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L'Ombre du monde

De
122 pages
Perez, un modeste employé d’assurances timide et introverti, nourrit une véritable phobie du poil. Suite à une discussion avec une étrange assurée, il se retrouve doté d’une extravagante et foisonnante barbe dont il ne peut se débarrasser. Il échoue dans un hôpital où un médecin frustré rêve de le disséquer. Désespéré, il cherche le réconfort dans l’Eglise mais est manipulé par un prêtre qui transforme sa barbe en miracle. Perez est alors contacté par une agence de sosie qui voit en lui la doublure d’un célèbre dictateur latino-américain…
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L'ombre du monde


Benjamin Angel
L'ombre du monde


















Le Manuscrit
www.manuscrit.com




























 Éditions Le Manuscrit, 2004.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN :2-7481-4245-4 (Fichier numérique)
ISBN : 2-7481-4244-6 Livre imprimé)
BENJAMIN Angel






A Cathy et Claude



7 L'OMBRE du monde
8 BENJAMIN Angel
Perez se frotta les joues avec satisfaction. Aucun poil ne
contrariait la douce tiédeur de ses joues rondes et roses.
Sa peau était lisse, parfaitement lisse. Ses doigts
glissaient d’une oreille à l’autre, parcouraient les sillons
du visage sans jamais se heurter à des aspérités velues.
Le vendeur ne mentait pas : ce nouveau rasoir faisait des
merveilles. Son menton où se nichaient habituellement
des excroissances dures et rebelles offrait au regard la
vision réconfortante d’une courbe luisante et grasse,
aussi douce que les fesses d’un nouveau-né. Il hocha
plusieurs fois la tête en signe de satisfaction, heureux de
l’image que lui renvoyait son miroir : un être dans la
force de l’âge, myope et replet, mais parfaitement
imberbe. Depuis sa puberté, il s’attachait à éradiquer
tout signe de parenté simiesque, convaincu que la valeur
de l’Homme résidait tout entière dans la disparition de
son système pileux. Jamais encore il n’avait été pris à
défaut. Il se rasait quatre fois par jour et avait
programmé son réveil à deux heures du matin, afin
d’endiguer l’offensive nocturne des poils indésirables.
La vision la veille d’un reportage anodin sur l’Iran l’avait
plongé dans un malaise : cet océan de barbes où
s’enfouissaient les visages était une abominable
perversion, un incompréhensible renoncement à la
beauté et à l’intelligence. Excédé, il avait saisi son rasoir
et fait frénétiquement glissé sa lame sur l’écran, tentant
vainement d’introduire un zeste d’humanité chez ces
mollahs velus.

Jamais il ne se déplaçait sans son rasoir. La seule pensée
d’en être privé le remplissait de terreur. Il avait aménagé
dans les coutures de ses vêtements et les talons de ses
chaussures plusieurs emplacements secrets où des lames
9 L'OMBRE du monde
habilement glissées pouvaient à chaque instant venir
suppléer la perte de son nécessaire à raser. Le teinturier
s’en était plaint après s’être ouvert un doigt en pliant un
de ses pantalons. Mais le sang du teinturier importait
moins que la lutte contre son plus implacable ennemi :
ses poils. Plutôt que de renoncer à ses outils de secours,
Perez avait décidé d’entretenir son linge lui-même,
lavant, repassant et pliant soigneusement les vêtements
qui renfermaient ses précieux auxiliaires.
Huit heures sonnèrent à sa montre. Il prit d’un geste
lent son lourd manteau gris, inspecta la propreté de ses
chaussures, ajusta son nœud de cravate, rectifia la
position de son chapeau et ouvrit cérémonieusement sa
porte : il était prêt à offrir à ses collègues et supérieurs la
vision parfaite d’un employé glabre, discret et
consciencieux. Il franchit le seuil d’un pas hardi et
s’attacha à fermer un à un les huit verrous qui
protégeaient sa chambre des influences extérieures.

Le quartier où il résidait avait perdu beaucoup de son
lustre. Là où, au début du siècle, de riches bourgeois
hélaient les fiacres de passage s’étendait aujourd’hui une
forêt de façades grises et poussiéreuses, surplombant
des rues sales, sombres, où s’épuisaient d’étranges
personnages, de l’épicier sourd à la voix nasillarde à la
prostituée aux formes trop généreuses, comme alourdie
par le poids des semences innombrables déposées en
elle. Perez n’avait pas choisi cet environnement, imposé
par l’injuste modestie de ses émoluments. Aussi
l’ignorait-il : comme chaque matin, il arpenta les trois
rues qui le menaient au tramway le plus proche sans
croiser un regard ni échanger un mot, de peur d’être
happé par cette pauvreté sinistre qui le rebutait. Jadis
10 BENJAMIN Angel
une personne l’avait abordé alors qu’il sortait de son
immeuble. Pour ne pas être délesté de quelques pièces
ou pire, de quelques mots, Perez avait pris la fuite,
courant à en perdre haleine, bousculant les badauds et
renversant un étal sur son passage. Jamais un tel
incident ne s’était reproduit, mais il en avait conservé un
souvenir déplaisant, dont la seule évocation suffisait à
assombrir sa journée. Il arborait depuis lors dans ses
déambulations urbaines une mine sombre, qui
dissuadait les éventuels importuns de lui adresser la
parole.

L’auvent de la station, reconnaissable à sa couleur jaune,
fut bientôt en vue. Perez s’abrita sous la verrière,
égrenant mentalement les quarante-deux secondes qui
devaient précéder l’arrivée du tram. A l’origine simple
passe-temps, ce compte à rebours matinal était
progressivement devenu une habitude obsessionnelle : il
était la négation rassurante de l’angoissante nouveauté,
un outil métaphysique de vérification de la permanence
des choses. Arrivé à cinquante-trois secondes,
l’expression de son visage se figea en une moue
inquiète. Après une minute et demi, il fut pris d’une
envie irrésistible de pleurer : la journée débutait sous des
augures terrifiants. Peut-être ferait-il mieux de
rebrousser chemin et de rester par précaution alité à son
domicile. Ou de cesser de compter, d’interrompre la
tragédie temporelle dont il était le minutieux greffier. La
peur tétanisait ses muscles. Quatre minutes. Un tel
désastre n’était jamais arrivé. Sa jambe gauche
s’engourdissait. Il sentit qu’il commençait à perdre
l’équilibre. Sa nuque palpitait au rythme des secondes
psalmodiées. Des perles de sueur suintaient de ses
11 L'OMBRE du monde
sourcils, obscurcissant sa vue. Il allait mourir. Il sentait
que son cœur lâcherait si le tram n’arrivait pas. Au
moins aurait-il la satisfaction de décéder le visage net,
d’offrir à ceux qui se pencheraient sur son corps l’image
d’un homme soigné, aux joues lisses. Sa main chercha
frénétiquement au fond de sa poche le contact froid et
rassurant du rasoir. Tel un naufragé à qui l’on tend une
bouée, il agrippa son manche et s’y accrocha de toutes
ses forces. Quatre minutes et demi. Il sentit le manche
se tordre sous la pression de ses doigts. Un crissement
strident le fit sursauter : le tram était là, devant lui. Le
chauffeur avait ouvert la porte et l’attendait. Perez eut
un rire nerveux en franchissant les marches de la
voiture. Il était en nage. Son univers de règles, fait
d’habitudes et d’horaires précis, avait failli basculer dans
l’absurde.

Le trajet vers son lieu de travail – la compagnie
d’assurance Hallmer – prenait une demi-heure. Assis sur
une banquette en bois sombre au vernis écaillé par
l’usure, il reprenait lentement son souffle, abandonnant
son esprit à l’observation amorphe des rues qui
défilaient sous sa fenêtre. Le va et vient des passagers le
laissait indifférent. Il fuyait les regards, par crainte de
devoir engager une conversation et s’efforçait d’ignorer
le babil insignifiant des autres voyageurs. L’évolution du
temps ou de la température ne l’intéressaient pas. Les
débats sur l’action du gouvernement l’endormaient. Il
était toujours étonné par l’incroyable capacité de ses
congénères à parler pour ne rien dire, à meubler le
temps de phrases creuses et sans objet plutôt que de
s’adonner à la contemplation silencieuse, respectueuse,
des minutes qui s’écoulaient. Perez n’aimait pas parler.
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