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couverture

Collection conçue et dirigée

par Claire Debru

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi, après avoir rédigé sa Lettre au père, Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir.

Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire.

La collection « Les Affranchis » fait donc cette demande à ses auteurs : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite. »

L’auteur

Sans regret, Maxence Caron a choisi depuis quelques années la liberté pour se consacrer à l’écriture, loin des sentiers battus et de la carrière académique qui lui tendait les bras. Après une agrégation de philosophie à vingt-deux ans, une thèse de doctorat récompensée par l’Académie française, de nombreux prix au Conservatoire national de musique et la conception d’un système de philosophie entièrement nouveau (La Vérité captive – De la philosophie), il se consacre à l’essentiel ; ayant fondé aux Editions du Cerf la collection des « Cahiers d’histoire de la philosophie », il poursuit son cheminement littéraire en se tournant vers la poésie (Le Chant du veilleur – Poëme Symphonique) et l’essai (Pages – le Sens, la musique et les mots). Catholique inclassable et méditatif au tempérament de feu, admirateur de Tzara et Claudel, lecteur de Lacan et saint Augustin, Maxence Caron se dérobe à toutes les écoles de pensée et a d’ores et déjà marqué son époque d’une empreinte si singulière qu’elle ne laisse aucun lecteur indifférent : son amour de la langue française, son sens de la provocation, son style à la fois baroque et cinglant font de cet écrivain de trente-cinq ans l’une des figures montantes de l’avant-garde littéraire.

Maxence Caron

L’INSOLENT

roman

les affranchis

images

Audi multa, inde loquere multa

Maxence Caron

Mon pauvre et cher Ami…

Vous voilà donc de toutes les passables et contumélieuses humeurs… Et vous les éployez en d’inquiètes coles… Et vos biles tournent décidément à toutes les âcretés…

Vous voilà finalement mâchouillant vos colifichets et mordant en ces frusques dont vous vous honorez comme d’un accoutrement de pénitence, et cela seulement parce que le désert vous semble vibrer d’un silence dépeuplé. Vous voilà vous-même dépeuplé par l’amertume parce que la renonciation vous apparaît pénible à laquelle vous vous êtes publiquement soumis ces derniers jours – qui sont immortels. Je comprends que vous ardiez du souhait que Maître Poquelin ne diffuse point trop largement cette esquisse qu’à la hâte il délinéa de votre désormais immuable posture et omniprésente impuissance : le croquis est en effet si vrai qui vous conclut discrètement ridicule, et figé entre deux vents contraires… Plaintivement et au milieu de vos grincements interrogatifs, vous me narrez l’affaire dans votre fastidieux et dernier pli… Ce croquis est croquade dont vous me dites le trait, et il désigne la posture dans la contradiction de laquelle vous piétinez vos basques. Que voulez-vous, mon bon, et que me voulez-vous… Vos tragi-comiques émois sont de toujours, et s’il plaît à quiconque de talent d’en brosser l’aporie à fin de dénonciation saine, méprisez donc l’aporie mais non le talent.

Mon pauvre Alceste, dans l’ordre de la sagesse, vous ne valez guère mieux que ce Philinthe contre lequel vous protestez, et vous êtes sans doute même un cas savamment pis. Combien que je n’aie point votre habileté à faire macérer les bilieuses aboulies afin d’en faire jaillir des larmoiements trop sapides ou s’ivrognant d’insipide, bien que je n’aie point cette habitude vôtre de tourner autour des pots vides afin que la durée de la tergiversation me conférât la légitimité de m’asseoir sur iceux, il me serait désagréable de ne pas vous dire une vérité plus ample encore, la seule. Vous avez au moins fait mine de comprendre combien en gratifier le monde est une manière de devoir, mais n’avez pas saisi le grand rire qui en fait la source et en régit les bonds. Vous me consultez ores comme jadis, vous me suppliez désormais comme antan, afin de recueillir de moi, votre ancien maître, ce dont vous n’avez jamais connu, demi-habile que vous êtes, qu’une moitié, et toujours la moins libre. Votre triste figure est immortelle, mais votre maître est fils d’éternité, vous êtes errance alors que je suis pèlerinage, vous craignez la vérité, la choisir vous laisse tout alangouri, tandis que je plains celui qui, à votre instar, craint d’aimer la vérité tout en proférant qu’il la cherche. J’ai été votre excellent professeur, vous fûtes mon élève anhistorique et le pire. Votre paresse était une épouvante, votre lourdeur qui, pour tout être probe, aurait dû constituer un indice, ne vous empêchait pourtant pas de béer après telle image préjugée parfaite que vous vouliez obtenir de votre personne chérie, et après telle gloire apparente que vous vouliez vous donner à votre propos : le mépris d’autrui est chose aisée à n’importe quel prote, mais beaucoup moins l’amour de la vérité qui rend possible que se déploie ce scepticisme. Aussi êtes-vous tombé dans tous les pièges, et n’avez-vous gardé que ce semblant d’audace dont on tisse le négateur de salon, cet homme même que démangent les dartres, érysipèles et autres pustules cholériques, à l’idée de vivre loin de ce qu’il fait profession de détester. Ne criez pas au drame supposé de votre sort : comment voudriez-vous qu’aucun ne s’en vînt au contraire émouvoir au point de trouver motif à rigolbocher s’il entend le dénouement de votre épopée fixe… Un homme – c’est vous – proclame haïr mensonge et dissimulation, une personne – c’est encore vous – fait déclaration de sa dévotion pour la vérité, sans en rien dire par ailleurs. Et à la fin, les grandiloquentes autant que feintes radicalités verbales d’un tel individu – qui, las ! est toujours vous – se changent en souffrance d’avoir choisi la beauté qu’elles prêchent plutôt que d’être bufflé par une femme – une femme…

Vos lamenteries peuvent-elles être regardées sérieusement… : une femme, Alceste, est cette créature oxydable par excellence, dont seul un xanthoptique béjaune parvient à ignorer que les charmes, pourtant très-éphémères, dissimulent les hideurs d’une carogne intraitable. Ainsi, lorsqu’un jupon cache une cantonnière, vos belles phrases s’évasent… Grand-merci Alceste, mais dites-moi s’il vous plaît quand il faut vous plaindre : soit cessez votre discours et de m’importuner que vous n’avez jamais entendu, soit coiffez-vous donc de votre gourgandine à perpétuelle demeure et me libérez ainsi de votre lassant courrier. Les absurdes et obsessives revendications d’une lanternière vous auront bientôt tant fait perdre l’habitude de l’intelligence et de la paix que vous n’aurez pas même souvenir de ce à quoi un jour vous aspiriez et de ce qu’à ce jour vous aurez égaré.

Quoi qu’il en soit, jamais vous ne vous êtes intéressé dans cet amour de la vérité qui rend exorable tout ce qui n’est pas la vérité ni le scintillement que dans les beaux-arts elle donne de soi. Si pourtant vous vous étiez penché sur les conditions logiques et ontologiques qui faisaient de moi votre ami et votre professeur, qui me tiens à l’écart de mes semblables afin de ne pas laisser alentour leur laideur exprimer son jus parasite ; si vous aviez pensé la possibilité qui faisait de vous mon élève, ô imbécile, vous auriez connu du même coup l’amour que la misanthropie reçoit en son sommet, lorsque, ne se commettant avec personne, elle connaît que la vérité contemplée a depuis sa hauteur décidé gratuitement d’être transmise : la connaître c’est donc la transmettre sans s’occuper de rien, c’est la dire sans interlocuteur, c’est rire avec elle seule dans une joie dont profitera peut-être un tiers. Comme il est raisonnable d’insulter tout le monde, mais comme il est véritable d’aller au principe qui rend l’indignation possible… : mon cher Alceste, vous n’avez jamais regardé le lieu d’où vous parlez. Et la générosité de votre maître misanthrope, ma générosité, les largesses d’un homme qui par hygiène esthétique ne fréquente personne – ces éléments ne vous ont-ils jamais été l’occasion d’une question ? Un maître tel que vous se fût gaussé de votre nullité avant que de vous y laisser, abandonnant à vos mollesses le soin d’opérer le tri dans vos orgasmiques contradictions. Vous représentez une risible impasse pour le salut que porte l’insolence et que contient l’esprit de la misanthropie ; vos simagrées à demi fières et mondaines à demi vous campent comme paradigme de tous ces culs-de-sac où la foule apprécie d’enfermer ceux dont la singularité la hante.

A cause de votre infantilisme, la misanthropie a perdu le sens de son sens. Et votre imbuvable coquetterie… L’on eût dit d’un pubère qui à proférer une vérité craignît de voir poindre sur sa lèvre une bube… Car vous êtes bien l’un de ceux qui mettent tout de même des heures à dire son cas à un plumitif minable… Autant dire que vous ne direz donc jamais la vérité à personne. Ou pire : vous êtes celui qui perd son temps à batailler avec un insignifiant… Vous jugez un Oronte digne de parler d’art… Me viendrait-il de parler littérature avec mon prochain ? Le prochain est imbécile, sinon la Vérité ne serait pas venue en Personne nous dire de l’aimer. Comprenez-vous, imbécile ? Il y a de l’amour dans la décision suprême, sinon pas même je ne vous répondrais. Si cet amour n’était pas entendu, je ne parlerais même pas. Entendez-vous, imbécile ? Que d’erreurs commises…

A la misanthropie vous avez également fait perdre sens en vous en prenant à Philinthe, c’est-à-dire en vous acharnant sur un homme banal, comme si la banalité méritait de recueillir un discours, vous vous êtes acharné sur le pecus afin non de professer l’honnêteté mais de vous donner en spectacle, exactement comme cette femelle hystérique entêtée de ses exhibitions et de ses marquis. Vous essayez de séduire les petites gens impressionnables qui vous veulent pour ami, et Célimène n’essaye pas mais séduit les pucerons qui la veulent dans leur lit. A vrai dire, quel beau misanthrope vous faites, mon pauvre Alceste : peureux avec les petits puissants, écrasant avec les grands faibles, amoureux d’une jeune veuve qui entend s’épuiser en bavardages, tapant dans la jérémiade ombilicale lorsqu’il s’agit de suivre la vérité que vous affirmez désirer, étalant les douleurs de votre cohérence lorsqu’il s’agit de rejoindre la thébaïde que personne ne vous force à prêcher… Le beau prédicant tartuffe…

A Poquelin il plut de parler de vous, mais il en discourut assurément avec parachronisme. Pour moi je vous place en face de ma figure, qui est regard pour l’Eternité. Au milieu de chaque agora maint s’est heurté au chagrin de votre satisfaite opilation, et combien vous ont vu profiter du fond d’un atrium pour jeter vos méfaits et défaits regards ; vous avez traversé toutes les époques et tous les salons, vous avez animé les intentions des grands sots qui ont cru devoir se commettre avec l’art tandis que ce dernier nous enjoint de les oublier au plus vite, de même que votre chétivité de pensée nous demande de ne retenir de vous que le jocrisse échalas d’indécisions et de contradictions jobardes. Vos guêtres ont partout traînassé, vous êtes de partout, et l’on s’égratigne à vos maigreurs, et l’on se cogne à vos anguleuseries au coin de chaque ruelle qui s’ouvre sur une impasse. Quantes fois avez-vous fait le tour de chaque temps devant qu’une fois pour toutes, malgré les avertissements que ma sagesse misanthrope prodiguait à vos langueurs tandis que vous ne vous crussiez pas encore capable de vous dégrader dans les féminités de l’anthropophobie – quantes fois avez-vous fait le tour de chaque époque avant qu’un peintre ne croquât les ridicules de votre cuistrerie et votre génie de l’entre-deux-chaises… La récurrence et la sempiternité d’un caractère de raté ne se tiennent pas sur le même plan que l’éternité d’un regard de vérité.

Aujourd’hui, après tout ce que je vous ai appris, à vous dont l’esprit a toujours été passablement en retard sur vos artères, aujourd’hui, après tout ce que je vous ai transmis au sein d’une amitié distante mais stellaire, dont je constate que rien ne vous reste – aujourd’hui d’une missive vous me venez pleurnicher au colimaçon. Je suis de votre âge et vous savez, que contrairement à vous dont l’esprit toujours nie et se plaint de ce qu’il choisit, vous savez que j’ai traversé l’histoire à l’inverse de vous, car, pendant que vous ne savez pas au nom de quoi vous geignez, j’ai parcouru le temps en laissant la grâce de ce qui le contient creuser en son cœur l’aspect de l’éternité dont je reçois les arrhes, je regarde l’aimante imperturbabilité de ce qui est, de ce qui aime, de la vérité qui malheureusement n’est pas aimée, sachant les jouissances de l’amour dont, vivant en retrait des sociétés trop humaines, je recueille les joies. Cette retraite, que vous, l’épais dadais empucelé, prenez pour une bretêche imaginaire, est un domaine qui est vôtre mais que vous connaissez si peu pour que vous vous endeuilliez ainsi de l’avoir choisi parce que vous l’aviez par bravade opposé à l’attifet d’une bagasse… Imaginez l’affronterie de ceci : un homme s’accable des règles qu’il s’est édictées, et, bien que conduisant à la liberté, ses propres ordonnances l’accravantent. Cet homme c’est vous. Et vous baisez la niaiserie. Mécontent d’avoir décidé d’être à vous-même votre propre altercat, vous n’avez de cesse que vous ne vous soyez présenté à tel quidam en fanfaronnant votre idiosyncrasie – ce qui équivaut à demander au passage que le tout-venant vous récompense avec flagornerie en promettant son insincère admiration au monachisme mondain que votre fantaisie lui met sous le nez au moment même où elle lui jure que demain elle sera au désert.

Dégouttant parmi vos affres, affligé de vos infructueux paradoxes, avez-vous seulement aperçu le renversement des choses que l’histoire déroule imperturbablement, avez-vous vu l’outre-modernité conflagratrice ? Car la misanthropie n’est plus un objet de question, elle doit être bien comprise car elle est un sujet de nécessité. Or, à cause de votre déplorable parangon, la misanthropie a perdu l’acuité de son regard, avec une mine janséniste et cafardeuse elle se sera dispersée en paralogismes, elle aura aussi montré combien est hypocrite l’absolutisme moralisateur qui, ayant perdu la faculté de rire, peine à remettre à sa place une catin. A cause du puant paradigme que vous imposez, la misanthropie n’a finalement jamais été qu’un retard sur ce qu’elle aurait dû être. De ce que je vous apprenais vous ne retîntes qu’une envie de défier les petites gens mais point le grand souffle qui permet, en renversant tout sur son passage, anarchistement, spirituellement, de renouer avec le lieu d’où l’âme reçoit la vertu de son regard lorsqu’il ne se cherche qu’au séjour de vérité et qu’il proclame sa lassitude de ce qui n’est pas éternel. Vous êtes de ces mauvais couchés qui, non satisfaits de tourner en dérision leurs attitudes afin d’avoir illusion que la pitié ainsi suscitée se transmue en tendresse, derrière eux et leurs écarts d’imagination entraînent en leurs pétrins de cancre la grandeur d’une sagesse.

Certes, la misanthropie et l’insolence véritables ne se font guère de souci concernant les apparences qu’elles laissent d’elles aux chalands ahuris qui se regroupent et badaudent autour des formes plus ou moins embâtardies de la dignité qu’elle défend ; certes, le salut de l’insolent se fait dans l’indifférence de l’opinion que l’on porte sur lui ; mais, et tout votre problème est là : non seulement vous n’êtes pas du tout indifférent à l’opinion que votre poulailleux avantage caquette à votre endroit, mais également et par cet échec envers la sainte indifférence qui est le premier principe de la sagesse, vous associez la cohérente insolence de la misanthropie à une pathologie puisque vous montrez un visage malheureux lorsqu’il renonce aux faux-semblants et se décide à se tourner vers une vie attentive, contemplative et véridique ; vous vous résignez à prendre une retraite loin des fanfreluches et indéfinités volontaires d’un monde en inexorable déperdition mais vous ne vous réjouissez pas de l’habitation intérieure qui, recueil d’art d’infinité, s’ouvre à votre native capacité d’homme à accueillir pleinement ce dont depuis toujours vous êtes tissé, à vous désaltérer à la source qui vous contient dont quelques gouttes vous sont données.

Alceste vous errez.

Alceste vous êtes vagabond chez les fous.

Alceste, ne vous ai-je pas tout appris pour que vous renonciez à la folie de vouloir régler un hôpital de fous… Mon pauvre Alceste, vous ai-je pas enseigné l’art de vous taire et de parler selon que l’exigent les rythmiques et dynamiques volontés et désirs du saint hôte de l’âme… Mon cher Alceste m’écouterez-vous si je vous écris la divine comédie du misanthrope ? Me lirez-vous si je vous montre comme on montre le mouvement en marchant, si je me fais moi-même le phénomène d’un roman de formation que je vous écrirai car la tradition orale ne suffit pas à ce dont vous avez une fois de plus manqué toutes les étapes, et ne suffira plus à une époque où le salut passe par l’insolence ? Etant un misanthrope dont l’anarchisme spirituel et l’insolence mystique sont accomplis depuis longtemps – et dont vous savez que l’on peut à l’envi vérifier les diverses manifestations concrètes, ce dont vos continuelles frilosités se sont abstenues qui prennent souci des conséquences – vous devinez que vous enseigner m’est une plaie. La complaisance avec laquelle je me laisse aller à vous former une fois pour toutes – soit à vous remettre en cette lettre l’Enchiridion de votre croissance vers le Principe où la joie de misanthropie se donnera à votre esprit en effaçant les atermoiements de fin d’études auxquels les blandices d’une Célimène furent capables de vous renvoyer – cette complaisance avec laquelle je décide de vous former après la confusion dont vous avez satisfait les soudards et la navrerie dont vous avez gratifié un petit monde qui se sent victorieux, constitue pour moi une manière de vous dérouter dès le commencement en vous montrant combien la misanthropie remise à son principe peut – d’un amour paradoxal qui à l’instant vous est une énigme – et sait croire suffisamment en l’homme pour qu’un médiocre tel que vous soit estimé capable de parvenir jusques à ces cimes où l’on mésestime amoureusement son prochain.

Je n’ai aucune tendresse pour vous, j’ai de la conséquence pour la Beauté que je chéris. Il ne m’est pas indifférent que vous lui plaisiez ; mais vous, vous m’êtes indifférent. Vous comprendrez peut-être, bientôt, plus tard, bien tard… Vous comprendrez la différence entre l’aristocratisme impuissant car mélancolique et l’aristocratisme amoureux car insolent et mystique. Vous verrez plus tard, et peut-être tellement tard… Imbécile…

Votre misanthropie de mi-cuit est fort insuffisante pour affronter jà les contrariétés de boudoir et répondre aux pesanteurs des estramaçons salonniers. Comment l’imaginez-vous donc capable, votre humescente bile, de décocher l’efficace d’un trait ou d’affliger aucunefois une époque telle que cette totalitaire épouvante s’étalant au siècle-là, cette moderno-modernité qui dévore ses enfants, cette saison atomique et atomisée, l’âge des guerres intégrales, l’ère des génocides visibles ou invisibles, le siècle des machines, de l’électron mué en Mère Nique, des amitiés sans visages, de la démultiplication des anonymes implorants, et de cette globale dépolarisation où le haut est mis à bas afin que par voie démocratique la nullité devienne masse volumique… Comment estimez-vous les hasardeuses coctions et les endogènes margouillis de votre pituite et de votre bile noire, de votre sang et de votre jaunasse cole, comment concevez-vous les arbitraires accents de votre quatuor humoral dont vous êtes tant absorbé à n’écouter et suivre que les syncopes et soupirs concertés… Comment supposez-vous votre indolente insolence de mignon adroite à découvrir la voie de pensée dans le marécage de cette ère que je vous désigne superlativement car douceâtrement périlleuse et que vous, tendu par le souvenir de la dernière croupe que vous vîtes tanguer, ne regardez même pas… Et comment eussiez-vous l’audace de persister dans votre misanthropie de marmot quand celle-ci consiste à crier une doctrine que non seulement vous ne possédez en rien, tandis que le peu que vous détenez se fonde sur la fierté que vous mettez à échauffer vos biles…

Il est une ère, mon bon, où vos grands chevaux ne galopent plus seulement dans les déjections plurielles de leur propre stupidité ou dans la légèreté de quelques inoffensifs impertinents, mais où se dresse un obstacle qui fait petit-lait les cholères de votre atrabile. Cette époque plus noire que vos intestines mélasses, vous allez la regarder et sous mes yeux la regarder fuir devant les signes que portent mes paroles. Après l’épreuve seulement, à vos entrailles je donnerai des onguents : vous verrez alors les chemins où l’on comprend combien si l’on n’y entend rien le silence n’est qu’un témoignage de la surdité humaine, et lorsque vous aurez vu le chœur symbolique des musiques où l’âme naît à la conscience de ce qui l’excède, vous entendrez en cette âme la force de l’esprit qui la constitue, vous verrez la liberté de ce chœur mystique dont, comme Goethe, je réserve la formulation à des désirs remis à leur source et à des appétences transfigurées. Alceste, vous êtes un Faust basset, boniface et badinant, et vous entendrez le chœur mystique après avoir été horrifié par une armée d’homoncules démoniaques, sortis de leurs ampoules, un ost infernifère dont je vous montrerai que l’exorcisme est la confirmation de l’âme dans l’omniprécédente immensité du rire hagio-pneumatique. Vous n’entendrez le chœur mystique qu’après avoir appris la vibration des chœurs symboliques, après vous être laissé apprivoiser par le sens du silence si que ce dernier vous aura révélé que, surabondant, il possède un visage. Il ne se donne qu’à ceux qui acceptent l’épanouissement dans ce que dit la musique – éducation et élévation oubliée.

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