès que nous sommes à table. Nous ne l’écoutons jamais. Humant l’odeur de jus de viande et d’épices s’élevant de nos assiettes creuses, nous parlons tous en même temps, très fort, frappant parfois avec nos couverts le plateau rouge de la table dans l’espoir de mobiliser l’attention. Nous sommes tous les trois – mon père, ma mère et moi – dans notre petit appartement de la pointe septentrionale de Manhattan.

À ce moment précis, toutefois, on n’entend que les coups de bélier du radiateur et les violons du poste. Mon père et moi nous taisons afin d’observer ma mère qui est en train d’additionner des chiffres dans sa tête.

Le calcul mental, c’est ce qu’elle sait faire. C’est son talent.

Plus exactement, c’est mon père qui l’observe. Moi, je le regarde, lui. Et je me rends compte pour la première fois – je vais bientôt avoir douze ans – que ce qui l’enchante, ce n’est pas la prouesse arithmétique de ma mère, mais la façon dont elle fait entrer et sortir la mine de son crayon no 2 de l’espace entre ses dents de devant.

Et maintenant que je me suis fait cette remarque, je suis incapable de me rappeler une seule fois où mon père lui a repris le crayon pour vérifier son calcul. Je me souviens seulement de son expression. Il regarde sa bouche, ses yeux – de la même nuance de vert que l’Hudson par beau temps –, il regarde sa longue chevelure noire.

Dans la poche de mon pantalon du dimanche que je n’ai pas encore eu le loisir d’enlever, il y a une chose rare que je suis impatient de montrer à mon père. Ce matin, pendant le sermon du père Barry, j’ai déniché un moignon de cierge coincé sous mon prie-Dieu et je viens de passer une heure à faire fondre la cire pour l’insérer dans le creux d’une capsule de bouteille de bière parfaitement ronde afin de me doter d’un objet qui me rendra, je l’espère, imbattable au Skully1.

Au mieux, je suis un joueur médiocre. Cependant, grâce à cette nouvelle capsule – la sainte capsule de Skully –, ce sera comme si le bon Dieu lui-même guidait mon pouce à chaque fois que je l’enverrai d’une chiquenaude en travers des cases dessinées à la craie sur le trottoir. Sa force toute-puissante propulsera ma capsule contre celle de mon adversaire, une capsule ordinaire remplie de cire ordinaire et de craie grasse.

En attendant, je m’imagine en train de déposer la sainte capsule dans la paume de mon père en lui expliquant l’histoire du bout de cierge que j’ai fait fondre. Il écoute mon histoire puis lève les yeux – bruns, comme les miens – et me dévisage comme s’il lisait dans mes pensées. Lui, il comprendra quels pouvoirs divins je prête à cet objet fétiche sans qu’il me soit nécessaire de le dire tout haut.

Car c’est ce qu’il sait faire. C’est son talent.

Moi, je n’ai pas encore de talent. Je ne suis qu’un garçon de bientôt douze ans, petit pour mon âge, aux cheveux noirs comme ma mère, ne souhaitant rien de plus que ce que la vie m’offre à présent.

Toutes ces choses sont contenues dans ce moment-là. Tout ce que je suis sur le point de perdre. Ma mère additionnant des chiffres dans sa tête. Mon père observant la mine de son crayon no 2 qu’elle fait entrer et sortir de l’espace entre ses dents. Moi détenant une rareté que je m’apprête à dévoiler à mon père.

Il fait froid. Le mercure a péniblement grimpé jusqu’à moins six degrés. Mais le gel a dégagé l’atmosphère, le ciel est très clair. Les derniers rayons de soleil tombent à l’oblique par les fenêtres et alors qu’on est encore à la mi-journée, on a l’impression que c’est déjà le soir. Cette nostalgie du dimanche après-midi qui fait qu’on souhaite arrêter le temps.

Ces choses-là, aussi, sont serrées dans l’écrin de ce moment, cet intervalle temporel avant que les violons se changent en paroles. Se changent en :

« Attaque surprise » ; « bombes japonaises » ; « Pearl Harbor ».

Ce sont les mains de mon père que je regarde à l’instant où mes yeux tombent malades.

Ses mains ne ressemblent aux mains de personne d’autre. Tous les petits plis de la peau ont été blanchis par les bains chimiques qui servent à développer ses photos. Il est portraitiste, et dans mon esprit, ces marques blanches sont les fantômes de tous les clichés qu’il a pris dans sa vie.

Ces marques blanches sur les mains de mon père, c’est ce qui disparaît en premier, elles se fondent dans le néant tels des spectres retournant dans les limbes. Puis c’est la main elle-même, dont les bords se décomposent pour se transformer en une table peinte d’un rouge qui n’a pas sa place dans une cuisine.

Mes yeux parcourent vivement la pièce qui n’est plus qu’une masse de couleurs, comme si les contours de chaque objet – le freezer, la cuisinière, la fenêtre au-dessus de l’évier – avaient été gommés en même temps que les lignes de séparation empêchant les couleurs de se superposer. Et la pensée qui me vient – la seule –, c’est que c’est la faute aux Japonais. Avec leurs bombes, ils ont d’un seul coup rendu le monde flou.

Je cherche mon père, fixant l’endroit où, quelques secondes plus tôt, il se tenait assis. Mais il n’y a rien d’autre que la tache baveuse marron-rouge du papier peint. Et puis les bombes ont aspiré la totalité de l’air de la pièce. Je ne respire plus que par saccades.

Je tends le bras à l’endroit où j’ai vu mon père pour la dernière fois, stupéfait que les Japonais aient pu me l’enlever rien que par leurs maléfices diaboliques. Ma main se cogne aux os de sa poitrine, touche le tissu élimé de sa chemise. Mon père se penche, couvre ma main de la sienne. Ses cheveux roux, sa barbe de deux jours, sa chemise marron, tout cela a fusionné avec le mur derrière lui, faisant de lui un homme invisible. J’appuie ma paume contre ses côtes jusqu’à sentir les battements de son cœur.

C’est mieux, un tout petit peu mieux. Soudain, tante May – la sœur de ma mère – et oncle Glenn sont dans notre cuisine, je le sais seulement parce que j’entends leurs voix. Ils sont montés de l’appartement qu’ils occupent à l’étage en dessous du nôtre. Je déduis, des gestes assurés de leurs formes floues – celle d’oncle Glenn rondouillarde et couleur de bière, celle de tante May encore dans le tailleur bleu marine qu’elle portait à la messe –, qu’ils ne voient pas notre cuisine comme une masse indistincte de taches colorées. Et je commence à comprendre, à la façon dont tante May fait cliqueter sur la table ce qui doit être les perles de son chapelet en disant que nous devrions retourner à Good Shepherd réciter mille « Je vous salue Marie », ajoutant – « Oui, même toi, Denis » – à l’intention de mon père qui a depuis longtemps déclaré que l’Irlande l’avait guéri du catholicisme ; et à la façon dont oncle Glenn n’arrête pas de répéter qu’à la première heure demain il filera à Whitehall Street pour s’engager ; et enfin à la manière dont le noir vaporeux de la chevelure de ma mère prend la direction du salon alors qu’elle crie à tout le monde de se taire parce qu’elle n’entend pas ce qu’ils disent dans le poste, je commence à comprendre, donc, que je suis le seul à voir le monde ainsi.

Ce qui est pire. Bien pire.

J’ôte ma main de la poitrine de mon père, je me couvre les yeux et j’y appuie mes paumes jusqu’à ce que jaillissent des étincelles, alors je presse plus fort, comme si cette lumière était un mécanisme de réparation. Mais quand je rouvre les yeux, rien n’a changé. Ou plutôt, tout a changé.

Je dois dire quelque chose. Le dire à quelqu’un. Seulement je n’arrive pas à prendre assez d’air dans mes poumons. De toute façon, ils sont tous en train de parler. Des Japonais. De leurs bombes.

Sauf mon père, qui n’a pas bougé ni prononcé un mot. Lui, je crois, m’a bien regardé, il a cherché à me décoder.

— Jack, dit-il. Combien de doigts ?

Mais je ne peux pas savoir s’il a levé la main.


1. Jeu urbain presque exclusivement new-yorkais dans lequel deux à six joueurs font progresser leur pion, généralement une capsule, sur un tableau numéroté dessiné sur le sol. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

2

Le lendemain, mon père m’amena chez le Dr Shaperstein, l’ophtalmologiste au coin de Broadway et de la 207e.

Le cabinet du DShaperstein n’était qu’une masse floue marron, excepté un œil énorme de la taille d’un pamplemousse qui semblait flotter dans l’espace et sa blouse blanche de docteur planant au-dessus de moi.

— Dis-moi ce que tu lis sur le tableau, m’encouragea-t-il.

Je plissai les yeux dans le flou marronnasse.

Le Dr Shaperstein me prit par les épaules et me fit avancer de trente centimètres.

— C’est mieux ?

Je fis non de la tête.

Ses mains s’abattirent de nouveau sur moi pour me pousser un peu plus en avant. Puis il continua à pousser, en me demandant à chaque pas ce que je voyais. Quand je fus assez près pour toucher le tableau et y plaquer mes paumes, je dis :

— E. Je vois un E, la grande lettre en haut.

Le DShaperstein se tourna vers mon père.

— Je n’ai jamais vu un cas de myopie aussi remarquable que celui de votre fils.

Il ne prononça pas « remarquable » comme si j’avais acquis un savoir-faire particulier, comme celui de voler. À l’entendre, on aurait plutôt cru que je sortais d’une baraque foraine de Coney Island.

Mon père lui dit que mes yeux étaient encore parfaits deux jours plus tôt, et le Dr Shaperstein répliqua que les garçons abordant la puberté subissaient parfois une soudaine baisse d’acuité visuelle. Après quoi, il me fit me déplacer d’avant en arrière devant le tableau afin d’évaluer exactement ce que je pouvais et ne pouvais pas lire, et répéta « remarquable » encore plusieurs fois, jusqu’à ce que mon père dise, d’une voix qui recelait encore assez d’accent irlandais pour bousculer l’américain :

— Et si vous arrêtiez un peu et vous occupiez de lui faire des lunettes ?

S’ensuivirent des bruits de tiroirs en bois que l’on ouvrait et que l’on refermait, et finalement, le Dr Shaperstein déclara :

— Vous avez de la chance. La chance des Irlandais.

— Je crains que l’histoire n’ait démontré le contraire, répliqua mon père.

 

Le Dr Shaperstein nous dit que les lunettes ne seraient pas prêtes avant une semaine. Comme je ne pouvais pas sortir sans être accompagné, je passai la semaine à la maison. Pour l’essentiel, j’écoutai la radio, assis sur le lino à damier vert et brun devant notre gros Silvertone en bois de merisier, dont je tournais le bouton à la recherche d’une émission familière, d’un programme qui n’était pas un communiqué de guerre. Mais comme mes yeux, tout ce qui sortait des haut-parleurs du Silvertone semblait avoir été altéré par les bombes japonaises.

J’essayais de croire en le Dr Shaperstein et à ce qu’il avait pu trouver dans ses tiroirs en bois. Je me disais que les verres qu’il était en train de me fabriquer allaient restaurer mon monde d’avant, redessiner les limites entre les objets, renvoyer les couleurs dans leurs cases.

Quant à la sainte capsule de Skully, je décidai qu’elle était une espèce de relique, aux effets aussi puissants que l’eau bénite, ou l’hostie après avoir été bénie par le père Barry. Pendant la journée, je la gardais dans ma poche et caressais de mes doigts son bord cannelé. Le soir, je la plaçais – toujours en la tenant avec mes deux mains – sur ma table de chevet à côté de mon réveil à cadran lumineux. Je lui adressais alors une prière – à cette capsule de bouteille de bière garnie de cire fondue –, et faisais le vœu de recouvrer la vue.

Je refusais de penser qu’un changement fondamental s’était produit. Que, pour moi comme pour le reste du monde, rien ne serait plus jamais pareil.

 

Le Dr Shaperstein m’installa de nouveau devant le tableau, cette fois en posant les lunettes sur mon nez. Leur poids me donna l’impression d’avoir attrapé un rhume de cerveau.

— Alors ? me demanda-t-il.

Sans hésiter, je lus la rangée de lettres, mes yeux s’arrêtant brièvement sur chaque ligne noire.

Je me tournai vers mon père, assis à l’autre bout de la pièce, rien que pour voir son expression. Mais ses traits – ses yeux, ses taches de rousseur, sa bouche – formaient une tache sale, comme si quelqu’un avait gommé son visage.

La respiration soudain oppressée, je promenai mon regard dans le cabinet du DShaperstein. Certaines choses étaient nettes. Le globe oculaire flottant, à un mètre de moi, le stylo à encre posé à côté. Mais dès que je regardais du côté de mon père, celui-ci était diffus et imprécis.

Je remontai les verres plus près de mes yeux, puis les fis glisser vers le bas sur l’arête de mon nez. L’image de mon père restait brouillée et je commençais à manquer d’air.

— Il y a quelque chose qui ne va pas, dis-je dans un souffle.

— Avec une myopie aussi sévère, il faut faire des choix, dit le DShaperstein. Si on corrige la vue de loin, vous ne verrez pas net de près. Si on corrige la vue de près, vous perdrez en acuité de loin.

Je traversai le cabinet du DShaperstein sans quitter des yeux le visage de mon père qui peu à peu retrouva ses contours, ses traits redevenaient reconnaissables. Mais quand je le regardais de trop près, assez pour le toucher, ils étaient de nouveau flous.

— Et si je veux voir de très près ?

Le DShaperstein souleva les lunettes de mon nez pour les poser sur le sommet de ma tête.

— Maintenant, je ne vois plus rien.

— Rapproche-toi, dit-il.

Je m’approchai si près de mon père que je sentis l’odeur des bains chimiques – une odeur douce-amère, une odeur qui me faisait penser à la science. Son visage redevint net.

— Pour quoi l’avez-vous corrigé exactement ? s’enquit mon père.

— J’ai fait de mon mieux, lui assura le DShaperstein. Quelque part au milieu.

Il reposa les verres devant mes yeux et me tendit un miroir.

La monture des lunettes qu’il m’avait confectionnées était noire et les verres aussi épais que le cul d’une bouteille de soda. Elles ressemblaient aux lunettes à rayons X dont la publicité figurait au dos des comics. Celles qui permettaient de voir à travers les murs et les robes des dames. Elles prenaient tout mon visage.

Je repoussai le miroir et les mains du DShaperstein.

— Y a-t-il une chance pour que ça s’arrange avec l’âge ? s’enquit mon père.

— Tout est possible, répondit le DShaperstein, mais probablement pas ça.

Alors que mon père et moi redescendions Broadway, les piétons que nous croisions – des messieurs en manteau, des dames avec des chapeaux – entraient et sortaient de la zone de netteté sans prévenir, comme s’ils avaient le pouvoir de contrôler ce que le monde distinguait d’eux.

Je n’arrêtais pas de fermer les yeux, puis de les rouvrir, en espérant que les gens veuillent bien se tenir un peu tranquilles afin de respecter la distance d’un mètre qui me permettait de voir clair. Mais ils ne cessaient de bouger, passant du flou au net au flou.

— À mon avis, tu finiras par t’habituer, dit mon père.

— Et à la façon dont ils me regardent ?

— Ça, ça risque de prendre du temps.

 

À la maison, ma mère souleva les lunettes de mon nez et les tint devant ses yeux.

Ce qui se passa ensuite est peut-être à mettre sur le compte du niveau de correction des verres, peut-être ne s’attendait-elle pas à ce qu’ils soient aussi puissants. Toujours est-il que, dès qu’elle regarda à travers, elle fit un mouvement de recul, comme si les lunettes lui avaient montré quelque chose qu’elle ne voulait pas voir.

Elle les écarta de son visage et les reposa sur mon nez.

— Tu ne resteras pas comme ça, me dit-elle.

— J’ai posé la question au docteur, dit mon père.

— Et ?

Mon père répéta les paroles du DShaperstein. Ma mère haussa les épaules.

— Qu’est-ce qu’il en sait ? dit-elle.

Et en effet, qu’est-ce qu’il en savait – ce médecin qui n’avait été capable de corriger ma vue que « quelque part au milieu » –, face à une femme qui ne croyait pas que la malchance pouvait la frapper ? Une femme qui avait vu à trois reprises son père – le Gentleman Bootlegger – se faire tirer dessus à bout portant. Et elle l’avait vu à trois reprises se relever sans une seule égratignure.

C’était une histoire que ma mère racontait souvent. Je soupçonne qu’elle l’aimait d’une part parce qu’il était question de signes – auxquels ma mère se fiait – et d’autre part parce qu’elle trouvait agréable de se rappeler le temps où son père et elle vivaient dans un entrepôt plein d’alcool de contrebande sur la 10e Avenue. À une époque où ils étaient tous les deux, tante May étant en pension dans une école de bonnes sœurs à Poughkeepsie, persuadée qu’elle avait la foi.

Le premier coup de feu avait été tiré en milieu de matinée, pas à une heure où un homme s’attend à être pris pour cible. Mon grand-père venait de vider sa deuxième tasse de café et allait se diriger vers le fond de l’entrepôt où se trouvaient les lieux d’aisances, quand Red Nolan, le propriétaire d’une boîte de nuit minable, avait fait irruption par la porte d’entrée et lui avait tiré dans la poitrine. Mon grand-père avait titubé en arrière en s’exclamant : « Vous n’auriez pas dû faire ça, monsieur », puis il avait sorti son pistolet et avait planté une balle entre les deux yeux de l’assassin stupéfait. Il avait attendu que ma mère, âgée de quatorze ans à l’époque, l’ait aidé à traîner la dépouille de Red à l’arrière d’un bar de la 37e Rue Ouest pour sortir de sa poche poitrine la montre désormais ébréchée.

Le deuxième attentat avait eu lieu en début de soirée, alors que ma mère et son père semaient de la mort-aux-rats pour les rongeurs qui aimaient se faire des nids dans la paille des caisses de bouteilles de whisky canadien de mon grand-père. Cette fois, l’aspirant assassin s’appelait Johnny Nack, quoique son mobile fût semblable à celui de Red Nolan : le volume livré ne correspondait pas au volume commandé. Cette fois, la vie de mon grand-père fut sauvée par son goût pour la poésie de William Butler Yeats. D’ailleurs, il lut un poème de M. Yeats aux funérailles de Johnny Nack, extrait d’un livre à la couverture trouée par une balle.

La troisième fois, c’était le soir. Ma mère et son père revenaient du marché en plein air sous le métro aérien de la 9e Avenue. Ma mère portait un sac de pêches, et mon grand-père ne portait rien pour la simple raison qu’à ses yeux un gentleman ne se montrait pas en public avec un sac à commissions. Ils tournaient le coin de la 39e Rue Ouest quand Billy Cremore, un autre propriétaire de speakeasy qui s’estimait lésé, surgit des ténèbres et tira sur mon grand-père. Billy Cremore visa la tête, mais il faisait noir et Billy Cremore était un piètre tireur. La police ne comprit jamais pourquoi celui qui avait tué Billy avait laissé une pêche abîmée sur sa poitrine.

— Ces tentatives étaient des signes, disait ma mère en guise de conclusion.

Dieu avait pris sa mère et tenait à prouver qu’Il s’arrêtait là.

— Aucun mal ne peut arriver à ceux que j’aime.

— Dieu a envoyé Red Nolan, Johnny Nack et Billy Cremore tirer sur ton père pour prouver quelque chose ? la taquinait mon père.

Elle se bornait à sourire, découvrant l’espace entre ses dents, et il se taisait, à court d’arguments.

Quant à moi, je préférais, et de loin, croire ma mère plutôt que le Dr Shaperstein. Ce soir-là, après avoir ôté mes lunettes, je marchai dans ma chambre en plissant les yeux afin d’identifier les objets – la sainte capsule de Skully sur la table de chevet, un modèle réduit d’avion sur l’étagère, les cow-boys et les Indiens galopant sur mon couvre-lit, m’efforçant de rapatrier les couleurs à l’intérieur de leurs frontières, dans l’espoir de hâter le processus prédit par ma mère. Et en effet, au bout d’un moment, les contours me semblèrent plus nets.

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

La Mémoire des embruns

de les-escales-editions

L'Ile des oubliés

de les-escales-editions

Pyramide

de les-escales-editions

suivant