L'Odeur de bois des taille-crayons

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La vie d'un gamin dans le village de Montmartre dans les années 60... Une intrigue dans une institution catholique et des personnages qui, parfois, le sont moins...


Publié le : jeudi 28 avril 2016
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EAN13 : 9782334124713
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intégrale ou partielle réservés pour tous pays.

 

ISBN numérique : 978-2-334-12469-0

 

© Edilivre, 2016

L'Odeur de bois des taille-crayons

 

 

A, mon épouse qui a connu cette période,

A Edouard

Et Marie-Capucine, mes enfants

Et à ceux qui un jour suivront

Que cette histoire, certes romancée, leur fasse revivre une époque à présent révolue, qui était la mienne et qui sentait bon l’odeur de l’encre violette, des porte-plumes sergent major et… l’odeur de bois des taille-crayons.

Toute ressemblance avec des personnes vivantes ou ayant vécu, ou des situations analogues serait purement fortuite.

 

 

L’église Saint Jean était presque vide.

C’était une fin d’après midi d’automne. Dimanche. La place des Abbesses était déserte.

A l’intérieur, dans une semi pénombre, la lumière ne pénétrait qu’à travers les vitraux du début du siècle. Première église construite en béton, sa présence oppressante était accentuée par la vison du catafalque drapé de noir de sœur Béatrice, jeune religieuse morte subitement à vingt-six ans d’une mauvaise chute.

Ses consœurs à cornettes, les mains glissées dans les manchons de leurs habits ecclésiaux entouraient le cercueil. Elles psalmodiaient des dizaines guidées par le Chanoine Marvel. Celui-ci, coiffé d’un bonnet noir à quatre pans, la barrette, agitait par intermittence son goupillon vers la trépassée.

Germaine Poutin enseignait à l’école catholique attenante. Elle se tenait en retrait, vêtue de noir, le visage caché par un voile de crêpe.

Grande, charpentée, d’une famille de paysans berrichons elle avait conservé le teint du grand air de la campagne. La cinquantaine grisonnante, le visage large, ses yeux bleus cachés par ses lunettes d’institutrice, son seul signe de coquetterie était son rouge à lèvre qu’elle portait en toutes circonstances. Elle en imposait aux élèves de par son air rigide. En réalité, son austérité cachait une grande timidité doublée d’une sensualité profondément enfouie. Catholique dévouée, elle ne manquait pas, lorsqu’elle retournait voir ses parents à Vierzon, de prêter main forte au curé du village en faisant le catéchisme des filles.

Elevée dans les principes, elle avait néanmoins appris à dissimuler sa grande indépendance de pensée.

Alain Dupas, le directeur de l’école Saint Jean était debout aux côtés d’Yvonne Dupas, son épouse.

Alain Dupas, la quarantaine ventrue, le front haut légèrement dégarni comme il sied à sa fonction, se tenait dignement, hochant la tête à chaque variation de la mélopée des nones.

Yvonne Dupas, son épouse, dans la belle trentaine, blonde et replète dégageait malgré ses habits de deuil une féminité attirante.

Plus loin, près du chanoine, se tenait un grand bonhomme rougeaud petite moustache, grosses lunettes, le crâne dégarni, se tenant vouté.

Puis, encore derrière lui, un autre homme, vêtu d’un imperméable, grand, encore jeune, les chevaux grisonnants, coiffé en brosse.

Toute la paroisse connaissait le grand bonhomme rougeaud sous le nom du « père Toussait » C’était pourtant un laïc, mais, si présent à l’église, exhortant les fidèles en déambulant dans les travées à chanter avec plus d’entrain, que beaucoup le prenaient pour un diacre.

Germaine s’imprégnait des chants des sœurs saint Vincent de Paul de la rue Caulaincourt. Leurs longs chapelets terminés par une croix s’entrechoquaient au rythme de leurs mouvements.

L’esprit de Germaine vagabondait.

Parfois, elle échangeait avec sa collègue Françoise Lebeau, d’origine normande, en charge des classes primaires, à propos des élèves dont elle allait hériter lorsqu’ils arriveraient en cours moyen. Les sœurs à cornettes de la rue Caulaincourt se chargeaient du jardin d’enfants, jardin que les sœurs ne manquaient pas de cultiver à grand renfort d’histoire sainte.

Germaine pensait au thé et aux sablés qu’elle avait achetés ce matin à la charcutière sa voisine « la Petite Bretonne » de la rue Tholozé qui vendait parfois des douceurs de sa région : sablés, fars et crêpes.

Ensuite, elle regagnerait le petit appartement en rez de chaussée qu’elle habitait au fond de la cour. Il faisait froid. Il faudrait remonter du charbon de la cave par un escalier escarpé afin de charger la « salamandre » pour la nuit. D’abord verser les noisettes, puis les boulets noirs luisants que le charbonnier de la rue Durantin lui livrait régulièrement dans de grands sacs de jutes chargés sur son épaule.

La messe s’achevait, la famille de sœur Béatrice qui se résumait à une vielle tante venue de Mont de Marsan, allait bientôt s’en aller. Rapidement, le Chanoine Marvel, assisté de Mère Marie Dominique la Supérieure bénit l’assemblée et chacun commença à sortir de l’église en silence. Les sœurs, Germaine, Françoise Lebeau par le haut de l’église dont le parvis débouche sur la place des Abbesses, Alain et Yvonne Dupas par la porte qui débouche via la salle du patronage dans la cour de l’école dont l’autre entrée donne sur la rue André Antoine. Les Dupas disposaient d’un appartement au sein de l’école même, au premier étage, où l’on accédait par un large escalier tournant aux marches usées. Alain Dupas n’avait qu’une volée de marches à descendre pour atteindre sa classe : celle des grands, des cours moyens supérieurs. En descendant encore quelques marches, on accédait à une double cour qui donnait à gauche vers la classe des CP où officiait Françoise. A droite, au fond, en remontant, un autre étage non communiquant allait vers les classes de CM1, l’une tenue par Germaine, l’autre par Isabelle Barlier, nièce d’un évêque connu, qui était redoutée en raison des coups de martinet qu’elle infligeait à tous les perturbateurs et mauvais élèves de sa classe. Les traitements de Germaine étaient considérés comme bien plus doux puisqu’elle se contentait de leur frapper les mollets à l’aide de sa grande règle plate en bois. La répartition se faisant par ordre alphabétique, les noms de A à L étaient attribués à Germaine, les autres à Isabelle Barlier. Vite affranchis par les plus anciens des sévices auxquels ils avaient échappés grâce à la première lettre du nom de leur géniteur, les nouveaux se réjouissaient et compatissaient hypocritement aux malheurs de la seconde moitié de la liste qui avaient eu la mauvaise idée de s’appeler Monfaucon ou Vaporet.

*
*       *

Alain Dupas, le directeur de Saint-Pierre était content de lui. Son école marchait bien, les parents dans l’ensemble satisfaits des résultats scolaires de leurs rejetons. Ses résultats aux examens d’entrée en sixième étaient excellents, ses meilleurs élèves bifurquaient vers le lycée public ; Jacques Decour pour les classiques, Chaptal pour les modernes. Les classiques faisaient du latin, du grec, ou les deux, les modernes seulement des langues vivantes, en plus du tronc commun.

En outre, comme l’école était un établissement privé, bien que sous contrat, Dupas bénéficiait de l’appui bienveillant et financier de l’église.

Cependant, son bonheur n’était pas complet : son épouse, Yvonne, dans la jolie trentaine, ne parvenait pas à lui donner l’héritier mâle dont il mènerait les études jusqu’au sommet de la méritocratie républicaine. Dupas pensait à tout cela lorsque, justement son épouse, d’un coup discret à la double porte doublée de cuir de son bureau, l’ouvrit, passa la tête pour annoncer : « Mère Marie Dominique souhaite vous voir ». Le tutoyant dans l’intimité, Yvonne avait pris l’habitude, parlant de son mari, de ne le désigner que par des pompeux Monsieur le Directeur, l’affublant au passage d’un vous respectueux.

« Faites entrer » dit Dupas.

Se levant-il accueillit Mère Marie Dominique d’un ton jovial, « mais entrez ma sœur, entrez donc »

– Asseyez vous !

Marie Dominique se déplace dans une symphonie de bruits : crissements de sa coiffe à cornettes, frottements d’étoffe de sa longue robe, tintements de son chapelet. Elle s’approche du bureau, soulève un pan de sa longue robe, elle s’assied.

– Et bien ma Mère, que puis-je pour vous dit Dupas.

– Et bien voilà, monsieur le Directeur, je n’ignore pas que vos classes sont pleines et que, pour des raisons pédagogiques qui vous honorent, vous ne souhaitez pas excéder quinze élèves par classes, mais voilà…

Silence.

– Et bien ma mère parlez, je vous prie.

– Il se trouve que nous avons dans nos classes un petit garçon dont l’intelligence particulièrement éveillée pour son âge nous a amenées à le mettre directement en dernière maternelle. Je ne vous dis pas monsieur le Directeur qu’il s’agit d’un génie, non je ne dis pas cela, mais il me semble très en avance pour son âge…

– Mais quel âge a-t-il ?

– Il va sur ses cinq ans.

– Mais c’est très jeune !

– Oui dit la Supérieure, baissant les yeux, en triturant son chapelet, je le sais bien mais…

– Et vous allez me demander de le prendre en première année de primaire. N’y comptez pas ma Mère, toutes mes classes sont complètes et je ne me vois pas faire une exception pour un gamin aussi doué soit-il. Et comment s’appelle-t-il au fait ?

– François Lebeut monsieur le Directeur.

– Lebeut dites-vous ?

– Oui c’est cela.

– Il habite Montmartre ?

– Oui chez sa grand’mère.

– Des parents ?

– Si mais ils habitent en banlieue.

– Des parents donc.

– Oui monsieur le Directeur des parents comme tous le monde, enfin presque, il a été adopté.

– Oui oui bien sûr, bien sûr.

– Bien écoutez ma Mère, je ne vous promets absolument rien, c’est bien entendu, mais je vais y penser, réfléchir et prier, le ciel m’aidera peut être d’un conseil.

– Je vous raccompagne.

Dupas raccompagne Marie Dominique jusqu’à la porte de son bureau. Celle-ci sort de profil à cause de sa coiffe dans un frou frou de tissus.

Dupas, se laisse tomber dans son fauteuil, songeur.

Il ne savait exactement pourquoi mais son instinct et ses nombreuses années de pédagogie lui disaient de donner suite à la demande de la Mère Supérieure. Il s’agaçait de ne pouvoir donner une explication rationnelle à ce sentiment mais c’était ainsi.

Quelques jours passèrent…

Yvonne l’accablait : et bien mon ami vous semblez bien songeur, quelque chose vous tracasse ? Lui demandait elle trois fois par jour.

Dupas répondait en bougonnant.

Cette histoire pourtant anodine lui obscurcissait si bien l’esprit que, de guerre lasse, il s’empara de son téléphone, appela l’école de la rue Caulaincourt et demanda à parler à Marie Dominique.

Celle-ci par miracle n’était pas aux offices et répondit encore essoufflée.

– Oui monsieur le Directeur, m’apporteriez vous une bonne nouvelle ?

– Oui ma Mère, bon, j’ai réfléchi, si vous m’assurez que ce gamin a vraiment les qualités que vous lui prêtez, je veux bien le mettre dans une de mes classes, mais il faudra qu’il suive ! Sinon… je vous le renvoie.

– Oui monsieur le Directeur, je vous en remercie, je vous en remercie, nous en sommes toutes ravies surtout notre sœur Béatrice.

– Béatrice qui est cette Béatrice ?

– Béatrice oh, c’est une jeune sœur qui a récemment prononcé ses vœux définitifs et qui s’est prise d’affection pour cet enfant et qui s’en occupe beaucoup, presque trop j’allais dire, au point que j’ai du lui faire quelques remontrances.

– Ah fit Dupas néanmoins intrigué, bon écoutez ma Mère, je lui ai réservé une place pour la rentrée, êtes vous satisfaite ?

– Oh oui monsieur le Directeur, mais mon bonheur serait complet si.

– Si quoi ma Mère ?

– Et bien si ce jeune garçon pouvait être dans la classe de Mademoiselle Leveau ce serait merveilleux.

– Mais vous ne manquez pas d’audace, excusez moi, ma Mère, je réponds à votre demande par exception et en plus vous avez des exigences, autrement dit je vous tends la main et vous voulez me prendre le bras.

– Humm… monsieur le Directeur, si je vous disais que Mademoiselle Leveau n’y serait pas opposée…

– Quoi, vous lui en avez parlé dans mon dos, je n’ose y croire.

– Vous savez poursuivit Marie Dominique, notre bon Chanoine ne serait pas contre non plus.

– Quoi Marvel aussi, mais tout le monde s’y met, c’est un coup monté, c’est incroyable !

– Vous voyez dit Marie Dominique, tout le monde est d’accord et Françoise Leveau est prête à l’accueillir.

– Bon ça va ma Mère, inutile d’insister, je m’incline puisqu’il en est ainsi mais il va falloir qu’il file doux.

– Ah merci du fond du cœur monsieur le Directeur, Dieu vous en rendra grâce, mais excusez moi je file c’est la cloche qui annonce vêpres, il faut que j’y aille.

Dupas raccrocha et s’affala dans son fauteuil directorial épuisé.

Il s’épongea le front, intrigué par l’insistance des uns et des autres, curieux tout de même, curieux se dit-il et doucement il s’endormit.

 

 

Drôle de gamin que ce François Lebeut, en avance pour son âge ; après que les sœurs de la rue Caulaincourt lui eussent fait également sauter la deuxième année du jardin d’enfant. Ces dernières avaient remarqués son comportement dès sa première rentrée des classes. Une petite fille du nom de Martine Soutarde pleurait de peur d’entrer à l’école. Le petit François Lebeut s’avança vers elle et, d’autorité lui prit la main et lui dit « viens » et la fit rentrer dans l’établissement. Les sœurs, et Marie Dominique s’étaient étonnées de ce comportement, partagées entre la surprise vaguement admirative et peut être une manifestation précoce du Malin.

Lebeut avait des parents d’origine modeste qui vivaient et travaillaient dans des petites sociétés à Asnières, le père dans les chiffres, il avait fait quelques études de comptabilité, la mère dans les écritures, comme elle disait. Pour une raison...

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