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L'Interstice

De
267 pages
Un roman profondément humain Une réflexion sur la dégradation de la nature par l’homme, sur la menace du bouleversement atmosphérique Un jeune audois, Guilhemn, perd ses parents à l'âge de sept ans. Il est alors élevé par sa grand-mère, Marion, dans la magnifique région des Corbières. Celle-ci lui inculque des valeurs fortes comme le respect de la vie, et l'instruit également sur l'histoire locale, qui ne manque pas de ressources. Il apprend ainsi que les hommes sont arrivés au summum de leur anéantissement : ils polluent l'air et l'eau, déciment les animaux et asservissent les peuples qui osent vivre différemment. En l'an 2012, un choc climatique et magnétique rendra obsolète leurs futilités.
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2 Titre

L'Interstice

3Titre
Mossane Diomé
L'Interstice
Métamorphose
Roman de science-fiction
Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2008
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-01138-8 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304011388 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-01139-5 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304011395 (livre numérique)

6





Je dédie ce roman aux Grands Hommes qui osent
encore penser q’un autre monde puisse renaître ou être et
qui se battent pour la sauvegarde des éléments qui nous
maintiennent en vie.
Je remercie particulièrement M. Alain Riols pour ses
précieux écrits sur les Gentilshommes verriers, ainsi que
pour sa bienveillante contribution.
. 8






Dans le lointain, les cloches d’une petite
église faisaient vibrer le ciel baigné de lumière,
les cigales produisaient un tintamarre où ses
pensées se perdaient.
La chemise collée à la peau, il avait du mal à
soutenir l’ardeur du soleil, son teint bruni et
tanné avait la couleur du pain d’épice que sa
grand-mère préparait quand il était petit.
Il était comblé de flâner seul dans la garrigue,
humant le parfum du thym, de la menthe sau-
vage, du romarin et autres plantes qui enchan-
taient l’air environnant. Il affectionnait faire
glisser les plantes entre ses doigts pour en
conserver le parfum.
Sa grand-mère savait si bien préparer des
philtres de guérison, quand, dans sa quête de
connaissances ou de reconnaissances il
s’aventurait sur des chemins escarpés, où les
jours de grande chaleur, il ne sentait pas le soleil
lui mordre la peau. Comme il l’aimait sa grand-
mère, elle possédait le don de soigner les maux,
ceux du corps, comme ceux de l’âme. Elle lui
racontait ses histoires de petite fille où il imagi-
nait ses bribes de vie.
9 L'Interstice
Marion lui décrivait la vertu des plantes, de
leurs dangers, comme la Corroyère (Coriaria myr-
tifolia) que l’on appelle Redoul, herbe des tan-
neurs, en Provence, la Coriamyrtine un glucoside,
qui avec un alcaloïde appelé : la Coriarine, sont des
substances hautement toxiques contenues dans une
plante relativement commune dans le midi méditerra-
(1)néen.
D’une hauteur de 1 à 2 m, elle se reconnaît
facilement à ses feuilles opposées, légèrement
vernissées et surtout à ses fruits charnus noirs
et luisants ayant à maturité l’aspect d’une mûre,
pouvant être confondue par les enfants, malgré
sa totale dissemblance.
Des cas d’intoxication ont été maintes fois
relevés dans les Corbières et une ingestion abu-
sive de baies de redoul peut entraîner la mort.
On raconte que, des soldats de Napoléon, pris
d’horribles spasmes après avoir mangé impru-
demment les fruits de la plante, en moururent.
Elle le mettait en garde sur la toxicité de
l’herbe des tanneurs, le Redoul, elle lui indiquait
que tout en demeurant toxique, son tanin ser-
vait à la fabrication des cuirs et au traitement
(2)des peaux. Chaque jour, elle lui assurait de

(1)Informations de M. Alain Riols
(2)site : les plantes vénéneuses des Corbières par M.
Patrick Valette, technicien forestier de l’Office des fo-
rêts

10 L'Interstice
nouvelles connaissances, Guilhem ne perdait
rien, assis sur le petit banc de pierre dans la lu-
mière de l’été, un cahier posé sur les genoux, il
consignait toutes les informations de Marion
pour ne rien négliger.
Elle lui enseignait que dans la région du
Causse de l’Hortus se situaient les plus ancien-
enes Verreries Forestières, dès la fin du XIII siè-
cle. Aux Verreries-de-Moussans, une région
plus à l’Est des Corbières dans le canton de
Saint-Pons-de-Thomières, faute de recherches
archéologiques précises, il semblerait que les
verreries de la région n’apparaissent que vers le
emilieu du XV siècle d’après les travaux histori-
ques de Francis de Riols Fonclare dans les an-
nées 1925.
La tradition historique des familles de gen-
tilshommes verriers fait remonter à Louis IX
(Saint Louis) l’autorisation royale accordée aux
enobles et écuyers ruinés au retour de la 7 Croi-
sade (1248-1254) d’exercer « l’art et science de
Verrerie » sans déroger, sans perdre leurs privi-
(3)lèges et leurs titres de noblesse.
Ne finissant pas son récit sur les verreries fo-
restières, elle lui indiquait l’article sur lequel ses
informations avaient été recueillies, Marion lui

(3)Texte de M. Alain Riols sur les gentilshommes
verriers.

11 L'Interstice
conseillait d’étudier la suite des écrits qui étaient
(4)fort intéressante.
Quand le soleil, les histoires de Marion et la
fatigue l’avaient gagné, il partait dans son ima-
ginaire gorgé de mélodies qui l’enveloppaient
dans une chaude et douce quiétude, ses mo-
ments de siestes se déroulaient dans une tor-
peur enivrante qui l’étourdissait.
Transporté de par les collines aux odeurs de
lavande et de thym, joli tableau rythmé par le
chant des cigales et le tintement lointain des
cloches de l’église, il s’abandonnait à cette
joyeuse harmonie.
Douces scènes où son esprit régénéré avait
alangui son corps.
Sa grand-mère s’affairait dans la maisonnée à
toutes sortes de tâches qu’elle accomplissait
avec joie, elle pétillait de ferveur, une impres-
sion calmante émergeait de tout son être, ce
qu’elle entreprenait ne lui portait aucunement
peine.
Il ne l’avait jamais vu en colère, lorsqu’elle
n’était pas en accord avec lui, elle s’exprimait
clairement et calmement, expliquant que les cris
étaient l’apanage des êtres qui n’ont pas les
mots.

(4)Texte de M. Alain Riols sur les gentilshommes
verriers.

12 L'Interstice
Quand elle désirait se reposer un peu, Marion
prenait un des nombreux livres qui se trouvait
sur la commode et se plongeait dans le récit en
oubliant tout alentours.
Les fabuleuses histoires de M. Marcel Pagnol
demeuraient sa lecture favorite, elle les lisait et
relisait jusqu’à s’en imprégner, adossée au pied
d’un immense olivier, elle était en dehors de son
corps. Son esprit partait vagabonder auprès de
Manon, Jean de Florette, le papet et Ugolin, elle
devinait jusqu’à leurs sensations. Elle éprouvait
un tel épanouissement, les heures pouvaient
s’écouler et n’avaient plus lieu d’être.
Elle trouvait les écrits de M. Pagnol enrichis-
sants et attachants, un esprit pur rayonnant de
souvenirs aux parfums de Garrigue. Récits nés
de l’amour des valeurs, voyages au-delà d’un
monde actuel qui se déformait depuis que
l’homme tentait de s’enrichir au prix de sa pro-
(5)pre existence.
Bel espoir de croire qu’un jour l’homme re-
trouvera la couleur et la chaleur des souvenirs
d’enfance de M. Pagnol, histoires d’un homme
au partage honnête qui transmet son vécu avec
magie.
Marion admirait M. Pagnol, elle ne se lassait
jamais de fusionner avec l’histoire de ses livres.
Quel sentiment ! Le pouvoir d’une aventure au

(5) http://www.marcel-pagnol.com
13 L'Interstice
point qu’elle vous transpose entièrement ail-
leurs.
Jean de Florette, une histoire au milieu des
années 1920, près du village des Bastides Blan-
ches, dans les collines où vivent le papet et
Ugolin son neveu, rêvant depuis longtemps
d’acquérir un mas dont la grande richesse est
une source qui leur permettrait de cultiver des
œillets. Mais, le mas revient à un homme de la
ville, Jean de Florette et à sa fille Manon.
Un long chemin attend Jean de Florette. Le
papet et Ugolin vont tout mettre en œuvre pour
arriver à leurs fins, entre autres, ils bouchent la
source. Le père de Manon ne soupçonnant pas
tant de méchanceté, s’échinera jour et nuit en
tentant de faire pousser quelques œillets et au-
tres. La terre demeurait toujours aussi sèche et
très difficile à abreuver.
Tant d’efforts pour aboutir à la mort du père
de Manon. Plus tard, elle avait pris conscience
que la source avait été interrompue par la mal-
veillance du papet accompagné du pauvre Ugo-
lin.
À ce moment du récit, des larmes étaient ap-
parues sur le visage de Marion, une colère
muette avait fait battre son cœur. La source de
nouveau libérée avait provoqué un sursaut chez
Marion qui se mit à exprimé un cri de colère, si
bien, qu’elle réveilla Guilhem qui entreprit une
recherche dans la maisonnée, se souvenant que
14 L'Interstice
son endroit favori était l’olivier, du pas de la
porte il l’appelait :
– Marion… Marion… Marion reviens parmi
nous, sors de ton livre, laisse Manon, Jean de
Florette, le papet et son Ugolin dans la garri-
gue !
Il s’écoula un bon moment avant que Marion
ne prenne conscience que ce bruit dans le loin-
tain n’était que la voix de Guilhem.
Elle avait toujours beaucoup de mal à
s’extraire des livres de Monsieur Marcel Pagnol.
Quand Guilhem arriva à ses côtés, elle eut un
regard boudeur, puis elle lui adressa un large
sourire.
– Ne t’en fais pas, je me sens bien au centre
des personnages et j’oublie tout.
Pour excuser sa brusquerie, Guilhem mit ses
bras autour de son cou et couvrit ses joues de
baisers.
– Je ne voulais pas te déranger, j’étais inquiet
de ne pas te voir dans la maison par une telle
chaleur.
D’un geste de la main, elle lui frictionna la
tête en souriant, soulagé, il était reparti à ses oc-
cupations.
Marion s’était replongée avec ferveur dans
l’aventure des Bastides Blanches pour appren-
dre le malheureux dénouement qui guette les
cupides et les âmes torturées par la possession
du bien d’autrui.
15 L'Interstice
Le papet avait quitté ce monde le cœur dé-
truit d’avoir provoqué la mort de Jean de Flo-
rette, qui n’était autre que son fils, Ugolin s’était
pendu par dépit amoureux en apprenant que
Manon avait pris pour mari l’instituteur du vil-
lage.
Ils avaient semé les graines de leurs envies
sur la terre d’un lien familial, qu’ils avaient assé-
ché de leur bêtise, pour finalement la nourrir de
leurs corps.
Guilhem réapparut, resplendissant dans la
lumière, elle donnait à la couleur verte de ses
yeux une nitescence irréelle. Marion lui indiqua
qu’il pouvait prendre place à ses côtés, elle lui
apprenait à sélectionner différentes plantes sus-
ceptibles de soulager.
Il s’émerveillait devant les vertus de la lavande
qui calme et parfume délicatement certains
plats, soulage la migraine et fortifie l’estomac.
Elle lui racontait l’histoire de la menthe qui
aromatise le thé, stimule, rafraîchit et soulage la
migraine, qui embaume le taboulé et les viandes
rôties qu’elle lui préparait. Elle voulait lui in-
culquer l’art et la manière de se pencher sur ce
que la Provence avait à leur offrir en partage.
Elle lui expliquait les vertus du romarin énergéti-
que, bénéfique pour le cœur, qui combat les
douleurs musculaires, sert aux marinades et à la
note fantastique qu’il apporte aux gelées.
Il ne perdait rien, buvant ses paroles, calme-
ment, Marion lui enseignait la provenance du
16 L'Interstice
nom latin de la sarriette (satureia) qui veut dire :
« satyre » Dieu moitié homme et moitié bouc, la
sarriette qui aime le soleil et qui est aussi stimu-
lante que Marion quand elle fait chanter les
bonnes soupes réconfortantes.
– Tu vois Guilhem, qu’avec une telle richesse
nous ne pouvons que nous extasier et nous
n’avons pas le droit de détruire ce joyau.
Elle continuait en lui définissant le basilic qui
illumine les sauces tomates, le pesto, qu’elle éla-
borait avec la complicité heureuse de Guilhem.
Ce basilic qui combat les maux d’estomac ainsi
que les nausées, du nom grec (basilikon : petit
Roi ) dont l’odeur d’anis et de girofle est très
(6)agréable.
Marion lui faisait découvrir tout son savoir
avec la fraîcheur de sa voix, cela avait sur lui un
effet hypnotique et revitalisant.
Ils étaient assis dehors sous le chèvrefeuille
odorant, le soleil dessinait alentours un halo de
couleurs, comme si les fleurs du midi s’étaient
données rendez-vous en leur honneur.
Pour Guilhem le temps n’avait pas
d’importance en cette période de vacances, il
pouvait consacrer ses moments de détente à
comprendre et apprendre la nature pour mieux
la respecter.

(6)site : http://www.aromalium.com/index.php?Aro
Id=111e03bf8157b2fe5a0ebe387f06766c

17 L'Interstice
Marion continuait son cours avec une fébrili-
té contagieuse :
– Maintenant, passons à l’estragon et demain
nous verrons bien !
Elle lui exposa les bienfaits de l’estragon qui
peut servir à conserver une haleine fraîche, qui
stimule la digestion, dont les feuilles peuvent
être séchées.
– Moi, je parfume les volailles et les poissons
que tu aimes tant. Le vinaigre que tu vois dans
ces bouteilles est aromatisé avec l’estragon.
Elle lui désignait le vin aigre qu’elle confec-
tionnait pour les amis et quelques voyageurs en
recherche de saveurs.
– Tu sais le nom latin de l’estragon signifie petit
dragon (dracunculus) Pas trop estourbi par toutes
mes descriptions ?
Guilhem :
– Non sûrement pas, je suis fasciné par les
pouvoirs que la nature génère.
Marion :
– Je souhaiterai que tu inculques ce que je te
lègue à ceux qui ont perdu l’espoir qu’un jour la
nature puisse reprendre ses droits.
– Bon, je continue avec la sauge et ensuite je
te laisse libre. Du latin (salvia) qui signifie (gué-
rir) elle a des propriétés antiseptiques, elle par-
vient à stimuler le système digestif. En Italie,
elle est utilisée pour la préparation à base de
veau, comme la piccata et la saltimbocca. On peut
la déguster en beignet. Selon un dicton proven-
18 L'Interstice
çal qui a de la sauge dans son jardin n’a pas besoin de
médecin, tu as bien noté ?
Guilhem :
– Bien sûr, je n’ai rien manqué, je m’instruis
à tes côtés, bon ! Maintenant je te laisse à tes
occupations.
Guilhem lui fit un gros baiser sur le front
avant de s’éloigner vers d’autres découvertes.
Le mas appartenait autrefois aux parents de
Guilhem, ils avaient trouvé la mort lors d’un
accident de la route, à l’époque (en 1994) il était
âgé de sept ans.
Sa grand-mère lui avait patiemment expliqué
l’histoire des êtres et de leur devenir, que même
au loin des personnes qu’il chérissait le plus, il
avait la possibilité de les conserver au plus pro-
fond de son cœur, cela personne ne pouvait lui
prendre. Qu’il suffisait de penser à eux pour les
avoir à ses côtés dans les moments de solitude.
Progressivement, il avait retrouvé le sourire,
ses yeux avaient l’éclat d’une perle. Souvent le
soir, il se liait à ses parents en questionnant Ma-
rion sur le temps où ils s’étaient rencontrés, ain-
si que sur sa venue dans ce monde en l’an 1987.
Elle lui contait que ses parents possédaient
une réelle complicité, qu’ils aimaient la vie sim-
ple, sans superflus ni subterfuges qui emprison-
nent, qu’ils vouaient un culte à ceux qui respec-
taient les êtres, qu’ils lui transmettaient un sa-
voir riche. Que la beauté des êtres n’avait de
19 L'Interstice
profondeur que dans les yeux de ceux qui pos-
sèdent une âme vertueuse !
Il l’écoutait, son regard était rêveur, Guilhem
avait le pouvoir de se transposer auprès de ses
parents quand Marion lui parlait ainsi.
En 1990, ses parents professaient dans une
petite école de village où ils étaient appréciés de
tous.
Chaque jour était pour eux un nouveau saut
dans le monde enrichissant des petits, ils les
éduquaient à coups d’histoires sur la vie.
De grands amis dans l’enfance, ils avaient
parcouru le même chemin. Ils avaient insufflé
une motivation pour l’école de nature, instruire
les enfants dès leur plus jeune âge sur les beau-
tés de l’immense diversité que nous offrent la
flore, la montagne et l’histoire de la riche région
de Provence.
Aucun jour ne se passait sans émerveille-
ment, les enfants ne manquaient pas de faire
partager les précieuses informations à leurs pa-
rents.
Talairan, petit village où il faisait bon vivre,
les habitants entretenaient une complicité, ils ne
perdaient aucune occasion de se réunir, ils fê-
taient toutes les situations agréables de
l’existence.
Guilhem avait l’éclat du soleil dans le sourire,
sa structure s’était élaborée à force de partage.
Quoi de plus enrichissant pour le petit Guil-
hem ? Il avait pour professeur particulier ses
20 L'Interstice
parents, situation dont il n’avait pas toujours
compris la difficulté, car ils ne lui passaient au-
cune mauvaise note.
Contrairement à ce que ses camarades lui re-
prochaient en lui indiquant :
– Tu as de la chance d’avoir tes parents à
l’école.
Ils croyaient que des privilèges lui étaient
concédés, à quoi il rétorquait :
– Vous rigolez ! Ils ne me cèdent rien et c’est
bien plus difficile que vous le pensez.
Effectivement, l’amour de ses parents lui va-
lait une éducation un peu trop rigide à son goût,
mais l’héritage qu’ils lui avaient légué résultait
de sa condition actuelle.
Guilhem s’était juré de maintenir la ligne de
conduite qu’ils lui avaient toujours enseigné, il
demeurait par ses actes lié à eux.
Marion avait maintenu la voie qui guidait le
jeune garçon, elle excellait dans son rôle de
grand-mère instigatrice de savoir. Quelques an-
nées avant la disparition des parents de Guil-
hem, Marion avait perdu son mari et ils s’étaient
réunis dans le grand mas.
Marion chantonnait en revenant du village,
un grand panier en osier au bras, chargé du bon
pain et autres produits qu’elle n’avait pas le
temps de préparer.
Elle se mit devant la grande table en bois, elle
installa les bocaux pour la confiture. À cette
époque elle préparait les fruits rouges gorgés de
21 L'Interstice
soleil, Marion ajoutait de la vanille en gousse
qu’elle fendait pour en libérer tout l’arôme.
Guilhem arrivait juste, il surprit Marion qui
eut un sursaut.
– Coucou, Mamie ! (Il la taquinait en
l’appelant ainsi) Tu parfumes tout le village avec
ta confiture ?
Marion :
– Déjà de retour, tu ne t’es pas pressé
j’espère ? Pense que tu es en vacances et que le
temps n’a pas de mesure.
Guilhem :
– Ne t’inquiète pas, j’ai pris tout le temps
qu’il m’était nécessaire.
Elle se tenait devant la grande marmite en
cuivre d’où un divin parfum venait caresser les
sens de Guilhem qui tentait toujours d’en goû-
ter les délices.
– Tu vas te brûler, attends, sois patient et tu
auras peut-être le droit de lécher la marmite
quand j’aurai terminé.
Marion taquinait Guilhem à la jeunesse impa-
tiente.
Guilhem :
– Si tu veux, je t’aiderai à transvaser la confi-
ture dans les bocaux.
Marion :
– J’accepte à la seule condition que tu n’en
manges pas la moitié.
Et d’un geste, elle lui avait passé la cuillère en
bois juste sur le nez.
22 L'Interstice
Guilhem protestait :
– Vraiment, tu te conduis comme une petite
fille intrépide !
Elle avait plus de soixante ans et possédait
une vivacité surprenante.
– Mais, il me semble que tu m’entraînes sur
ce chemin.
Guilhem :
– Tu sais bien que je te taquine, je ne suppor-
terai pas que tu deviennes une grand-mère aus-
tère et grincheuse. Alors, demeure telle que tu
es.
Sur ces mots, Guilhem lui fit un énorme bi-
sou sur le front en rétorquant :
– Bon, nous continuons notre mise en bo-
caux où nous jouons à la marelle ?
Il avait éclaté de rire, car à son tour il jouait à
l’enfant.
Marion :
– Soyons un peu sérieux, sinon nous allons
passer la nuit sur nos confitures.
Ils avaient travaillé tard pour finir les bocaux
et tout ranger. Guilhem partageait toutes les tâ-
ches qui incombaient à l’entretien du mas pen-
dant les vacances. Le reste de l’année, il étudiait
et Marion faisait appel à Marcel qui était à la re-
traite.
Quand elle avait besoin de quelques services,
il venait à son secours et ne voulait jamais de
rétribution, il expliquait :
23 L'Interstice
– Je suis heureux avec vous deux, c’est moi
qui vous remercie.
Marcel avait fait son entrée dans la famille à
la disparition des parents de Guilhem, sa venue
avait contribué à maintenir l’équilibre moral et
physique de Marion qui devait assumer le sou-
tien de l’enfant.
Marcel vivait seul depuis longtemps déjà, ja-
mais il n’avait discuté de la disparition de sa
femme. Marion et Guilhem avaient toujours
respecté la discrétion dont il faisait preuve.
Il ne supportait pas l’inaction, tout ce qu’il
entreprenait était mené à son terme, il travaillait
avec une minutie qui frôlait la perfection.
Il prenait le temps jusqu’au résultat désiré, il
recommençait sans se fatiguer avec une tran-
quillité surprenante.
Marion l’avait questionné :
– N’aurais-tu pas été compagnon ou quelque
chose de cet ordre par hasard ?
Très gêné, il avait détourné la question.
– Tu sais que le travail bien fait représente
une grande satisfaction, pour la personne qui l’a
entrepris ainsi qu’à celle qui en profite.
Marcel était un homme robuste, les traits
marqués, le regard profond, d’une personnalité
discrète qui aiguisait la curiosité de Marion. Elle
avait bien tenté durant toutes ses années de lui
tendre habilement des pièges. Mais, il se mon-
trait très adroit pour les contourner.
24 L'Interstice
Devant les tentatives de sa Mamie, Guilhem
lui indiquait en riant :
– Tu es bien curieuse, tu veux te le marier ?
Il avait pris bien des risques de la titiller, alors
qu’elle tenait en main le tuyau d’arrosage du jar-
din.
Elle virevolta subitement et dirigea le jet dans
sa direction.
– Voilà, Monsieur le vilain petit garçon qui
chante un air dissonant !
– Eh bien ! Dis-moi, t’aurai-je annoncé une
vérité que tu ne veuilles entendre ?
En prononçant ses mots, il dégoulinait d’eau,
courant en tous sens dans le jardin, prenant
soin de ne rien écraser sur son passage.
– Bien rafraîchi ? Cela va te remettre les idées
au clair et t’empêcher de dire des bêtises.
Il était sur le point d’aller se changer, mais se
ravisa :
– Finalement, je suis bien ainsi, il fait telle-
ment chaud, ainsi si tu décides de recommencer
je serais prêt pour la douche.
Marion avait baissé sa garde, tout en conti-
nuant d’arroser ses légumes, elle lui annonça :
– Tu es vraiment un grand gamin espiègle,
mais tellement adorable, que je te pardonne.
Guilhem avait repris sa cueillette de haricots
verts, le calme était de retour. Le chant des oi-
seaux était perceptible, les cloches de l’église
retentissaient toutes les heures et Marion avait
25 L'Interstice
repris ses commentaires sur les bouleverse-
ments humains.
– Je trouve dommage, que l’homme dans sa
précipitation à un progrès qu’il ne contrôle
presque jamais, se prenne trop souvent les pieds
dans ses bévues.
– Mais, nous avons besoin d’avancer,
l’évolution ne se produit pas sans erreur !
– J’entends bien ! Mais, vraiment, ne trouves-
tu pas qu’il se produit plus de choses que nous
n’avons besoin, uniquement dans le souci des
producteurs de masse, ils s’engraissent sur le
dos des pauvres gens qui croient en cette néces-
sité, besoin qui n’est qu’un leurre pour détrom-
per leur mal-être ?
– Je suis en accord avec cela, je pense que la
situation actuelle ne va pas tarder à changer ra-
dicalement, la génération à venir devra relever
l’ordre des choses pour survivre.
– Si cela pouvait se produire, la cupidité des
hommes serait moindre et ils deviendraient
meilleurs.
À cet instant, la clochette de la porte tinta,
Marcel fit son apparition dans l’encablure du
portail en bois.
– Coucou, ce n’est que moi, où êtes-vous ?
Du fond du jardin, Marion et Guilhem lui
criaient :
– Viens, nous sommes là, tu veux nous tenir
la conversation, nous refaisons le monde en
ramassant les fruits de notre culture.
26