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La Ballade de Baby

De
270 pages

Baby est une môme qui traîne à Montréal avec son père Jules, junky immature et imprudent. A chaque rechute, ils déménagent et explorent les coins les plus sombres et hostiles de la ville. Entre-temps, dans son propre univers, Baby essaie de se réinventer son enfance ratée. Mais garder son innocence peut être plus dur que ce qu'il paraît... La Ballade de Baby est une méditation sensible sur le royaume de l'imagination, le pouvoir de l'esprit et l'espoir que chacun porte en soi.


" Le premier roman d'Heather O'Neill est un livre superbe où le royaume de l'imagination fait d'une vie cabossée quelque chose de magique. " The Globe and Mail
Un premier roman couronné au Canada par le Canada Read (Prix radio CBC).



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couverture
HEATHER O’NEILL

LA BALLADE
DE BABY

Traduit de l’anglais
par Michèle Valencia

image

LA VIE AVEC JULES

1

Juste avant mon douzième anniversaire, Jules – mon père – et moi sommes allés habiter un deux-pièces dans un immeuble que nous appelions l’Hôtel Autruche. Si je me souviens bien, c’était la première fois que je prenais un taxi. Il nous a déposés derrière le bâtiment, dans une ruelle où tous les murs étaient couverts de jolis graffitis : une vache de dessin animé, à l’air triste, et une fille avec un masque à oxygène sur la figure et un minuscule bébé dans les bras.

Jules portait une toque en fourrure et un trois-quarts en cuir. À cause du froid, il était pressé de sortir nos affaires du taxi et il a braillé : « Putain, sale con, ça caille ! » C’était vraiment la seule chose qui venait à l’esprit quand on se retrouvait dehors par ce temps. En plus, je crois que Jules était furax parce que le chauffeur lui avait demandé dix dollars.

D’une main, il a attrapé la valise qui contenait ses vêtements, et de l’autre, un électrophone portatif blanc. J’étais sûre qu’il allait le lâcher parce qu’il était chaussé de bottillons en cuir, aux semelles usées, dont il était tombé passionnément amoureux aux surplus de l’armée. Le dessous était lisse, si bien qu’on avait la drôle d’impression que ses pieds partaient dans toutes les directions à la fois. Il a glissé juste devant la porte de l’hôtel et a été obligé de tomber à genoux pour amortir sa chute.

Moi, je portais ma petite valise en vinyle à fleurs vertes, avec mon nom, Baby, écrit dessus à l’encre noire indélébile. Elle était bourrée de vêtements, de livres scolaires et de cahiers d’exercices. Je traînais aussi un sac en plastique plein de poupées.

Au-dessus de la porte d’entrée, il y avait une partie vitrée sur laquelle on avait peint en lettres cursives dorées : « Hôtel Autriche ». Autriche, et pas Autruche, mais Jules n’était pas très doué pour lire. Des radiateurs à l’ancienne, décorés d’une frise de roses, longeaient les couloirs. Jules adorait ces radiateurs. Il disait que c’étaient les seuls qui réussissaient à bien chauffer un appartement. Avant de monter l’escalier, il fallait s’essuyer les pieds sur un tapis-brosse à fleurs. Puisque Jules était déjà venu chercher les clés, nous avons ignoré la femme qui somnolait à la réception.

L’appartement était petit, une salle de séjour et une chambre minuscule, la mienne, qui donnait sur l’arrière. Comme tous les hôtels de cette rue, il était meublé. Le papier peint n’était pas vilain, même s’il s’était décollé par endroits près du plafond : bleu, parsemé de petites étoiles noires. La moquette était tellement usée qu’on n’en distinguait plus le motif, et l’interrupteur était noir à cause de toutes les mains qui l’avaient manipulé.

Il y flottait des relents de vêtements humides et de marijuana, exactement comme dans notre logement précédent. Ça rappelait un peu l’odeur d’un magasin de fleurs en train de brûler. Moi, ça m’était égal tant qu’il n’y avait pas de petits cafards couleur d’ambre qui se carapataient pour disparaître dans des trous. Notre dernier appartement était plus grand, mais impossible à chauffer. Les barres électriques installées au ras du sol faisaient transpirer Jules, et tout de suite après, il avait encore plus froid.

En y réfléchissant, nous avions décidé de partir sans crier gare. Jules se sentait nerveux car il avait peur qu’un de ses amis, un certain Kent, ne vienne l’assassiner dans son lit. Pendant les mois d’hiver, Kent était allé travailler à Oshawa, dans une usine où on fabriquait des bâtons de ski, et il avait laissé chez nous ses deux guitares électriques, un ampli et un sac de vêtements, et, pour nous remercier de garder ses affaires, deux cartouches de cigarettes. Elles venaient d’une réserve indienne, et les paquets étaient décorés de trois plumes. Jules devait croire le stock inépuisable parce qu’il fumait cigarette sur cigarette. Ce qui ne l’empêchait pas de leur trouver un goût de caoutchouc et d’os de poulet, et d’assurer que le tabac le tuerait avant qu’il atteigne la quarantaine.

Jules avait la notion du temps d’un gosse. Au bout d’un mois, une fois les cigarettes parties en fumée, il s’est dit que Kent ne reviendrait pas et a revendu son matériel cinquante dollars. Deux jours plus tard, Kent a téléphoné et annoncé qu’il allait passer récupérer ses affaires. Jules n’était pas très doué pour résoudre les problèmes, alors il a paniqué.

« Impossible de remettre la main sur ses merdes ! Ses fringues, j’les ai jetées à la poubelle. »

Comme si j’avais vu une souris, j’ai grimpé sur le canapé et j’ai braillé : « Qu’est-ce qu’il va faire ?

— Putain, il va m’écraser avec sa bagnole. Il manquait plus que ça, tiens, deux jambes cassées. Vu que j’ai déjà du mal à marcher dans la rue. Tu sais comment on appelle les gens qui n’arrivent pas à marcher ? Des infirmes !

— Et ses guitares, tu peux pas les racheter ? » Je gueulais et sautais d’un pied sur l’autre au milieu des coussins.

« Elles valent au moins mille dollars. J’en ai tiré à peine cinquante. Non, je réussirai jamais à les racheter. Enfin, à quoi il s’attendait ? Il s’imaginait peut-être que j’allais garder ses instruments pendant le restant de mes jours ? En plus, j’me suis tellement cogné les pieds dans ses saloperies que je vais pas tarder à avoir des problèmes d’arthrite. »

Cette nuit-là, j’ai rêvé que des baskets me poursuivaient dans la rue et, en me réveillant, j’avais des sueurs froides. Je ne connaissais pas Kent, mais, en me parlant de lui, Jules m’avait tellement affolée que, le lendemain, j’étais incapable d’avaler mon déjeuner à la cantine. Et, ce soir-là, quand la sonnette a enfin retenti, j’ai eu l’impression que mon nombril se détachait de mon ventre pour tomber entre deux lames de parquet.

Anxieux, Jules et moi sommes restés assis côte à côte sur le canapé jusqu’à ce que les pas s’éloignent. D’un bond, Jules s’est alors levé pour regarder par l’œilleton pendant cinq bonnes minutes avant d’en conclure que la voie était libre. Il est sorti dans le couloir, puis il est revenu me montrer le petit mot qu’il avait à la main : « Merde, où t’es passé ??? Je venais chercher mes affaires. »

En levant le papier, Jules a dit : « Ça n’a aucune valeur. Il aurait fallu envoyer une lettre recommandée. »

À ma naissance, mes parents avaient tous les deux quinze ans. Ma mère est morte un an plus tard, et Jules a dû m’élever tout seul. Ça ne l’a pas rendu plus mûr que n’importe quel garçon de vingt-six ans. Lorsqu’on passait à la radio une chanson qu’il aimait, il en tombait par terre, se tordait de plaisir et semblait presque à l’agonie. Pour se rendre intéressant, il racontait toujours aux gens qu’il était daltonien. Il n’avait pas l’allure d’un père, plutôt celle d’un adolescent, avec ses yeux bleus et ses cheveux blond foncé qui rebiquaient dans tous les sens et gardaient parfois la forme du chapeau qu’il venait de porter. Je le considérais comme mon meilleur ami, un peu comme si nous avions presque le même âge.

S’ils avaient été adultes, mes parents ne m’auraient sans doute pas appelée Baby. Les boutiques de la rue Sainte-Catherine devant lesquelles je traînais Jules exposaient toujours en vitrine des colliers en or et des pendentifs avec « Baby » gravé dessus. J’avais aussi un coup au cœur chaque fois que j’entendais ce mot dans une chanson. J’adorais voir l’expression désarçonnée des gens quand Jules et moi on leur expliquait que ce n’était pas un surnom. Il y avait une certaine ironie dans ce prénom : il ne faisait pas de vous quelqu’un d’innocent, mais au contraire quelqu’un de cool, de merveilleux. J’étais encore une gamine, et il me tardait de grandir pour voir ce que donnerait une « Baby » adulte. J’avais les cheveux blonds et j’étais maigre comme un clou, mais Lester, l’ami de Jules, affirmait qu’un jour je serais une femme fatale.

En attendant, avoir un père gamin, ça voulait dire qu’il fallait faire ses paquets en une heure pour échapper à un type de vingt-deux ans venu d’Oshawa, qui allait être en pétard parce que vous aviez revendu ses guitares.

 

Quoique minuscule, la salle de bains de notre nouvel appartement contenait quand même une petite baignoire bleue. Ça tombait bien, parce que Jules prétendait que, s’il voulait rester en forme, il devait passer au moins une heure par jour dans un bain chaud. Un porte-savon en verre, qui représentait un coquillage, était resté sur le rebord, et on y avait abandonné des faux ongles. On aurait dit des pétales tombés d’une fleur. C’était curieux de penser que quelqu’un avait habité cet appartement à peine quelques heures plus tôt et que, maintenant, on y était chez nous.

Au rez-de-chaussée, juste au-dessous, il y avait un restaurant et, si on avait voulu, on aurait pu tendre la main par la fenêtre pour dévisser une ampoule de l’enseigne lumineuse. Jules est descendu en vitesse nous chercher des hot dogs et des frites.

En ouvrant la porte d’un coup de pied, il a braillé : « C’est bien situé, ici ! Ça fait longtemps qu’on aurait dû déménager. »

L’hôtel donnait sur des voies animées, le boulevard Saint-Laurent et la rue Sainte-Catherine, et ça plaisait beaucoup à Jules, je le voyais bien. Être obligé de faire ne serait-ce que cinquante mètres pour se rendre à l’épicerie l’aurait embêté. Et pourtant, le boulevard Saint-Laurent n’était vraiment pas l’endroit idéal pour élever une gamine. Il traversait Montréal de part en part et séparait l’est et l’ouest de la ville. C’était aussi le quartier chaud et, à mes yeux, le plus beau de tous. Les théâtres où des acteurs célèbres se produisaient dans les années 20 et 30 avaient été transformés en hôtels bon marché et en boîtes de strip-tease. Des prostituées traînaient toujours par là. Quand j’étais petite, elles me donnaient des complexes, parce qu’elles portaient des superbes bottes à talons hauts, alors que moi, je devais me contenter d’horribles godillots. Je fermais les yeux en passant devant elles. À voir la manière dont la plupart des gens étaient habillés, on se disait qu’ils étaient allés à un mariage la veille et n’avaient pas eu le temps de rentrer se changer. Ils pouvaient s’acheter un veston rayé à l’Armée du Salut, agrafer une fleur en plastique au revers et se prendre pour des aristocrates. Tout le monde se bricolait une vie imaginaire.

La une des journaux français du quartier affichait des filles nues menottées, avec des seins qui vous sautaient à la figure. Les habitants du coin ne s’intéressaient pas aux informations internationales. Si on ne pensait jamais à Paris, on ne risquait pas de se dire qu’on en était loin. Des Hell’s Angels descendaient la rue en faisant vrombir leurs motos. C’était un vrai plaisir de les voir défiler en pétaradant, puis foutre le bordel dans un restaurant.

Le premier soir que nous avons passé dans notre nouvel appartement, Jules a désactivé le détecteur d’incendie pour pouvoir fumer en paix. J’adorais ça quand il fumait avec la lumière éteinte. Dans l’obscurité, la fumée ressemblait à la colombe qui révèle l’avenir aux saints sur les peintures religieuses. Il portait le T-shirt qu’il ne quittait pas, au bas duquel une petite main tenait une vingtaine de ballons. Chaque fois que je le voyais, j’entendais la chanson 99 Red Balloons dans ma tête. De l’autre côté de la rue, il y avait un vieux théâtre avec un million d’ampoules sur son fronton. Seules huit ou neuf s’allumaient, on aurait pu faire un vœu, comme c’est le cas quand on aperçoit les premières étoiles du soir. Jules s’est allongé sur le canapé déplié et j’ai grimpé sur le petit lit à la tête en cuivre. Il a ouvert la mallette blanche de l’électrophone, a mis un disque et s’est endormi avant la fin. J’entendais le saphir qui n’arrêtait pas de racler les derniers sillons. À la fin de tous les disques, on entend ce bruit, on dirait des enfants qui font du roller.

Comme, le lendemain matin, j’étais obligée d’emprunter un nouveau chemin pour aller en classe, Jules a décidé de m’accompagner. C’était surtout une sorte de rite, car je connaissais tellement bien le quartier que je ne me serais jamais perdue. D’ailleurs, j’aurais bien voulu me perdre au moins une fois pour voir l’impression que ça faisait. J’avais envie de me réveiller un beau jour sans savoir où je me trouvais, mais ça, pas de danger. Nous avons trop souvent déménagé pour que ça m’arrive. C’était le matin que ce quartier était le plus moche. La rue était déserte et il y avait du vomi sur le trottoir. Les lampes multicolores étaient éteintes et le ciel avait la couleur des parasites sur un écran de télé.

Devant l’établissement, nous nous sommes embrassés sept fois pour que ça nous porte bonheur. Ensuite, Jules a annoncé qu’il devait aller aux toilettes et il est rentré à la maison au pas de course. Les gosses se sont moqués de moi quand je suis entrée dans la classe parce que, par la fenêtre, ils avaient vu Jules me bécoter, et que j’avais le visage tout rouge, irrité par sa barbe naissante. La prof les a fait taire et nous a rendu nos commentaires de texte sur Un grillon dans le métro. Jules m’avait aidée à le rédiger la semaine précédente. Il m’avait dit que, dans un livre, il ne fallait jamais rien prendre au premier degré et que ce grillon représentait le peuple juif. Selon lui, il jouait le même rôle que le violoniste dans Un violon sur le toit. Vu qu’il n’avait pas lu le livre, je ne sais pas pourquoi j’avais suivi ses conseils. La prof m’a mis un zéro et, en me rendant mon devoir, elle m’a dit que je devais le recommencer.

Au moment où je rentrais à la maison, j’ai aperçu Jules au coin de la rue. Il se démanchait le cou en ayant l’air de chercher quelqu’un. À le voir gesticuler, on avait l’impression qu’il mimait une dispute imaginaire. Il ne cessait de lever la main, comme s’il demandait au monde entier : « Qu’est-ce qu’il y a ? Non, mais qu’est-ce qu’il y a ? » Il avait les yeux cachés par son chapeau et, quand je l’ai appelé, il a dû lever la tête pour m’apercevoir. Je savais que ce n’était pas moi qu’il cherchait, mais, en me voyant, il n’en a pas moins poussé une exclamation de joie.

Sa petite amie m’avait dit que la seule chose qu’il avait pour lui, c’était son sourire. Sur le moment, ça m’avait fait un plaisir fou. J’en étais heureuse, parce que je croyais que tout le monde trouvait ce sourire charmant. Je n’aimais pas voir les gens s’écarter de lui sur le trottoir. Lorsqu’il s’est avancé vers moi, il a trébuché sans raison et s’est écrié :

« Hé, voilà mon joli petit chou à la crème.

— Salut, Jules.

— On t’a rendu ton commentaire de texte ? »

J’ai menti. « J’ai eu la meilleure note.

— Super ! Je t’avais bien dit que j’étais un génie. Un génie méconnu. »

2

Nous avions emménagé à l’Hôtel Autruche depuis une semaine quand j’ai eu douze ans. Jules m’a préparé un gâteau et donné une piñata1 qu’il avait fabriquée en collant sur un ballon plusieurs feuilles de papier journal qu’il avait blanchies au fluide correcteur. Elle ressemblait à un objet récupéré sur un chantier de construction, ou à un truc dans lequel on aurait fourré de la drogue pour passer une frontière. Je l’ai frappée avec une cuillère en bois, mais le manche a fini par se casser. Alors, j’ai tapé dedans avec le pied d’une chaise, mais il ne se passait toujours rien, si bien qu’en voulant réessayer, j’ai donné un coup à Jules sur le tibia. Pendant qu’il sautillait de douleur, j’ai tenté de déchirer le haut sans qu’il s’en aperçoive.

« Qu’est-ce que tu fais ? C’est pas comme ça qu’on casse une piñata ! J’ai passé toute la nuit à bosser là-dessus. »

Son meilleur ami, Lester, un blond âgé de vingt-cinq ans qui avait une Pontiac Trans Am verte, s’est pointé. Jules et lui faisaient la vaisselle dans le même restaurant et ne se quittaient plus. Lester avait un jour distribué des tracts pour un candidat à une élection, et son blouson de cuir était encore parsemé d’autocollants sur lesquels le bonhomme arborait un grand sourire. Il portait toujours une chaîne à laquelle pendait un Bambi doré, un détail qui m’avait appris le sens de l’ironie.

En nous voyant coincés avec la piñata, Lester a dit qu’il regrettait de ne pas avoir apporté son pistolet. Il a sorti de son sac à dos un grand couteau de chasse, un Bowie, et s’est mis à taillader dedans. Je me suis bouché les oreilles pendant qu’il bataillait. Ensuite, nous nous sommes tous assis sur le canapé et nous avons sorti les friandises par la fente mince que Lester avait réussi à percer. Comme il n’y en avait pas beaucoup, nous les avons mangées lentement. À chaque bonbon avalé, on avait l’impression d’arracher trop tôt un poussin à son œuf.

Jules m’a aussi offert une petite toque en fourrure blanche qui m’a donné envie que l’hiver arrive vite pour pouvoir la porter. Je me suis regardée dans la glace et je me suis dit que j’étais assez belle pour travailler dans un cirque, avec des hommes qui auraient lancé des couteaux sur moi. Surtout que je venais de manger de la sauce tomate et que j’avais les lèvres orangées. Dès que les choses se passaient bien, je devenais plutôt vaniteuse.

Je savais que la toque n’était pas neuve, parce que les recommandations d’entretien étaient effacées sur l’étiquette cousue à l’intérieur. Jules avait un don pour dénicher des merveilles dans la boutique de vêtements d’occasion. Un jour, il avait trouvé cinq dollars dans la poche d’un pantalon qu’il avait payé un dollar cinquante. Ensuite, il m’a donné une boîte à chaussures et, quand j’ai soulevé le couvercle, j’ai vu une marionnette ancienne en robe bleue à toutes petites fleurs rouges. Avec son long nez et son teint de pêche, elle avait vraiment quelque chose d’humain. Je l’ai baptisée Roxanne et je me suis aussitôt prise pour elle d’un amour passionné. Je l’ai fait danser sur la table, raconter sa vie, jusqu’à ce que Jules et Lester s’ennuient à mourir.

Après, nous nous sommes tous installés devant le téléviseur pour regarder Benny Hill. Affalés sur le canapé, Jules et Lester riaient à se décrocher la mâchoire. Moi, j’étais à plat ventre par terre et je riais de les entendre, parce que leur rire était contagieux. Nous avons passé un bon moment.

Tout à coup, Lester a proposé : « Si on allait chercher du lait chocolaté ?

— Oh ouais ! » Jules s’est soudain redressé. « J’y pensais, moi aussi. J’aimerais bien une petite gorgée pour me remonter.

— J’connais un mec qui en vend du très foncé.

— Seigneur ! Courons le voir. Sauf que j’ai seulement dix dollars.

— Ça ira. Moi, j’en ai douze. »

Sur l’écran, un policier ouvrait la portière d’une voiture, trois filles en sous-vêtements en descendaient et détalaient dans la rue. Ni Jules ni Lester n’ont ri ; ils avaient perdu tout intérêt pour l’émission. Ils se sont levés d’un bond pour aller acheter leur lait chocolaté. Lester a failli me marcher dessus en attrapant son manteau posé sur la table basse.

J’ai gueulé : « Fais attention !

— Excuse, Baby, a dit Jules, même s’il se trouvait de l’autre côté de la pièce et ne m’avait rien fait. On va juste au magasin. On revient dans un quart d’heure. Ne bouge pas d’ici. Regarde l’émission, tu me raconteras ce que j’ai loupé. »

Depuis des années, Jules et ses amis appelaient l’héroïne du lait chocolaté. Comme ça, ils pouvaient au moins faire semblant de croire que je ne comprenais pas ce qui se passait. Je ne sais pas au juste comment je m’en étais doutée, mais j’avais compris. Jules avait un jeu de backgammon avec du chatterton tout autour, et je n’avais pas le droit d’y toucher. C’est là qu’il rangeait sa drogue et son attirail. Sur les bras il avait, même en hiver, des marques rouges qui ressemblaient à des piqûres de moustique. Au lycée, un gosse m’avait montré des suçons sur son bras, et ça m’avait rappelé les marques de Jules.

Pour une gamine, j’étais déjà très au courant des effets de l’héroïne, il m’avait suffi d’observer les gens autour de moi et de tendre l’oreille : c’était comme serrer la main à Dieu ; aussi cool que faire partie des Black Panthers ; aussi doux que frotter son visage contre le col de fourrure d’une fabuleuse veste en cuir. Comme si, en passant devant l’affiche d’un groupe, vous entendiez la musique.

Le générique défilait sur l’écran de télévision. À cloche-pied, Jules s’est avancé vers la porte en essayant de nouer ses lacets sans ralentir. J’ai entendu les deux copains descendre l’escalier en sautant les dernières marches. D’habitude, je restais à les attendre dans l’appartement, mais cette fois, leur surexcitation était telle que je voulais moi aussi en éprouver une petite part. J’ai mis ma nouvelle toque blanche et mon anorak dont les rayures jaunes, sur les côtés, faisaient penser à des éclairs. J’ai attrapé Roxanne et je me suis précipitée derrière eux.

Ils descendaient la rue et n’avaient pas l’air de se soucier de moi. J’étais obligée de courir pour ne pas me laisser distancer. Car ils avaient tous les deux de longues jambes et étaient capables de fumer, de boire du café, de manger et de mimer une bagarre dans un bar tout en marchant dans la rue, sans même ralentir l’allure.

Ils sont arrivés devant un bâtiment frêle, avec de minuscules carreaux de différentes couleurs sur la façade et des dalles noires ornées d’étoiles dorées sur le sol de l’entrée. Il était plus moderne que ceux qui l’entouraient. On avait dû le construire à l’endroit où un autre avait brûlé. Un certain Paul, un dealer, habitait là. Un jour, environ un an plus tôt, j’étais allée chez lui. Il venait de ramener de la SPA un chien qui s’appelait Dostoïevski, mais comme il n’arrivait pas à prononcer ce nom, il l’avait changé en Donut. J’avais très envie de jouer avec ce chien.

« Baby ! » Jules s’est retourné. « Arrête de nous suivre. Retourne jouer avec ta poupée ! Lâche-nous, OK ?

— Je voudrais venir avec vous. J’aime bien Paul ! »

Jules a répété d’un ton moqueur : « J’aime bien Paul ! Va plutôt retrouver des amis de ton âge. Fais-moi confiance, c’est pas un type comme Paul que tu devrais aimer.

— Alors je vous attends ici. »

Quand l’ouverture de la porte s’est déclenchée, ils ont poussé le battant et sont entrés. C’était une de ces portes métalliques qui se verrouillent quand on les lâche. Une fois claquées, plus moyen d’entrer. J’ai tambouriné et Jules s’est penché pour soulever la fente de la boîte destinée aux prospectus.

« Écoute, va vite jouer, et demain, tu auras le droit de manger avec des baguettes, d’accord ? Et je te donnerai de l’argent pour aller au cinéma ! »

Il avait beau énumérer mes activités préférées, elles me paraissaient soudain ternes comparées à mon envie d’être avec lui.

Pendant qu’il grimpait l’escalier avec Lester, j’ai lâché entre mes dents : « J’en ai rien à foutre, des baguettes ! »

 

Par terre, j’ai aperçu un gros caillou. Je l’ai ramassé et j’ai fait semblant d’avoir trouvé un oiseau blessé, je l’ai tenu dans ma main et je l’ai caressé. Je l’encourageais à rester en vie et je lui murmurais qu’il pourrait bientôt voler. Après quoi, je l’ai mis dans ma poche avec les autres cailloux que j’avais sauvés. Je me suis assise sur un banc, devant l’immeuble, et j’ai patienté quelques minutes, mais Jules et Lester ne sont pas ressortis.

Avec Jules, j’étais aussi collante qu’un bébé et j’avais horreur qu’il me laisse en plan. Soudain, je me suis sentie très seule. Et quand je m’y mettais, je ne faisais pas les choses à moitié. J’étais sûre que, dans le monde entier, personne ne pouvait se sentir aussi seul que moi. Lorsque j’étais toute petite, Jules avait inventé une histoire dont j’étais le personnage principal. Le paquebot sur lequel je voguais vers l’Europe coulait dans une tempête. J’avais survécu en me hissant sur un fauteuil qui flottait, arraché à la cabine du commandant. J’arrivais à Paris dans ce fauteuil, et une longue procession m’accueillait. Je suppliais tout le temps Jules de me raconter cette histoire. J’adorais le passage où je me rendais compte que tout le monde s’était noyé et qu’il ne restait plus que moi sur le vaste océan. J’en avais des frissons. À présent, je regrettais qu’il m’ait raconté cette histoire, parce qu’il y avait des moments, maintenant, par exemple, où je me retrouvais dans ce fauteuil. Je sentais presque le trottoir tanguer sous mes pieds, comme s’il y avait des vagues.

La lune était déjà levée et ressemblait à un glaçon en train de fondre dans un verre d’eau. Quelques gros flocons se sont mis à tomber, dispersés, lents, à croire que c’étaient des araignées qui descendaient au bout de fils invisibles.

J’ai brandi Roxanne devant moi et je me suis aperçue qu’elle ne m’impressionnait plus beaucoup. Elle m’agaçait même, parce que je me retrouvais avec elle, et pas avec Jules. Je me suis levée et je l’ai traînée dans la rue. J’ai décidé d’aller à la patinoire couverte, à quelques rues de là. Elle se trouvait près de la cité, alors les gosses du quartier y passaient la journée.

Toute l’année, des guirlandes électriques de Noël l’éclairaient. On vous volait tout ce que vous aviez là-dedans, si bien qu’il fallait patiner en portant vos chaussures dans un sac en plastique. De toute façon, je ne savais même pas patiner. Jules m’avait bien déniché des patins, mais j’avais dévissé les lames et je les avais ôtées avec un marteau. Ce que je voulais, c’était une paire de belles bottines blanches comme les enfants dessinés dans un livre que j’avais lu et qui s’appelait The Railway Children. Mais je n’arrivais pas à marcher avec ces patins parce que les semelles restaient rigides, si bien que je les avais jetés en pleurant.

Dans les gradins, j’ai aperçu des gamins que je connaissais. Ils mangeaient des cerises au marasquin puisées dans un petit bocal qu’ils avaient dû acheter en se cotisant. Quelqu’un avait lancé l’idée que ces cerises baignaient dans du whisky et, partout où j’allais, je voyais des mômes en avaler des pleins bocaux. J’ai posé la question à Jules, et il m’a répondu que c’étaient des conneries. Quand je l’ai répété à quelques gamins, ils se sont dit que Jules ne savait pas grand-chose du fait qu’il était beaucoup plus jeune que les autres parents et ils m’ont affirmé que Jules était sûrement un imbécile.

C’est un dénommé Todd qui m’a repérée le premier. Il portait un T-shirt bleu moulant avec des motos dessus, et un pantalon en velours côtelé bordeaux. Sa mère inscrivait son nom au feutre indélébile à l’extérieur de ses vêtements pour qu’on ne puisse pas les lui voler. C’était une pure perte de temps, parce que ses fringues ne tentaient vraiment personne. Pour surmonter la honte d’avoir son nom écrit sur toutes ses affaires, il se sentait obligé d’afficher une énorme agressivité.

« Qu’est-ce que t’as là ? Une poupée ? m’a-t-il demandé d’un ton incrédule. Les mecs ! J’y crois pas. Qu’est-ce que tu fous avec une poupée ?

— Elle me suit à la trace. J’arrive pas à la semer.

— Quoi ? se sont-ils tous écriés, du fait que je bousculais leur sens de la réalité.

— Elle est vraiment chiante, je vous assure. » J’ai levé la marionnette à la hauteur de mes yeux. « Comment ça se fait que tu as des trous dans les coudes, Roxanne ? On a loupé ton vaccin de la polio, c’est ça ? »

Tout le monde s’est mis à rire en voyant que je m’en prenais à la marionnette. Les garçons y sont allés de leurs commentaires lubriques. « Allez, Roxy, s’il te plaît, Roxy. Tu veux pas baiser avec moi ? »

Roxanne s’est contentée de rire. C’était une rescapée, elle aussi, il fallait lui reconnaître ça.

Quelqu’un a hurlé mon nom à l’autre bout de la patinoire. C’était Marika, mon ancienne voisine. J’avais été follement amoureuse d’elle, parce qu’il lui manquait un doigt et qu’elle s’arrangeait pour noyer le poisson quand on lui demandait ce qui lui était arrivé. Ce doigt en moins, c’était à la fois dégoûtant et beau. Ses cheveux bruns étaient gras et sa frange lui descendait jusqu’au nez. Je trouvais ça d’un extrême raffinement. Elle avait quatre ans de plus que moi, mais cette différence d’âge n’avait pas l’air de la gêner.

N’empêche que je suis allée la rejoindre à contrecœur parce que, malgré sa beauté, elle me poussait toujours à faire des trucs invraisemblables. Un jour, elle avait cherché dans l’annuaire le numéro de téléphone d’une boîte de strip-tease et nous avions appelé pour demander s’ils embauchaient des filles. Quand ils avaient répondu oui, nous nous étions affolées. C’est que, jusque-là, nous nous figurions que les strip-teaseuses étaient des créatures imaginaires, comme les sirènes. La dernière fois que j’étais allée chez elle, elle avait décroché le rideau en dentelle de la fenêtre de la cuisine et me l’avait épinglé sur la tête. Ensuite, elle m’avait persuadée d’épouser son frère et ne m’avait pas laissée partir avant que je l’aie embrassé, alors, maintenant, nous étions mariés.

Elle portait une veste en cuir noir verni d’une taille trop grande, qui lui donnait l’air d’avoir enfilé un parapluie mouillé.

« T’as vu Quincy ? »

Elle me montrait son frère en train de patiner. Il avait le bras plâtré. La semaine précédente, il avait dessiné dessus une fille nue, mais le directeur l’avait obligé à la recouvrir de blanc correcteur. Rien qu’à le voir, j’avais honte.

« C’est pas ton anniversaire ?

— Si, j’ai douze ans.

— Douze ans, c’est le bon âge pour perdre sa virginité. »

Elle avait à la main un petit bocal de confiture rempli de bière et elle me l’a tendu. Jules achetait parfois une marque de bière qui avait une belle licorne sur l’étiquette. Je le suppliais de m’en laisser boire une gorgée, juste parce que l’étiquette me plaisait. Ce goût amer me donnait l’impression d’avoir pleuré. J’ai donc refusé le bocal.

« Comme tu voudras. » Elle a avalé un semblant de gorgée.

« Je croyais que tu allais nous faire divorcer, Quincy et moi.

— Tu sais combien de temps ça peut prendre, un divorce ?

— Est-ce que t’as commencé, au moins ?

— Je ne prendrai pas cette question en considération. Mon frère ne s’intéresse plus à toi. Il dit que tu n’as pas de poitrine. »

J’ai haussé les épaules en feignant l’indifférence. Sur la glace, deux adolescents se hurlaient des obscénités, et l’écho de leurs voix nous donnait l’illusion d’être au fond d’un puits.

Soudain, Marika a dit : « Avec cette petite toque blanche, tu pourrais te faire pas mal de fric. Tu pourrais avoir tout ce que tu veux.

— Ouais, je sais. » Je ne comprenais absolument pas de quoi elle parlait.

« Tu veux que je te montre quelque chose de dingue ? m’a-t-elle demandé.

— OK. »

Elle a fouillé dans sa poche et sorti une poignée de billets. Je n’avais jamais vu une de mes amies avec autant d’argent dans les mains. Nous étions fauchées comme seuls les gosses peuvent l’être. Nos orteils étaient noirs à force de porter des godasses qui prenaient l’eau. Nos oreilles percées étaient infectées et nos doigts cerclés de vert parce que nous portions des bijoux de pacotille. Personne n’avait jamais mangé une barre chocolatée. Nous volions des barquettes de cottage cheese que nous mangions tous ensemble dans le parc. Voir autant d’argent entre les mains d’une fille aussi jeune tenait du miracle. Ça me paraissait un tour de passe-passe, et je regardais fixement les billets en m’attendant à les voir se transformer en autre chose.

« J’ai couché avec un mec pour cinquante dollars. Ma cousine et moi, on a fait ça dans la rue Ontario. Rien de plus facile. Elle a récolté deux cents dollars en une nuit. »

Ne sachant si elle plaisantait ou non, j’ai lâché un bref rire sonore. Ça ne faisait pas le même bruit que d’habitude, on aurait dit que je riais dans une pièce complètement vide. J’étais encore mal à l’aise à l’idée de relations sexuelles. Quand j’ai entendu parler pour la première fois de rouler une pelle, j’ai cru que c’était une chose réservée aux malades mentaux ou, tout au moins, aux gosses qui n’avaient pas réussi à passer au cours moyen.

« Tu veux des détails ? »

Elle a approché son visage du mien, presque à le toucher. Son haleine sentait le tabac et la mort. Soudain, j’ai trouvé quelque chose d’inhumain à cette fille, je me suis dit que, si elle ouvrait la bouche et penchait la tête en arrière, j’apercevrais les rouages du mécanisme interne, un poids suspendu là, par exemple, au lieu des amygdales. Et si elle toussait, en regardant son Kleenex, on verrait des clous et des vis. C’était sûrement pour ça qu’il lui manquait un doigt. Elle avait dû tomber, et le doigt s’était détaché. Tout à coup, je me suis sentie aussi seule que si j’étais le dernier être humain sur toute la planète.

J’ai murmuré que je devais rentrer à la maison, j’ai tourné les talons et je me suis éloignée.

Les gens en faisaient baver aux gamines de douze ans. Ils ne voulaient plus leur donner de bonbons à Halloween et disaient des trucs du genre : « Si on était au Moyen Âge, tu serais mariée, tu aurais une ferme et tu devrais t’occuper d’une tripotée de poules. » Ils essayaient de vous arracher à l’enfance à coups de pied. Mais une fois que vous en étiez sortie, impossible d’y retourner, alors il fallait s’y accrocher le plus longtemps possible. Marika, elle, voulait me faire passer de l’autre côté.