//img.uscri.be/pth/fd8e883ad39ce9f3436f4ca8c63ba28e977d5b35
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 7,90 € Lire un extrait

Lecture en ligne + Téléchargement

Format(s) : PDF

sans DRM

L'Indochinoise

De
203 pages
De 1906 à 1954, une histoire d'amour impossible Des brumes normandes de Lyons-la-Forêt à la chaleur écrasante de Cochinchine, le destin singulier d'une indochinoise volontaire Après Rouge Bonheur, ce second roman de Karine Lebert plonge le lecteur dans l'exotisme d'un sud disparu. 1906. A douze ans, Justine Tharel quitte avec sa famille sa terre normande pour les rivages lointains de l'Indochine. De conditions de vie précaires en drames éprouvants, elle grandit et devient une séduisante jeune fille au caractère affirmé. Un jour, elle s'éprend d'un Annamite, Cat Tuong, qui s'efforce de la repousser : il sait que leur amour est impossible au regard de sa famille et de la société.
Voir plus Voir moins

Vous aimerez aussi

2 Titre
L'Indochinoise

3Titre
Karine Lebert
L'Indochinoise
Tome Premier
Roman historique
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01096-1 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304010961 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01097-8 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304010978 (livre numérique)

6





A Patrick, encore et toujours.
En souvenir de mes grands parents maternels.
8
PREMIÈRE EPOQUE 1906-1915
AUTOUR DE SAIGON
9
SAIGON
Justine avait sept ans quand elle débarqua
pour la première fois sur le quai Napoléon, à
Saigon, en Cochinchine française, en ce mois de
février 1906. A peine avait-elle quitté le bateau
que la moiteur de l’air l’assommait. Cela ajouté à
l’agitation ambiante et les effluves étranges qui
parfumaient l’air lui tourna la tête et les sens : ce
fut sa première impression de l’Asie. Elle n’avait
jamais quitté la Normandie où elle était née.
Abasourdie, presque effrayée, elle serrait très
fort la main de son frère mais le regard oblique
qu’elle lui lança, loin de l’apaiser, l’inquiéta da-
vantage car l’expression de Grégoire disait assez
sa stupéfaction mêlée d’effroi. Elle avait tou-
jours considéré son frère aîné comme un héros
et elle attachait beaucoup d’importance à son
jugement. S’il avait peur, comme elle, c’est que
ce pays était dangereux, et peut-être avaient-ils
eu tort de venir ? A l’idée de devoir faire le
voyage en sens inverse, le cœur lui manqua : la
traversée avait été très éprouvante. A ce mo-
ment, leur père fit de grands gestes en direction
d’un individu au teint jaune et Justine comprit
11 L'Indochinoise
que, dans son esprit au moins, il n’était pas
question de repartir. Car son père était le chef
de la famille et tout le monde lui obéissait aveu-
glément. Elle ne savait pas si elle devait s’en ré-
jouir ou le déplorer. La chaleur l’empêchait de
réfléchir.
Elle considéra d’un regard grave les habitants
de cette terre lointaine avec leur teint sombre et
leurs cheveux noirs, et faillit pousser un cri en
découvrant leurs dents tout aussi noires et
comme rongées par un mal mystérieux : elle
ignorait que le bétel faisait des ravages sur les
dentitions des Annamites. En fait, elle ignorait à
peu près tout de ce pays et c’est pourquoi tout
lui inspirait un mélange de curiosité et de
crainte, presque d’épouvante car elle pensait,
comme sa mère, que rien de bon ne sortirait de
cet exil.
Bien différent était l’état d’esprit de son père
qui semblait ici chez lui. Tous les membres de la
famille Tharel suivaient en portant des bagages.
A l’exception du père, ils arboraient cet air hé-
bété qu’on retrouve chez tous les voyageurs
malgré eux qui, épuisés et parfois malades, dé-
barquent sur un sol exotique et vaguement me-
naçant sur lequel personne ne les attend et où
leur avenir demeure assez flou. Autour d’eux,
une foule fluctuante et bruyante de coolies, por-
tefaix, saïs et conducteurs de pousse-pousse
leur faisait prendre encore plus conscience de
12 Saigon
leur singularité et de leur désarroi. Quelques fi-
gures européennes leur assuraient cependant
qu’ils n’étaient pas seuls au monde. En cet ins-
tant, Justine trouvait du réconfort à contempler
un visage familier, c’est-à-dire blanc. Ses vête-
ments trop épais étaient humides. Elle avait
l’impression que la chaleur était quelque chose
de solide contre laquelle elle devait batailler
pour espérer avancer un peu comme un obsta-
cle dressé sur son chemin. Elle regarda son
frère d’un air éploré mais il ne semblait pas se
porter mieux.
– Je crois que je vais vomir, dit-elle d’une pe-
tite voix.
– Retiens-toi, Justine. Je ne peux pas bouger
avec tous ces gens.
– Il y a tant de monde ! Et puis ça sent bi-
zarre.
– C’est les épices, déclara son père d’un ton
professoral.
Il prit une profonde inspiration comme s’il
appréciait cette odeur alors que Justine était sur
le point de régurgiter son déjeuner sur le dos de
l’homme qui la précédait. Elle ferma les yeux et
la nausée se dissipa.
– Papa, il faut trouver le Père Marais, inter-
vint Grégoire, voyant que leur père allait au ha-
sard, manquant les semer tous.
– Dans cette foule ? C’est impossible !
13 L'Indochinoise
– Il porte vraisemblablement une soutane,
nous devrions le repérer facilement.
Grégoire sentait la main de Justine pétrir la
sienne en un geste d’inquiétude. Pauvre petite !
Il espérait de tout son cœur que cette nouvelle
vie finirait par lui plaire. Il se mit à scruter la
multitude et, comme il l’avait dit, distingua as-
sez vite la silhouette sombre du prêtre chargé
de les accueillir.
– Là, papa, regarde ! Ça va aller maintenant,
Justine.
La fillette sourit courageusement.
Au sein de la voiture cahotante qui les menait
vers la mission catholique, Justine se sentait
presque en sécurité. Elle ne détournait son re-
gard de l’étrange figure du Père Marais que
pour la reporter sur le spectacle extraordinaire
qu’offrait la rue. Tous les Tharel avaient été
quelque peu interloqués à la vue du Père Marais
qui ressemblait à s’y méprendre à un asiatique.
– Je ne savais pas que ton supérieur serait
chinois, chuchota Barnabé à son fils sur un ton
réprobateur.
– Chut, papa, je t’en prie ! Il n’a rien d’un
chinois, je te l’affirme.
– Si, les yeux.
– Ce doit être une sorte de mimétisme.
Ignorant le sens de ce terme, Barnabé se tut.
Justine partageait son avis : leur hôte ressem-
blait à un chinois. Et sa longue barbe noire
14 Saigon
semblait abriter toute une colonie d’insectes et
de restes de nourriture qui lui soulevaient à
nouveau le cœur. Toutefois, il s’était montré ac-
cueillant avec eux et c’était la seule personne qui
pouvait les héberger gratuitement en attendant
qu’ils trouvent un travail.
– Mon fils, votre venue me réjouit, disait-il à
l’adresse de Grégoire. Nous ne sommes pas de
trop ici. Les conditions font peur mais pas à un
homme vigoureux comme vous ! Encore que
nous sommes privilégiés à Saigon. Que d’âmes
à sauver ! s’exclama-t-il, emporté par un élan
grandiloquent qui arracha un sourire à Barnabé.
Pas seulement celles d’indigènes mais de colons
aussi égarés par la tentation… (Il s’avisa sou-
dain de la présence d’au moins une dame)
Hum… Bref, nous avons beaucoup de travail.
– C’est la raison de ma présence ici. Je suis
très motivé.
Toute peur avait déserté le visage de Gré-
goire : il rayonnait. Justine le considéra avec
tendresse.
Elle se tenait en face de lui, entre ses parents.
Les deux autres garçons et sa sœur aînée se ser-
raient sur la banquette. Remi et Sébastien tra-
duisaient leur excitation par de grands rires et
des exclamations, interrompus par instants par
leur mère qui s’éventait à toute vitesse.
– Tenez-vous tranquilles, les enfants, mon-
sieur le curé parle !
15 L'Indochinoise
– Laissez-les madame, il faut que la jeunesse
s’exprime. Voilà trois garçons enchantés de leur
voyage.
– Oh oui, monsieur ! répondirent-ils d’une
seule voix.
– On dit mon père, leur rappela Grégoire.
Marina, la sœur de Justine, ne disait mot
comme il sied à une jeune fille. Malgré la cha-
leur, elle conservait cette grâce qui lui attirait
bien des hommages. Le Père Marais, en la
voyant, n’avait pu s’empêcher de penser qu’il
aurait été préférable qu’une telle beauté ne
connaisse jamais la terre dissolue de Cochin-
chine. Malgré son sacerdoce, il savait reconnaî-
tre et apprécier la perfection des traits et du
corps quand il la rencontrait. Les deux garçons
étaient un peu turbulents. Quant à la fillette, elle
avait l’air dérouté par tout ce qui l’entourait,
mais rien de plus normal. Il reporta son atten-
tion sur la frêle jeune femme qui était l’épouse
de Barnabé Tharel. Ce dernier semblait taillé
pour connaître l’aventure excitante mais parfois
illusoire d’une nouvelle vie à quelques dix mille
kilomètres de son pays d’origine alors que la
constitution de sa femme trahissait une santé
fragile, peu susceptible de s’adapter au climat
malsain du continent asiatique et à tous les
maux qu’il engendrait. Mais peut-être s’égarait-il
dans son jugement par une première impression
trompeuse et, de toute façon, celui qui lui im-
16 Saigon
portait était Grégoire, chargé de l’aider à la Mis-
sion. Le jeune homme ne semblait pas trop dé-
routé par ce premier contact avec un continent
inconnu et sa bonne volonté faisait plaisir à voir
même si le Père Marais savait qu’elle se heurte-
rait bientôt à la cruelle réalité du monde colo-
nial et indigène.
– Pour commencer, vous allez tous habiter à
la Mission, leur expliqua-t-il. Je préfère vous
prévenir que le confort est spartiate.
– Nous n’avons pas l’habitude du luxe, dit
Barnabé. C’est déjà gentil de nous loger avant
que je trouve des terres à acheter.
Le curé l’étudia d’un air dubitatif.
– Votre fils m’a écrit que vous songiez à de-
venir planteur.
Barnabé se rengorgea.
– C’est exact. Vous savez, j’étais fermier en
Normandie. Le travail de la terre ne me fait pas
peur et je m’y connais.
– Ce n’est pas la même terre ici.
– J’en suis conscient.
– Si je puis me permettre… Avez-vous une
idée de ce que vous voulez cultiver ? Et dispo-
sez-vous d’économies ?
Barnabé entra dans de longues explications
tandis que l’expression de sa femme se teintait
d’anxiété. Justine n’écoutait plus les adultes par-
ler. Elle était bien trop occupée à observer la
ville qui se déroulait sous ses yeux, ville im-
17 L'Indochinoise
mense, étonnante, animée, colorée, sale aussi,
étrange et combien terrifiante !
On appelait Saigon le « Paris de l’Extrême-
Orient » mais, comme Justine ne connaissait
pas Paris, elle voyait cette ville sous un autre
œil. Elle lui sembla tout d’abord débordante
d’activités, de gens, de bruits. Puis, à mesure
qu’ils pénétraient et s’enfonçaient au sein du
quartier français, l’alignement de ses maisons
bâties sur le mode européen, prisonnières des
tentacules exubérantes de la jungle de flam-
boyants, tamariniers, manguiers, fougères géan-
tes, palmiers, hibiscus, agit sur elle comme un
charme puissant. L’agitation du port semblait
loin.
La carriole stoppa face à un bâtiment bas et
long au toit de tôle, assez laid. Aussitôt, un
groupe d’Annamites se forma pour les regarder
descendre. Barnabé les ignora tandis que Sébas-
tien et Rémi se mettaient à glousser. Martha et
ses deux filles conçurent de la gêne à être ainsi
dévisagées jusqu’à ce qu’elles disparaissent au
sein de la Mission, poursuivies par des com-
mentaires incompréhensibles et de grands rires
comme si elles se promenaient en jupon.
– Désolé pour cet accueil. Vous vous habi-
tuerez, fit le Père Marais.
Martha se demanda ce qu’il entendait par là.
Un prêtre déplia sa longue silhouette pour
venir à leur rencontre du fauteuil en osier dans
18 Saigon
lequel il rédigeait des notes. Lui aussi paraissait
avoir une goutte de sang asiatique dans les vei-
nes. Barnabé se demanda, non sans effroi,
quelle nourriture on servait ici : finirait-elle par
plisser les yeux de tous ses enfants jusqu’à les
faire ressembler à ces épouvantails qu’ils ve-
naient de croiser ? Justine et les deux garçons
étaient subjugués par le teint jaune de leur hôte,
par sa maigreur et les multiples rides de sa peau
qui semblaient tracer tout un itinéraire dans la
brousse.
– Je suis le Père Vanier, dit-il aimablement en
leur faisant signe de s’asseoir. Vous devez être
épuisés après ce voyage. Quelqu’un va venir
avec de quoi vous désaltérer.
– Fait-il toujours aussi chaud, mon père ?
demanda Martha en agitant son éventail sans
trouver d’apaisement.
– J’ai bien peur que ce ne soit pire en période
de mousson. Savez-vous ce qu’est la mousson ?
– Non.
Il les regarda avec compassion.
– Eh bien, vous apprendrez vite. La chose la
plus importante ici est de se protéger du soleil.
N’oubliez jamais, absolument jamais, de sortir
avec un chapeau. J’ai connu des gens impru-
dents foudroyés par une insolation. Il faudra
vite vous procurer un casque en moelle d’aloès
certes guère seyant mais la seule protection
qu’on connaisse contre ce soleil qui tue.
19 L'Indochinoise
– Mon Dieu ! fit Martha.
– Je ne veux pas vous efrayer, madame.
Mais je vois là une ombrelle bien peu couvrante
pour le soleil d’Asie. Le mieux est de toute fa-
çon de ne pas sortir de chez soi durant les heu-
res les plus chaudes de la journée. (Un serviteur
entra avec un plateau). Que désirez-vous boire ?
De l’eau, du jus de fruits ? Nous ne servons
évidemment pas d’alcool ici. Il faudra d’ailleurs
vous méfier de l’eau… Pas celle de la Mission,
je vous rassure. Ah, et aussi les moustiques !
Le Père Marais prit la parole. Il voyait
l’anxiété imprégner les traits luisants de sueur
de Martha et de Marina.
– Il existe toujours des moyens pour venir à
bout des désagréments de ce pays. Nous les
connaissons tous. Mais l’Indochine ne recèle
pas que des périls. C’est un beau pays. Cepen-
dant, l’Annamite n’est pas d’un abord facile,
mon fils, c’est un fourbe dit-il en s’adressant à
Grégoire.
Le domestique était encore là. Martha espéra
qu’il ne comprenait pas leur langue.
On leur alloua trois petites chambres dé-
pouillées dans lesquelles on aurait pu faire cuire
un cochon normand, se dit Barnabé en y en-
trant, car toute la chaleur de la journée
s’accumulait dans les pièces comme de gros
nuages de vapeur. Martha en partagea une avec
son mari tandis que Marina allait dormir avec
20