L'ombre couvre leurs yeux

De
Publié par

Une jeune femme se présente chez un vieillard solitaire, au plus profond d’un marais. Ce personnage énigmatique va lui conter l’histoire d’Hector, un fils de bonne famille disparu dans des circonstances étranges, une vingtaine d’années auparavant. Mais les plaies peuvent rester vives, malgré le temps. Et la ravissante Aude, au coeur de cette nature inquiétante, percevra bientôt les contours d’un drame qui ne pourra la laisser indifférente. Campant un cadre romanesque séduisant où le mythe (l’auteur reprend les épisodes clé de L’Iliade) imprègne la petite et la grande Histoire à partir d’un canevas très dense qui mêle traumatisme de guerre, vols d’objet d’art, règlement de compte et vengeance de sang dans un Sud aux accents de légende, Elie Treese parvient à décrire la porosité des destinées humaines. Porté par un souffle épique, son récit s’attache à saisir la part d’éclat qui réside en chaque entreprise, même la plus insensée.


Publié le : mercredi 27 avril 2016
Lecture(s) : 0
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782743636388
Nombre de pages : 192
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat
couverture

Présentation

Une jeune femme séduisante se présente chez un vieil homme solitaire, au cœur d’une nature inquiétante, pour obtenir les détails d’un drame déjà ancien. Une vingtaine d’années auparavant, à la suite d’un litige au sujet d’un tableau de maître, de riches collectionneurs, les Monte Cassino, ont été décimés dans l’incendie de la propriété familiale.

Certaines questions restent en suspens : la disparition inexpliquée du fils aîné, Hector, peu avant ces événements, l’incertitude concernant la collection de tableaux des Monte Cassino, peut-être en partie sauvée de l’incendie, et qui attire encore toutes les convoitises.

Dans un cadre romanesque séduisant qui mêle traumatisme de guerre, vols d’objet d’art, règlement de compte et vengeance de sang, l’auteur parvient à décrire la porosité des destinées humaines. Porté par un souffle épique, son récit s’attache à saisir la part d’éclat qui réside en chaque entreprise, même la plus insensée.

 

Elie Treese a publié deux ouvrages, Ni ce qu’ils espèrent, ni ce qu’ils croient (Allia, 2012) et Les Anges à part (Rivages, 2014). L’ombre couvre leurs yeux est son troisième roman.

pagetitre

Pour Anne-Lise

« La pointe de la lance déchire le haut du bras, écarte les muscles, et va, au fond, briser l’os. Il tombe avec fracas ; l’ombre couvre ses yeux. »

Homère, Iliade

I

Je l’ai regardée s’asseoir devant moi, au milieu des odeurs de tabac froid et de citronnelle, et comme elle hésitait encore à poser sa question, j’ai fini par dire sauf votre respect, ma petite dame, vous pouvez vous vanter d’être une sacrée jolie femme, et là d’où vous venez, il doit y avoir pas mal de types qui seraient prêts à suspendre leur existence à un fil, pour avoir simplement le droit de vous regarder un peu dans les yeux.

Elle a rougi sous l’effet de la surprise, puis elle s’est rattrapée en regardant le frêne qui ramenait l’ombre sur le mobile-home. Alors j’ai fini ma tasse d’un trait et j’ai encore dit ouais, c’est certain que si j’avais encore trente ans ou même soixante ans, je ferais tout mon possible pour vous garder ici quelques jours de plus. Et peut-être bien que je vous couperais des fleurs fraîches au petit matin, ou peut-être bien que je vous attacherais à une corde pour vous empêcher de partir, mais c’est certain que j’attendrais pas sans rien faire, vous pouvez me croire.

D’un revers de main, elle a repoussé doucement la mèche brune qui cachait une partie de son visage. Puis elle a souri en regardant ailleurs mais elle n’a pas rougi cette fois-ci, alors j’ai pensé c’est ça avec la beauté, on peut jouer tous les rôles qu’on veut, même les plus ingrats. J’ai encore regardé sur le côté et j’ai pensé non, en définitive, il n’y a aucune mesquinerie lorsqu’on est aussi belle, ni aucune indignité à obtenir ce qu’on veut en échange d’une parole agréable, d’un geste ou d’un sourire.

Puis la toile qui flottait au-dessus de nous a fini par claquer une fois ou deux, sous l’effet du vent, et la petite demoiselle a levé les yeux pour demander c’est une voile de bateau, on dirait une de ces voiles anciennes qu’on voit sur les gravures. Alors j’ai regardé vers le haut, moi aussi, afin de trouver les mots, et j’ai dit oui, c’est une voile ancienne, une de ces voiles qui résistaient à tout et qu’on avait envie de toucher, à chaque heure du jour, comme les jupes des filles. Elle a souri un peu, tandis que l’immense voile s’emplissait de lumière, puis j’ai dit mais celle-ci a fini par se déchirer, à l’entrée de l’estuaire. J’ai dit ouais, c’est toujours comme ça que les problèmes arrivent, avec un peu de malchance, et ce qu’il faut d’aveuglement pour croire que les histoires se finissent toujours bien.

Elle a fait oui de la tête, comme si elle comprenait de quoi je parlais, et elle a sorti un à un ses papiers, avant de demander simplement comment je m’appelais. Alors j’ai répondu Démiurge, c’est comme ça qu’on m’appelle, Démiurge, le vieux Démiurge. Elle m’a regardé avec un air incrédule cette fois-ci, comme si j’essayais de la faire marcher, mais j’ai dit ouais, Démiurge, comme Celui qui trace les contours de l’univers et sait à l’avance la manière dont les choses doivent finir.

 

 

Jon, sur son escabeau, a retiré ses gants jaunes couverts d’esquilles et il a rallumé la cigarette qu’il avait aux lèvres en regardant un peu la rivière qui coulait sous le ciel gris. Puis il a passé délicatement la main sur la coque du yawl, et il a gratté de l’ongle un reste de peinture noire, avant de reprendre le travail avec patience, au milieu des coques de bateaux qui s’étiraient jusqu’à la limite du chantier. Puis le vieux Démiurge a commencé à gueuler, à l’arrière, et Jon a suspendu le geste qu’il faisait pour se retourner dans sa direction.

Il a soufflé sa fumée dans l’air tiède et il a dit quoi encore, qu’est-ce qui ne va pas, nom de Dieu. Et l’autre a commencé à gesticuler à côté de l’escabeau en disant qu’est-ce que t’es en train de foutre avec ce putain de fer en deux, c’est le fer travaillant que tu dois utiliser pour la première étoupe, le fer en deux pour la deuxième et le fer en trois pour la troisième, c’est pourtant pas sorcier. Il a bu encore un coup et il a dit sinon, t’as qu’à prendre directement le pied-de-biche, comme ça, on aura du bois pour l’hiver.

Jon a regardé encore une fois la rivière qui coulait à quelques mètres sur le côté, et il a simplement répondu tu m’emmerdes, Démiurge, avant de changer de fer pour recommencer à taper, sa cigarette toujours au coin des lèvres. Alors le vieux s’est levé et il a avancé en direction de Jon pour dire j’avais ton âge, putain de merde, quand j’ai été initié à l’art du calfatage, et un an après, la plupart des types qui naviguaient dans le coin faisaient la queue pour que je m’occupe de leur rafiot. Il a bu un coup de cette bière qu’il avait dans la main, et il a encore dit ouais, faut dire ce qui est, j’étais pas mauvais comme calfat.

Jon continuait d’enfiler les fils de lin entre les planches avec son maillet, et il a simplement dit hon hon, j’ai pas déjà entendu cette histoire dans une autre vie, ou tiens non, c’était plutôt hier, à la même place, mais avec une bière de moins derrière les oreilles. Alors Démiurge a attrapé Jon par l’épaule, d’un coup, pour le coller contre la coque, et il a dit t’es encore qu’un petit con qui s’amuse à regarder de loin la merde qui tombe, mais t’as tort de prendre ça à la légère, crois-moi, parce que j’ai vu des types qui avaient pourtant des couilles parler avec des trémolos dans la voix de ce moment où l’étoupe finit par jaillir d’entre les planches, laissant l’embarcation aussi fragile et désarticulée qu’un macchabée sorti de la flotte.

Il a tiré un peu sur sa cigarette en regardant au loin le marais qui s’étendait sous le ciel gris et il a relâché Jon, en disant simplement je plaisante pas cette fois-ci, tu peux pas te permettre de rater ton calfatage. Puis il est retourné sur son banc pour déboucher une autre bière avec son couteau, en regardant l’eau calme des vasières. Alors Jon a simplement répondu c’est bon, Papy, je ferai attention, je ferai tout bien comme t’as dit, et en même temps, il continuait de rire de son petit rire de merde, en laissant filer la fumée blanche par la bouche et le nez. Alors Démiurge a regardé de nouveau dans sa direction et il a dit tu ferais bien, petit con, tu ferais bien.

Puis il a encore sorti une cigarette, du paquet qui traînait à côté de lui, et il a dit ouais, j’ai peut-être pas de famille, ni personne d’autre à qui léguer ce rafiot, mais tu peux me croire, je mettrai un point d’honneur à ce que ces planches aient bien le destin qu’elles méritent.

 

J’ai montré du doigt la cafetière en émail, et elle a fait oui de la tête, si bien que j’ai encore servi deux cafés, avec juste un sucre pour elle, et une gouttelette de quelque chose de plus fort pour moi. Elle a touillé sa mixture pendant de longues secondes avant de tremper ses lèvres dans le jus noir. Puis elle a simplement dit il est bon, votre café, tout en reposant le verre sur la table. Et moi, j’ai dû la regarder avec des yeux étranges, comme on regarde le passé en transparence, parce qu’aussitôt j’ai pensé nom de Dieu, sûr qu’il est pas bon mon café, mais ça fait tout de même plaisir d’entendre ce genre de choses, et je sais pas encore ce qui t’amène par ici, ma jolie, ni ce que tu attends de moi en me faisant ce genre de politesses, mais je sais en revanche que ma vie aurait pas été la même si j’avais pu entendre ces mots-là plus souvent.

J’ai laissé la chaleur se dissoudre lentement, en respirant à pleins poumons une fois ou deux, puis j’ai dit simplement je l’ai fait pour vous, quand j’ai su que vous alliez venir. Puis j’ai pris une cigarette blonde dans son paquet et j’ai dit je sais toujours pas, d’ailleurs, ce que vous attendez de moi dans cette histoire. Il y a vingt ans de ça, la grande affaire, c’était les tableaux, mais je crois bien que dans ce domaine, la question a été résolue depuis longtemps. Elle a allumé la cigarette que je tenais entre mes doigts et elle est restée silencieuse, à attendre la suite. Alors j’ai encore dit ouais, après l’incendie, quand les corps ont été retirés de la maison, il est venu tout un tas de types pour remuer la merde au milieu des décombres. J’ai dit au début, on a cru que c’était à cause du petit Corot que le vieux Monte Cassino affichait dans son salon, pour séduire les gens à force de pognon et d’aisance. Mais au fur et à mesure, les types ont commencé à parler à tout bout de champ d’un autre tableau, La Femme d’intérieur, un tableau qu’on n’avait jamais vu, nous autres, mais qui semblait avoir soudain plus de valeur que le Corot lui-même, dont on pouvait pourtant déterminer le prix avec précision.

Elle a fini par lâcher son stylo et détacher ses cheveux, avec cette manière que les femmes ont de jouer avec leur beauté, comme si c’était une chose anodine. Alors j’ai écrasé la cigarette qu’elle m’avait donnée et j’ai dit ouais, tous ces types venaient me voir les uns après les autres, pour essayer de mettre des réponses sur leurs questions mais ils arrivaient pas à croire qu’on était dans un marais oublié, et que tout avait pu disparaître en quelques minutes à peine, comme ces feux de joie qui dissipent d’un coup la folie des hommes. Et puis au bout d’un moment, avec la chaleur, les types devenaient comme des jouets qu’on agite, à répandre autour d’eux une odeur d’alcool macéré, et ils finissaient par prendre le chemin du retour, comme les âmes délaissées qui refusent de se fixer quelque part.

J’ai montré le café, une fois de plus, mais elle a fait non de la tête en regardant un peu en direction du village. Alors j’ai dit ouais, les tableaux, c’était la grande affaire à l’époque, mais si l’histoire des tableaux ne vous intéresse pas, alors je serais bien curieux de savoir ce que vous êtes venue chercher. Elle a tourné son visage vers moi, en prenant un air empreint de fatigue, et elle a dit je viens pour connaître la vérité sur Hector, le fils aîné des Monte Cassino. Elle a dit c’est Hector qui m’intéresse, celui qu’on n’a jamais retrouvé dans les décombres alors que huit personnes en tout, avec les hommes de main, attendaient patiemment dans la cendre le lever du jour comme une nouvelle vie.

 

Le travail allait bien, maintenant, de sorte que Démiurge s’est levé pour rejoindre un peu la rivière. Il a commencé à chanter une de ces vieilles chansons qu’il avait ramenées avec lui, et dont une partie se perdait à chaque fois sous l’effet du vent.

C’est ma bordée, mon équipage

C’est tous calfats, c’est tous calfats !

Puis S/D a fait son entrée, accompagné du Verbe, et il a adressé un salut collectif à ceux qui se trouvaient là, sans obtenir de réponse, avec cette impression seulement de troubler la paix des bateaux sur les traverses de bois clair.

Des sénateurs, des députés

Des charpentiers, des ébénistes

Jon, de son côté, continuait de travailler sur le yawl dénudé. Mais la frappe du maillet était maintenant plus rapide et régulière, si bien que Jon a fini par amener son fil jusqu’au niveau de l’étrave, avant de s’arrêter pour tirer une dernière fois sur sa cigarette.

Mais c’qu’on trouve plus, ça c’est dommage

C’est des calfats, c’est des calfats !

Puis il est descendu de son escabeau et il a rejoint S/D pour lui donner l’accolade, avant de se diriger d’un pas lourd vers la glacière. Il a fait aussi un geste en direction du Verbe, qui jouait avec une espèce de lacet autour de son cou, puis il a envoyé les bières aux uns et aux autres, sans même proposer, et Le Verbe, d’ailleurs, a failli rater la sienne, perdu qu’il était dans l’observation des choses, à mi-chemin entre le terrain et les eaux troubles du marais. Puis Jon est reparti vers sa coque, en buvant un coup rapide, et il a posé la main sur les planches mises à nu, en disant c’est un bon bateau, nom de Dieu, élégant et bien fait, ajusté par un type qui connaissait son métier mieux que personne. Il a touché encore une fois la peau dure de l’étrave, et il a dit ouais, j’aurais bien aimé réussir à faire ça.

Que j’ai vu ma bordée entière

Tous les jours en cracher du sang

Alors Le Verbe s’est appuyé un instant contre un arbre et il a commencé à siroter sa bière, comme un type qui écrit sa propre histoire. Il a dit comme ça, tu vas vraiment partir en mer quand tu auras réparé ce bateau. Il a allumé une de ses longues cigarettes, et il a demandé c’est quelque chose comme l’appel du large, pas vrai. Jon a avalé une gorgée de bière et il a répondu ouais, c’est ça, l’appel du large, tout en regardant l’autre qui souriait maintenant, avec ses airs de mec plus malin que les autres.

Y a plus de calfats, y a plus de calfats !

Le Verbe a encore dit tu devrais réfléchir un peu, tu peux pas te permettre, comme ça, de briser la communauté de destin qui nous unissait par le passé. Il a dit ça n’amènera rien de bon, tu peux me croire. Alors Jon a fini par s’accouder à l’un des châssis qui tenaient la coque du yawl, et il a dit simplement Tobi, c’est Tobi le foutu problème. Il a regardé Le Verbe, de ses yeux verts qui foutent la trouille à tout le monde, et il a dit j’ai une putain de nouvelle pour toi, mec, Tobi est comme de la chiasse étalée sur une vitre, si tu veux redonner un peu, de sens à ta vie, tu ferais bien de t’éloigner de lui aussi vite que possible. Jon a fini sa bière d’un trait et il s’est avancé vers l’antiquaire pour ajouter simplement je me laisserai plus impressionner par ses grands airs, s’il veut continuer à mener la danse, faudra qu’il nous montre de quoi il est capable, et je crois pas qu’il soit capable de grand-chose.

Faut plus d’calfats, faut plus d’calfats !

Puis il a repris ses outils et il a recommencé à frapper rageusement pour faire entrer le fil entre les planches. Et Le Verbe commençait déjà à faire demi-tour, avec sa bière à la main, quand le vieux Démiurge a dit va falloir se planquer un peu les gars, parce que le mauvais temps s’apprête à mettre tout le monde d’accord. Puis l’averse est apparue, un instant après, et chacun s’est ébroué lentement à travers la brume, dans l’air tiède encore saturé de lumière.

 

J’ai chassé une guêpe, sur le côté, qui essayait de franchir la porte du mobile home, et j’ai tiré d’un coup sec sur le rideau de la moustiquaire, pour empêcher les bestioles de rentrer. Puis j’ai balancé les restes de ma tasse dans un massif de géraniums, sur la droite, et j’ai proposé du feu à la petite qui venait de placer une autre cigarette entre ses lèvres. Elle a encore posé deux ou trois questions, en n’oubliant pas de noter ce que je disais sur un bloc, puis son téléphone s’est mis à vibrer, et elle a pris quelques instants pour lire le message qu’elle venait de recevoir.

Alors je me suis levé pour aller remplir la carafe d’eau fraîche et j’ai servi deux verres en disant simplement ouais, mais avec ça, je vois toujours pas bien ce que je viens faire dans cette histoire. J’ai regardé un peu les bêtes au loin, en train de se serrer à l’arrière des clôtures, et j’ai dit les Monte Cassino étaient des gens qui ne se livraient pas, et hormis les types qu’ils employaient, je crois que personne n’était au courant de ce qu’ils pouvaient faire. Elle a pris le verre que je lui tendais en me remerciant, et elle a fouillé un peu dans ses notes avant de dire mais vous étiez proche tout de même de ces types qui ont disparu, au moment de l’incendie. Elle a dit où que je cherche, on me dit que c’est par là qu’il faut commencer, et que ces types qui traînaient dans les environs, à l’époque, sont probablement ceux qui ont fait de la Propriété des Monte Cassino le joli tas de cendre qu’elle est devenue.

J’ai regardé autour de moi l’étendue silencieuse, et j’ai dit non, je peux pas dire que j’appréciais ces types. J’étais proche de l’un d’eux, c’est tout, qui était devenu pour moi comme un fils. Et puis les choses se sont compliquées vers la fin, et tout le monde a disparu sans laisser de traces. J’ai dit maintenant il n’y a plus que moi, ici, au milieu des étendues d’eau, à rêver des instants où ces jeunes types riaient et buvaient à ma table, comme s’ils tenaient entre leurs mains quelque chose de plus précieux encore que l’existence.

Je me suis servi un verre d’eau, et j’ai dit ouais, j’ai pas à vous donner de conseils, ma jolie, ni quoi que ce soit de ce genre, parce que vous m’avez l’air d’une fille intelligente, et cultivée, et raffinée dans tous les sens qu’on peut donner à ce mot. Mais je crois aussi qu’il faut savoir retenir les questions qu’on pose, comme une forme de politesse à l’égard de ceux qui ont souffert avant vous. J’ai dit ouais, il se peut que cette histoire vous intéresse au point d’en avoir rien à foutre de faire remonter la douleur, mais alors vous vous trompez complètement, croyez-moi, parce que la douleur appartient toujours en propre à celui qui la déterre, quel que soit le temps passé.

Elle m’a regardé avec une espèce de sourire sagace, mais elle a détourné la tête en direction du ciel, comme pour une réponse silencieuse. Alors j’ai dit ouais, et pour commencer, votre décompte était faux pour ce qui est des Monte Cassino, parce qu’à deux jours près, Rachel aurait dû mettre au monde ce qui devait être le premier-né d’Hector, un mâle pour être précis. J’ai dit et ça, ça fait monter le total des victimes à neuf, il me semble, une fois qu’on s’est donné la peine de séparer le fils de la mère.

 

C’était une de ces belles averses blanches, obliques, et capables de couper l’horizon en deux, comme dans les estampes japonaises. En quelques secondes, le temps de rejoindre la porte des cabanes, tout luisait sous le ciel tiède, avec la moiteur des arômes de l’été, et encore l’éclat des ravines au milieu de l’herbe verte.

Jon s’est dirigé vers la cabane qu’il réservait au vieux, pour les jours où il avait du mal à repartir au mobile home, et tout le monde s’est entassé sous l’auvent pour regarder l’eau qui glissait le long des tôles. Le Verbe ne parlait plus, maintenant, et S/D poussait Jon de l’épaule comme on fait dans ces moments où on attend tous ensemble, et on profite des choses sans rien dire. Puis Démiurge est entré un instant dans le baraquement, et il est ressorti avec une bouteille de scotch pour en servir une bonne rasade à chacun, avant de rallonger son verre de quelques gouttes de pluie.

Alors Le Verbe a poussé un long soupir en disant nom de Dieu, Démiurge, tu peux pas boire du whisky vingt ans d’âge dans ces verres pourris. Tu passeras en ville à l’occasion, et je te trouverai quelque chose de correct. Mais Démiurge a regardé l’autre d’un air mauvais et il a dit la ville, ouais, la ville finit toujours par tout corrompre. Il a dit je crois pas que je vais aller faire un tour en ville.

Alors S/D s’est mis à rire en regardant un peu les autres mais Démiurge l’a interrompu en disant je rigole pas, gamin, vous êtes tous devenus sourds, sourds et aveugles, bon Dieu, pour suivre Tobi dans ses magouilles. Il a dit ouais, sourds et aveugles, jusqu’au jour où vous serez enfin tenus de regarder.

 

Elle est restée un long moment sans rien dire, le visage creusé par une sorte d’inquiétude, puis elle a repris ses notes et elle a commencé à rédiger un long commentaire, en silence, repoussant parfois la mèche brune qui tombait sur son visage. Alors je me suis levé un instant, pour marcher sur l’étendue d’herbe claire qui offrait une vue lointaine sur le village et j’ai simplement dit vu d’ici, ces maisons ont pas l’air plus grandes que les poteaux des clôtures. Elle a levé la tête de son bloc, avec un air de surprise, mais j’ai dit ouais, quand on regarde attentivement, on dirait un instant que les génisses et les chèvres bêlantes qui traînent autour de la mare ont l’air soudain plus réelles que toute cette engeance qu’on trouve aux abords des commerces.

J’ai rigolé un bon coup, en continuant mon baratin, puis le téléphone de la petite demoiselle a sonné et elle s’est éloignée pour entendre la voix de celui qui parlait. Alors j’ai pris un arrosoir, que je suis allé remplir d’eau fraîche, et j’ai versé à chaque fois une quantité identique sur les jeunes plants qui attendaient aux abords de la serre. J’ai passé une main humide sur les feuilles tandis que le vent ramenait des bribes de la conversation qui se déroulait à l’arrière…

fouiller tout ça pour…

et puis j’ai pensé à la mort, à la mort qui fait taire un à un ceux qui auraient eu quelque chose à dire

… les Monte Cassino ont toujours su…

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.

Diffusez cette publication

Vous aimerez aussi

Le Voyage d'Octavio

de editions-rivages

45 tours

de editions-rivages

Mary

de editions-rivages

suivant