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L'innocence massacrée

De
115 pages
La maladie n'est jamais nommée. Les deux sœurs n'ont jamais eu le même langage, alors qu'elles portent le même nom et ont vécu sous le même toit et dormi dans le même lit, pendant si longtemps. Ni l'une ni l'autre n'ont le souvenir de s'être querellées avant ce qui les a séparées. La vie a été cruelle avec la plus jeune. L'aînée a pu sortir du gouffre où elle tombait à chaque fois, alors que la plus jeune aura passé une partie de sa vie dans un gouffre. On peut toujours accuser les autres. La société. Jana est considérée comme invalide pourtant elle a toute sa raison. La maladie de Jana est aussi celle de Aniela. On ne peut pas, ne pas souffrir quand on sent que l'autre souffre. Cette maladie pour Aniela n'est pas vraiment une maladie.
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ROMAN











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Téléphone : 08 90 71 10 18
Télécopie : 01 48 07 50 10
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contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-6711-2 (fichier numérique)
IS-6710-4 (livre imprimé)
MONIQUE DURACHTA

7 L'INNOCENCE MASSACRÉE
8 MONIQUE DURACHTA





Regarder quelqu’un, c’est ne pas oublier qu’on vit.
L’autre ?
C’est parce qu’il y a l’autre, qu’on sait qu’on vit.
L’autre ne peut pas être un mur. Et pourtant partout
où l’on va, on se retrouve devant un mur. Ce mur
devant lequel, on s’obstine à poser son regard pour
parfois croire que peut apparaître quelqu’un. Et
personne n’apparaît. Le mur ne parle pas. Il reste muet.

Jana est assise sur une chaise. Elle voit le vide qu’il y
a devant elle. Une femme s’est suicidée. Puis une autre.
La mort est quelque chose qu’elle guette. De sa fenêtre,
elle voit des toits. Elle habite trop haut. Ce mal qui la
ronge, elle ne sait pas que c’est un mal. Elle se sent
terriblement seule. Abandonnée. L’abandon la
possédait. Il avait fait d’elle, une exilée.
Sur la place où elle promène dans la journée, il y a
des pigeons et un manège mais il n’y a pas d’air de fête.
Le manège tourne. Tourne. Il n’y a qu’un seul enfant.
Elle peut garder les yeux ouverts. Elle peut les fermer
aussi. Sa tête tourne, au bout d’un moment. Il n’y a plus
d’enfant sur le manège.
Les passants vont et viennent. Ont-ils une
conscience ? Qui en a une ? Et elle ? Quand le soir
tombe, tous les magasins sont éclairés. Dans les cafés,
d’un autre côté, pas très loin des grands magasins, il y a
des gens. Ceux qui sont assis semblent seulement
s’attarder quelque part. Certains attendent. D’autres
9 L'INNOCENCE MASSACRÉE
s’impatientent. Et d’autres encore ne peuvent plus rien.
Le café, pour eux, tous ces gens, c’est une distraction.
Une distraction de pauvres gens.
Où est-elle la douceur ?
Paris.
Il n’y a plus de pigeon. Le manège s’est arrêté. Malgré
que le temps soit si lent, la vie passe pour Jana. Elle ne
sent pas le vent. Elle frisonne seulement.
Quand la nuit est tombée, on pourrait croire qu’elle
ne respire plus. Le monde est pour elle incolore.
Inodore. Elle s’endort le corps recroquevillé. C’est son
corps qui est inquiétant. Il est frêle.

Avant.
Tout près d’une petite église, elle dort. Personne ne
veille sur elle. Elle aime le marché de la rue Mouffetard.
C’est un beau marché. Ce sont les couleurs des fruits et
des légumes qui sont pour elle si gaies. Peut-être que sa
sœur viendra. Elle l’attend sans l’attendre. Elle a une
sœur et quand on a une sœur, même si on se sent seul,
on sait qu’on n’est pas seul au monde. Mais quand on
ne partage pas une chambre avec quelqu’un, on se sent
seul au monde. On sent le monde petit. Tout petit.
Comme quelque chose de rétréci. Toutes les deux, Jana
et Aniela avaient dormi blotties l’une contre l’autre
pendant si longtemps. Puis la vie les a arrachées l’une à
l’autre. Sans pitié.
La rue Mouffetard est une rue qui monte. Quand on
marche jusque la Place Contrescarpe, on a l’impression
qu’on va quelque part. Qu’on peut atteindre un but.
Atteindre un but est une belle chose. Une grande chose.
Mais ni l’une ni l’autre ne savaient qu’elles pouvaient
atteindre un but puisque personne ne les regardait. Ne
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les félicitait. La place était éclairée la nuit. Tellement
bien éclairée. Et on pouvait y danser sur la terre battue.
Paris c’était une toute petite ville pour Jana et Aniela.
Une ville où les autres n’étaient pas des gens comme
eux. Les gens n’avaient jamais été comme eux. Même
quand elles étaient enfants, Aniela sentait que personne
ne pouvait être comme eux.
L’une et l’autre avaient été longtemps à l’église,
assises l’une près de l’autre. Puis elles n’ont plus été à
l’église. Jana n’avait jamais élevé le son de sa voix. Jana
si délicate. Il n’aurait jamais fallu la toucher. Mais la vie
était là autour d’elle. Les vents étaient parfois tellement
violents qu’ils l’ont emportée très loin. Qu’ils l’ont
déplacée. Pour la jeter comme une bête sur le sol.
Aniela marchait. Marchait. Elle voulait toujours aller
plus loin.
Quand tout était alors fleuri autour d’elles, alors
qu’elles n’étaient que deux petites filles, elles aimaient
marcher à travers l’herbe. Elles évitaient les ronces. Le
soleil les aidait à croire au bonheur. Et les broussailles à
les cacher.
A Paris, elles sentaient la pierre et la pierre, c’est tout
de même quelque chose de bien plus dur que la terre.
Rue Mouffetard, c’étaient des pavés. Mais la terre battue
de la place de la Contrescarpe leur rappelait la cour où
elles avaient été habituées à jouer quand elles étaient des
belles petites filles.
Jana ne parlait pas beaucoup. Elle ne connaît pas le
chemin de la révolte. Elle ne le voit pas. Pour elle, il n’y
a qu’un passage étroit et traverser ce passage, semble
pour elle, difficile mais elle le traverse comme s’il n’y en
avait pas d’autre.
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