L'Orphelinat

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Une évocation bouleversante du sort des « pupilles de la nation » dans la France de l’entre-deux-guerres.

1920, Saint-Malo. Olivier, neuf ans, n’a qu’une idée en tête, s’enfuir de l’orphelinat de la Victoire afin de retrouver sa mère. Il ne veut pas croire qu’elle soit morte, comme l’affirme le directeur de l’établissement.
La vie est dure pour lui et ses camarades orphelins, maltraités par des surveillants retors et brutaux. D’autant qu’en plus d’étudier sous la férule d’enseignants bornés, ils sont obligés de travailler l’après-midi, sur le port ou dans les champs, pour des patrons sans scrupule.
Pendant ce temps, à Douarnenez, le vieux dirigeant d’une importante fabrique de sardines se reproche d’avoir banni son fils unique parce qu’il voulait se marier à une simple ouvrière. Dans l’espoir d’une réconciliation, il décide de le faire rechercher. Mais l’enquête tourne court. Tout se passe comme si quelqu’un avait effacé jusqu’aux moindres traces du couple et de son enfant…

Emmanuelle Friedmann est journaliste. Elle est l’auteur du Rêveur des Halles et de La Dynastie des Chevallier dans la même collection.

Publié le : mercredi 14 janvier 2015
Lecture(s) : 13
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782702153222
Nombre de pages : 272
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À Blima et Bérel (Bernard)
À Jacques et Jean (Jeannot)
À Ida et Maurice

« J’accuse toute violence en l’éducation d’une âme tendre, qu’on dresse pour l’honneur, et la liberté. Il y a je ne sais quoi de servile en la rigueur, et en la contrainte : et tiens que ce qui ne se peut faire par la raison, et par prudence, et adresse, ne se fait jamais par la force. »

MONTAIGNE, Essais, Livre II

 

 

 

« Le mot progrès n’aura aucun sens tant qu’il y aura des enfants malheureux. »

Albert EINSTEIN
1

Saint-Malo, 1920

Olivier se réveilla en sursaut. Le dortoir était encore plongé dans l’obscurité. Il se retourna avec précaution, mais son lit émit un long grincement. Le garçon couché à sa droite bougonna, mais n’ouvrit pas les yeux.

Olivier décida de ne pas se rendormir. Il allait profiter de ce moment qui n’appartenait qu’à lui. Bientôt, le surveillant troublerait le calme des lieux. Il entrerait dans la pièce et ordonnerait à tout le monde de se lever. L’enfant prit une profonde inspiration. Pour quelques minutes encore, il était libre. Libre de laisser vagabonder son imagination, sans obligation d’obéir à qui que ce soit.

Lui revint en mémoire le rêve qu’il venait de faire. Une jeune et belle dame blonde le prenait dans ses bras et l’embrassait. Cela faisait plusieurs fois qu’il faisait le même rêve. Une larme coula le long de sa joue. Qui pouvait-elle bien être ? Était-ce sa maman ? Il devait bien y avoir une raison pour qu’elle veille sur lui la nuit.

Mais, malgré tous ses efforts, il ne parvenait pas à se souvenir de sa vie avant l’orphelinat. Il était arrivé à l’établissement de la Victoire de Saint-Malo alors qu’il avait tout juste cinq ans. Il se rappelait seulement une grosse dame fardée, qui l’avait déposé, un matin, dans le bureau du père La Bruyère. Elle l’avait embrassé sur le front avant de lui recommander d’être bien sage.

Olivier refusait de croire que cette dame était sa mère. Mais alors pourquoi celle-ci ne venait-elle pas le chercher ?

 

Un jour, il avait osé poser la question au père La Bruyère. Mais la réponse qu’il avait obtenue ne l’avait pas beaucoup éclairé.

– Tu peux être fier d’être un pupille de la nation, mon enfant.

– Mais qu’est-ce qu’un pupille de la nation, mon père ? avait demandé l’enfant qui ne voyait aucun rapport entre la réponse et la question.

– Cela signifie que l’État a le devoir de veiller sur toi. En retour, tu dois faire de ton mieux, toujours bien travailler pour avoir un bon métier et devenir un homme honorable.

Olivier avait insisté :

– Mais où est ma mère, monsieur ?

Le père La Bruyère avait élevé le ton.

– Tu dois oublier tout ça maintenant, mon garçon ! Ton père a été tué par l’ennemi durant la Grande Guerre et tu n’as plus de mère.

Olivier resta silencieux. Que pouvait bien signifier de ne plus avoir de mère ? L’avait-elle vraiment abandonné, comme les mères de plusieurs de ses camarades ? Était-elle morte ? Ou simplement malade ? Pourquoi s’acharnait-on à lui mentir ?

 

Marcel Erard, un homme râblé d’une quarantaine d’années, le cheveu rare, surveillant de la moyenne section, pénétra dans la pièce. Il tapa ses mains l’une contre l’autre pour réveiller les enfants, puis tira les rideaux pour laisser entrer la lumière.

– Debout, bande de fainéants ! hurla-t-il. Il est déjà six heures. Allez faire votre toilette. On ne fait pas de grasse matinée ici !

Olivier se frotta les yeux et se leva d’un bond. Ceux qui traînaient au lit risquaient d’être punis.

D’un même mouvement, la cinquantaine de garçons qui partageaient le dortoir se dirigea vers le fond de la pièce où était disposée une dizaine de lavabos.

Feignant d’obéir aux ordres du surveillant, les garçons s’alignèrent tout en s’ébrouant. Ils voulaient simplement donner l’illusion de se laver. En ce mois de novembre, l’eau était tellement froide qu’ils se contentaient de s’humidifier. Ensuite, ils s’essuyaient tous avec l’unique serviette du dortoir. Les derniers qui passaient avaient plus l’impression de se mouiller que de se sécher, mais personne ne protestait. Leur stratégie semblait fonctionner, puisque le surveillant ne rabrouait personne.

Deux semaines plus tôt, Marcel Erard avait surpris l’un des garçons à simuler sa toilette. Il l’avait saisi par la nuque, l’avait obligé à se déshabiller complètement, l’avait savonné violemment devant tout le monde, lui avait passé la tête sous le lavabo, avant de prendre un seau d’eau glacé pour le rincer. Depuis, les enfants faisaient très attention lorsqu’ils feignaient d’appliquer les conseils d’hygiène qu’on leur avait donnés en classe.

Dix minutes plus tard, Marcel Erard leur ordonna de faire leur lit, de revêtir leur uniforme d’écolier et d’enfiler par-dessus leur blouse noire.

Tous n’avaient pas la même dextérité pour faire leur lit au carré. Certains avaient hérité de couvertures trop petites et avaient du mal à recouvrir leurs draps. Il n’était pas rare que, par pur sadisme, Marcel Erard renverse un matelas par terre pour obliger l’enfant puni à tout recommencer. Mais depuis quelques jours, le surveillant enrageait. Il se demandait si les enfants ne s’étaient pas entraînés à ces corvées.

Marcel Erard aimait les défis et trouvait plus drôle de donner un sens à sa cruauté. Il s’était fait une règle de ne sanctionner un élève que lorsqu’il pouvait, même un tant soit peu, le prendre en défaut. Cela faisait presque une semaine qu’il n’avait pas renversé de lit.

Ce jour-là, en moins de dix minutes, les enfants furent prêts à se rendre au réfectoire. Pour éviter les punitions, ils étaient devenus d’une efficacité redoutable. Le surveillant enrageait !

 

Deux par deux, les garçons sortirent du dortoir, descendirent l’escalier, puis pénétrèrent dans un immense réfectoire où se trouvaient déjà d’autres pensionnaires alignés, debout, devant d’immenses bancs de bois qui faisaient face à des tables de même longueur. À gauche, se trouvait la section des plus jeunes, à droite, patientaient les plus âgés. La section de Marcel Erard se dirigea vers le milieu de la pièce.

Sur une estrade, plusieurs adultes étaient déjà attablés. Le surveillant se hâta de les rejoindre.

– Mon cher, vous êtes en retard, comme tous les jours, dit, avec mépris, un homme d’une impressionnante corpulence.

– Ferdinand, je vous dispense de vos remarques désagréables. Je suis le seul à être responsable de cinquante pensionnaires. Vous n’en avez qu’une trentaine. De plus, ils sont plus grands et donc capables de se préparer plus vite. Quant à Firmin, il a les plus petits qui ne sont qu’une vingtaine. Et puis je vous rappelle que, dans mon écurie, il y a de fortes têtes !

Le père La Bruyère, qui siégeait en bout de table, tapa plusieurs fois le bois de sa main droite pour ramener le calme.

– Allons, mes amis, donnons le bon exemple ! Si nous nous querellons, comment réprimander les enfants lorsqu’ils se battent ?

Il garda un instant le silence, puis cria à l’intention de tous les garçons :

– Les enfants, je vous souhaite une bonne journée. Vous pouvez vous asseoir.

– Merci, mon père ! répondirent les enfants d’une seule voix.

Une dame passa avec un grand chariot. Elle servit aux enfants une tasse de café. Elle était suivie par une autre qui déposait devant chacun une tranche de pain.

– Olivier ! appela le curé. Viens sur l’estrade. Tu vas nous lire la bénédiction du jour.

Le garçon s’approcha et saisit le livre que lui tendait le père La Bruyère. Il se racla la gorge et commença à lire. Il avait beau s’appliquer, son débit était loin d’être fluide. Il buta sur plusieurs mots. Lorsque la lecture fut terminée, le père La Bruyère le regarda avec bienveillance.

– Merci, mon enfant, tu fais des progrès en élocution. Ce n’est pas spectaculaire mais, le plus important, c’est que tu t’appliques. Tu peux regagner ta place. Bon appétit, les enfants !

Olivier retourna s’asseoir parmi les enfants de sa section.

– Tu es vraiment le chouchou du curé ! lui dit un petit rouquin avec colère.

– Ce n’est pas de ma faute, Martin ! Je suis des vôtres. Je le jure, lui répondit le jeune garçon en se passant la main sur le front pour repousser ses cheveux qui lui tombaient dans les yeux.

– On verra, répondit le rouquin en mordant avec hargne dans son pain. Allez, les gars, ajouta-t-il à l’intention de ses voisins, on fait comme on a dit. On en garde la moitié. Attention à pas vous faire piquer.

Immédiatement, les quatre élèves, imités par Olivier, déchirèrent leur tranche de pain en deux et en placèrent une moitié dans la poche de leur pantalon.

Un gamin, un peu plus petit que les autres, les cheveux coupés à ras, assis à la droite d’Olivier, lui demanda à voix basse :

– Pourquoi faites-vous ça ?

– T’occupe, lui lança Martin.

Agacé par ces murmures, Marcel Erard se leva et se mit à brailler :

– Silence ! Le premier qui l’ouvre aura affaire à moi. Je ne veux plus entendre un bruit.

Toutes les conversations cessèrent immédiatement.

 

Depuis qu’il faisait ces rêves étranges, Olivier ne pensait plus qu’à découvrir l’identité de cette femme qui l’enlaçait. Et puisqu’on ne voulait rien lui dire ici, il était prêt à partir pour y parvenir.

Un jour, alors qu’il se demandait comment procéder, il avait surpris, dans la cour, Martin en train d’échafauder un plan d’évasion avec trois autres garçons. Olivier leur avait promis de garder le silence sous réserve de faire partie du groupe. Mais Martin n’avait aucune confiance en lui, persuadé qu’il n’était qu’un cafteur.

Les deux garçons étaient arrivés à un an d’intervalle à l’orphelinat. Ils s’étaient toujours ignorés. Martin avait débuté son séjour à la Victoire par une semaine de cachot, isolé de tous, refusant de demander pardon pour un coup de pied qu’il avait donné au père La Bruyère. Depuis, sa réputation le précédait. Il était souvent puni pour son insolence. Les pensionnaires l’admiraient autant qu’ils le craignaient. Les professeurs et les surveillants, peu enclins au pardon, avaient tendance à se méfier de lui. Il était également devenu le souffre-douleur de Marcel Erard, qui ne manquait pas une occasion de le provoquer et de l’humilier.

De son côté, Olivier était un enfant docile. Il avait tenté d’expliquer à Martin que, s’il était zélé et obéissait sans discuter aux ordres des professeurs, du surveillant et du curé, c’était simplement pour qu’on le laisse tranquille.

– Tu vois bien que je ne vous ai pas dénoncés, lui dit-il un soir où le jeune rouquin le mettait en demeure de prouver sa bonne foi.

Le surveillant des grandes sections actionna la cloche qui annonçait la fin des repas. Les enfants se levèrent d’un bond et se dirigèrent vers leurs salles de classe respectives.

Emmanuelle Friedmann

Emmanuelle Friedman est journaliste free lance et réside à Paris.



Vous pouvez lui écrire à l’adresse suivante :

efriedmann@ymail.com

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