La Bastide du colonel

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À l’hôpital, après avoir été grièvement brûlé au visage, Philibert fait plus ample connaissance avec Florimond, le soldat qui lui a sauvé la vie. Quand celui-ci meurt de la grippe, Philibert, jeune orphelin, ne résiste pas à se glisser dans la peau de ce fils de colonel. C’est une toute nouvelle vie qui l’attend à la bastide, en pleine Provence viticole. Un cadre presque idyllique, si ce n’était l’attitude étrange de Maria, la femme de Florimond…


L’Histoire avec un grand H est composée de destins divers, aux visages multiples, comme autant de reflets de notre humanité. Florence Roche tisse des romans pleins de suspense et de passion qui, bien que fictifs, inventent ce qui aurait pu être la vérité dans un contexte richement documenté. Elle continue de prouver son talent avec ce huitième opus publié aux éditions De Borée.
Publié le : samedi 19 septembre 2015
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EAN13 : 9782812913570
Nombre de pages : 256
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L’Histoire avec un grand H est composée de destins divers, aux visages multiples, comme autant de reflets de notre humanité. Florence Rochetisse des romans pleins de suspense et de passion qui, bien que fictifs, inventent ce qui aurait pu être la vérité dans un contexte richement documenté. Elle continue de prouver son talent avec ce huitième opus publié aux éditions De Borée.

LA BASTIDE
DU COLONEL

Du même auteur

 

Aux éditions De Borée

 

Des monts de résistance

L’Héritage maudit

L’Héritière des anges, Terres de femmes

L’Honneur des Bories

La Trahison des Combes

Le Dernier des Orsini

Les Hautes Terres

 

Autres éditeurs

 

Au secours Mémé !

L’Emmuraillé

Les Fruits de la liberté

 

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© img, 2014

FLORENCE ROCHE

LA BASTIDE
DU COLONEL

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Première partie

GUEULE CASSÉE

 

I

PHILIBERT ATTENDAIT le coup de sifflet du lieutenant depuis 3 heures du matin. À côté de lui, derrière lui, devant lui, d’autres poilus attendaient aussi, transis de froid sous la pluie, les pieds dans la boue, la peur au ventre. On était à l’orée de la grande offensive du chemin des Dames, le 16 avril. La tranchée débordait de soldats. Ils avaient ordre de se taire pour garder le secret de l’assaut contre l’ennemi. Ils avaient reçu un équipement léger pour l’attaque : musette à grenades, musette à vivres, toile de tente, couverture en sautoir, masque à gaz, cent vingt cartouches, gourde de vin et quart de gniole pour le café. Ils avaient un Lebel sur l’épaule et une pelle sur le dos pour faire des trous individuels. C’était souvent la seule façon de s’en sortir : s’enterrer pour éviter les éclats d’obus et le feu.

Philibert, matricule 1206, était appuyé contre la paroi du boyau. Inerte. Impassible. Il sentait la terre mouillée de la tranchée contre son dos. Cette sensation froide lui faisait penser à la morsure de la mort. Elle était là qui veillait, qui épiait, qui sélectionnait, qui comptait, qui triait. Elle était là, partout. La mort. Cette saleté. Elle riait de tous ces poilus qui allaient vers la Faucheuse, avec son feu, avec ses gaz, avec ses balles. Philibert le savait. Il l’entendait au travers du vent, au travers des détonations en rafale. Il vivait avec. Il la côtoyait. Il lano man’s land reniflait. Il la sentait. Partout. Surtout sur le où pourrissaient les corps de ceux qu’on n’avait pas encore pu récupérer. Il en avait des visions d’horreur qui le hantaient, qui martelaient et accaparaient son esprit : un ventre qui se vidait, troué par des éclats d’obus. Une main arrachée. Un regard figé dans la souffrance. Des restes humains. Des restes de tous ces hommes tombés là, avec un geste d’adieu, avec un cri de désespoir. Tous ces gars que Philibert avait vus succomber depuis le début de cette maudite guerre. Depuis la Somme. Depuis Verdun. Dans cette 127e division de la VIarmée où il avait été incorporé. La division des survivants. La division phare. Celle de tous les fronts.

Philibert frissonna. Pourtant, il n’avait pas peur. Il n’avait plus peur. Il n’avait plus d’émotions en lui. Il était vidé de toute humanité. Il s’était volontairement asséché. Sinon, il serait déjà mort, il se serait probablement jeté dans les lignes allemandes pour échapper à cet enfer sur terre. Il était dans un état second qui le gardait en vie. Un état second qui l’abrutissait, qui le protégeait, qui l’arrachait à la vérité et à la souffrance. Il buvait beaucoup. Pour éviter la faim. Pour attendre sa fin. Pour trouver le courage, malgré tout, de rester debout, de franchir le parapet, de courir jusqu’aux lignes allemandes. Car il devait obéir. Sans réfléchir. Sans fléchir.

Il savait depuis ses premiers combats que s’il réfléchissait il reculerait, il transgresserait l’ordre, pire, il fuirait ou se mutilerait. Alors, il perdrait l’estime de soi. Il trahirait la mémoire de tous ces poilus déjà tombés sur le champ de bataille. Il n’avait pas le droit de leur faire ça. De les lâcher. D’être un lâche. Et puis Philibert savait ce qu’il devait à la mère patrie. Il ne voulait pas trahir cette République qui l’avait élevé. Lui, le petit pauvre. Le petit orphelin.

Il pensait souvent aux discours du maître d’école : « La mère patrie est le plus beau pays du monde, elle offre une instruction gratuite aux démunis. Chaque citoyen doit être prêt à la défendre, à combattre pour elle, à mourir pour elle comme pour sa propre mère. Elle est le phare de l’humanité, le pays des droits de l’homme et du citoyen, le pays de la démocratie. »

Philibert avait toujours été un garçon simple et discipliné. Il avait toujours obéi, même dans ces familles d’accueil où l’Assistance publique le plaçait. Il ne se rebellait jamais, il travaillait, il subissait les humiliations, les privations. Au fond, sa mémoire ne lui ramenait de son enfance qu’un souvenir : celui des moqueries incessantes, des sales coups des mioches, des semonces des adultes.

Une seule personne avait été bonne et douce avec lui : la vieille Marguerite qui l’avait pris à l’Assistance lorsqu’il avait sept ans. Elle vivait seule avec ses chèvres et ses vaches. Elle était tendre avec Philibert. Elle avait besoin d’une compagnie. Elle avait besoin de donner de l’affection. Elle en avait sans doute reçu beaucoup pour être capable d’en donner autant. Mais ces années de tendresse s’étaient brisées rapidement. Marguerite était morte d’une méchante grippe, deux ans après avoir pris Philibert chez elle. Alors, le cercle infernal avait repris pour lui : il passait de famille en famille, jamais accepté par les fratries des maisons, tenu à l’écart, toujours plus ou moins exploité au travail sans grande reconnaissance.

Il avait toujours eu un physique lourd avec de larges épaules, une haute taille et des mains immenses. Quand il était placé, on disait qu’il ferait un bon garçon de ferme et que la chef de famille avait bien fait de le prendre à l’Assistance. Dans les bals ou les fêtes foraines, les autres ne lui cherchaient jamais querelle. Il avait une carrure impressionnante. Pourtant, il ne plaisait pas aux filles. Son visage était trop rustique. Les traits étaient rudes, grossiers, les lèvres charnues et le nez aplati à la base s’élargissait sur deux narines épaisses. Le menton était carré, pourfendu par un profond sillon. Il avait un cou épais qui rejoignait les épaules en ne semblant former qu’un bloc si bien que sa tête sortait directement du buste. Plus d’une fois, on l’avait pris pour un boxeur. Mais son caractère était doux, contrastant avec ce large physique. Il était calme. Il avait reçu trop de coups et il avait eu une enfance trop ballottée pour affirmer un caractère. Il manquait de confiance en lui, trop seul, trop déstabilisé par une enfance sans grande affection ni reconnaissance.

Finalement, à l’orée de ce énième combat, Philibert constatait qu’il ne serait une perte pour personne s’il mourait. Ce constat de solitude absolue le meurtrissait. Il était seul comme un chien, malgré la franche camaraderie qui liait les poilus entre eux. Il était un sans-famille. Il serait même normal que ce soit lui qui meurt, plutôt qu’un père de famille ou un jeune fiancé. Il n’avait plus rien à espérer de la vie.

Enfant, il s’accrochait à l’idée de devenir heureux, un jour. Il pensait tomber sur une bonne famille, sur des braves gens ou sur une brave fille pour la marier. Il avait toujours été combatif, positif, évitant de trop réfléchir à son sort.

Aujourd’hui, avec la fatigue accumulée, il n’avait plus d’espoir. Il accumulait les idées noires. Il savait que le bonheur ne serait jamais pour lui. La guerre venait même de lui démontrer que sa vie pouvait être encore plus terrible qu’autrefois.

Soudain, sans clairon ni trompette pour ne pas alerter les ennemis qui étaient très proches, le général donna le signal. La nuit était encore noire, sans aucune fusée d’éclairage… Dans le silence de la tranchée, le commandant lut l’ordre du jour de Nivelle d’une voix solennelle : « L’heure est venue, confiance et courage, vive la France ! » Des gars reniflèrent, d’autres jurèrent, certains prièrent. Ils s’extirpèrent de leur trou et se précipitèrent sur le no man’s land Les consignes du général Anselme, en accord avec Nivelle, leur avaient été exposées la veille : en liaison avec la 56e du général Hellot, les soldats devaient atteindre le vallon de la Croix sans Tête, le ravin des Bovettes, Chavignon et Montparnasse, au-delà du chemin des Dames. La 127avait pour objectif de s’assurer les hauteurs de Chavonne pour permettre la percée de toute l’armée dans la trouée de l’Ostel.

C’était oublier que le terrain était difficile. Philibert le savait. Il avait pu l’observer pendant des journées. Il avait pu en parler avec d’autres gars. Il y avait de la pente, celle des trois éperons des Grignons à gauche, du mont Sapin au centre et celle du Balcon qui dominait la cuvette de Chavonne. Les généraux semblaient avoir perdu tout bon sens. Ils oubliaient que les Allemands étaient présents dans le secteur depuis le début de la guerre. Ils avaient creusé des kilomètres de tranchées et accumulé des positions échelonnées les unes derrière les autres, protégées par des fils de fer et des mitrailleuses enfouies. Malgré les précautions déployées par la France, les Allemands avaient renforcé leurs positions par trois divisions au moins. Leurs biplans abattaient les avions et les ballons d’observation français. L’ennemi savait tout de la future offensive française.

Mais le signal était donné et les poilus devaient obéir. Philibert soupira longuement, prit une grande inspiration et sortit de la tranchée avec les premières lignes qui traversèrent leurs barbelés par les passages faits la veille. Les soldats couraient vers les ennemis avec l’énergie du désespoir. Les bleuets étaient devant, encore animés par leur patriotisme exacerbé. Ils ne savaient pas ce qui les attendait. Ils allaient tomber de haut. Ils allaient tout simplement tomber. Ils se jetaient dans la gueule du loup en hurlant des « sales Boches », des « vive la France ». « Quelle France ? » songeait Philibert. Cette France qui jetait ses enfants dans la mort pour un bout de territoire et pour satisfaire l’orgueil des gouvernements ? Il avait vite arraché la fleur de son fusil. Les poilus n’étaient plus des soldats ni des guerriers. Ils étaient de la chair à canon. Ils ne faisaient pas la guerre. Ils se faisaient massacrer. Sur la Somme, ils n’avaient pu, au mieux, que progresser d’une tranchée à l’autre, ou reculer d’une tranchée à une autre. Au prix de terribles pertes. La situation s’était enlisée. Elle l’était encore ici, deux ans après.

Philibert avançait derrière les autres. L’artillerie française n’avait pas fait son travail correctement, les jours précédents. Elle n’avait pas détruit le matériel de défense allemand comme c’était prévu. Dans la forêt qui couvrait les premières pentes, les fils de fer invisibles stoppaient la course des premières lignes. L’avance était parsemée d’embûches : barres de mine enfouies dont seule la pointe dépassait, pièges à loup, fosses cachées, pistes de sentiers menant à rien. Les mitrailleuses sous abris et les minenwerfer plombaient les assaillants. Des ombres s’abattaient dans l’opacité du brouillard. Ombres fantomatiques et effrayantes qui rejoignaient la terre, à jamais. L’hécatombe commençait. Les observatoires des Allemands sur les arêtes du plateau du chemin des Dames fonctionnaient encore et pilonnaient les Français en tir courbe, à coups sûrs. Ils avaient l’avantage de la pente. Les chasseurs qui devaient seconder les premières lignes avaient du retard. Ils donnaient aux mitrailleuses ennemies le temps de se mettre en batterie. Contre elles, les poilus ne pouvaient utiliser que leurs grenades à fusil.

Philibert butait sur des corps. C’était un concert de détonations et de cris. Les hommes tombaient, se relevaient, retombaient, se relevaient encore, parfois, pour tomber plus loin. Leurs chutes ressemblaient à une longue danse macabre. Une longue descente en enfer. Les caporaux hurlaient des ordres que personne n’entendait.

Soudain, des fusants sortirent de nulle part, dans la fumée, du ciel, d’en face. Ils éclatèrent en l’air. Des explosifs sortirent du sol. Des cratères s’ouvrirent, çà et là.

Philibert se jeta à terre, se protégea derrière des cadavres. Il reçut le sang d’un autre sur les mains. Il cria. Toujours les obus s’abattaient. Ils assourdissaient. Ils portaient la terreur à son paroxysme. Ils étaient la voix tonitruante de cette apocalypse.

Philibert évita de justesse des éclats brûlants, des étoiles de débris fracassantes et meurtrières. Il vit une cabane dans un petit bois, certainement un ancien abri pour les gardiens de bêtes. Il s’y faufila, il s’y laissa tomber à même le sol. Usé. Anéanti. Terrifié. Il attendit que la pluie meurtrière cesse. Il tremblait de tout son corps, recroquevillé sur lui-même, au fond de cette masure de bois. Il avait froid. Il avait honte mais il n’irait plus sous la pluie des éclats et des balles. Il était à bout. Cette fois-ci, ce n’était plus possible.

Il espérait se soustraire au décor, disparaître. Il avait peur qu’on le découvre planqué. Ce serait la cour martiale…

À cette heure, les premières lignes avaient dû atteindre les mitrailleuses ennemies sur la crête. Philibert y était arrivé, une fois, en 1915, dans la Somme. Il avait pu sauter dans une tranchée allemande, parmi les premiers. Il en avait été très fier. Sur tout le bataillon, lui seul avait survécu. On lui avait promis une médaille. L’euphorie avait été brève. Il avait vite compris que ses efforts avaient été vains. La mort des trois quarts de son bataillon n’avait servi à rien. À rien. Cette guerre ne servait à rien…

Tout à coup, un bruit terrible le pétrifia. Un souffle énorme et brûlant s’abattit sur lui. La cabane s’enflamma. Ce fut un bûcher. Il fut aveuglé. Tout alla très vite. La fumée l’étouffa. La toiture s’effondra. Il sentit les flammes lui mordre la tête, le visage. Il sentit sa peau et ses cheveux brûler. Il rampa vers l’ouverture et délira :

– Viens donc me chercher, salope, depuis le temps que tu me guettes ! Tu ne me fais pas peur !

La douleur était atroce. Il tenta d’éteindre ses cheveux et sa peau avec ses mains. Il perdit connaissance.

Quand il revint à lui, il souhaita mourir. Sa tête lui faisait un mal insupportable. Il bougea ses mains, les plaça devant ses yeux. Il voyait très mal, il remua les jambes. Son corps était intact. Il posa ses mains sur la peau de sa tête et ce contact lui arracha un cri. Son visage était éteint mais brûlé à vif. Il sentit qu’il n’avait plus de cheveux. Qu’il n’avait plus d’oreilles.

Mais il vivait encore. La figure dévastée. Il survivait. Mais qu’avait-il donc fait pour mériter pareilles souffrances ?

Il plongea dans l’inconscience. Ce fut un soulagement.

 

II

MATRICULE 1256. Jamais il n’avait pensé que ce serait aussi difficile. Il n’en pouvait plus. Cela faisait deux heures maintenant qu’il suivait les survivants du 56e pour faire la jonction avec le 126e. Il était à bout de souffle, à bout de nerfs. Mais il devait tenir puisqu’il était Florimond Belair, le fils du grand colonel… Le héros de la guerre de 1870. C’était un nom difficile à assumer sur les champs de bataille. Il avait la pression. Il commençait à regretter son plan, ses ambitions. Il aurait dû renoncer à venir combattre. Il aurait dû rester en retrait de cette guerre, comme il l’aurait pu. Tant pis pour son amour, tant pis pour son avenir. Tant pis pour son projet, tant pis pour ses ambitions.

Ici, c’était la mort qu’il frôlait à chaque instant. S’il pouvait, il tomberait à genoux et prierait Dieu. Mais Dieu n’était certainement pas prêt à lui pardonner son énorme péché.

Il tremblait de tous ses membres. Son pantalon était trempé d’urine. Il avait envie de pleurer. Il n’arrivait plus à avancer vers les lignes ennemies. Il avait vu tous les autres tomber comme des lapins devant lui, sous les balles. Les plus chanceux et les plus téméraires s’étaient fait tuer alors qu’ils atteignaient les barbelés des batteries ennemies sur le mont Sapin. C’était perdu d’avance.

Il s’abrita derrière un tronc d’arbre calciné, incapable d’avancer davantage. Il ne parvenait plus à obéir, à continuer, à marcher. Tant pis. Florimond serait lâche. On dirait qu’il n’avait pas eu le courage et le sens de l’honneur de son père, le grand colonel Belair. Mais il resterait en vie. Toutes les guerres ne valaient pas de se sacrifier. Celle-ci ne valait rien. Elle était enlisée, tous les soldats le savaient. Les chefs s’obstinaient.

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