La Bibliothèque des amants

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" Dans le soir presque tombé, la bibliothèque découpait une silhouette de vieille forteresse à demi-ruinée. Entre ces murs vides et meurtris, qui n'abritaient plus, du mieux qu'ils pouvaient, qu'une petite part de leur vieille richesse, restait-il quelque chose de l'institution orgueilleuse [...]? Tout un monde avait disparu, il ne restait plus que Sylvère et Constance, seuls, muets, la main dans la main devant ce désastre qui les assignait à comparaître devant leur éternité. "
Publié le : mercredi 8 janvier 1997
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782213673868
Nombre de pages : 180
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© Librairie Arthème Fayard, 1997.
eISBN 978-2-2136-7386-8
DU MÊME AUTEUR
Le Repas du soir, récit, Flammarion, 1964.
Le Fils interrompu, récit, Flammarion, 1971.
Les Lavagnes, roman, Flammarion, 1974.
Vive la Suranie, Flammarion, 1978.
Laylâ, ma raison, roman, Le Seuil, 1984.
Ousâma, un prince syrien face aux croisés, Fayard, 1986.
L’Inaccompli, nouvelles, Le Seuil, 1989.
L’Orient d’une vie (avec la collaboration de Gilles Plazy), Payot, 1990.
Malheurs et merveilles, anthologie de poèmes de Ronsard, Orphée/La Différence, 1990.
Tête à cœur, Flammarion, 1992.
Six à sept saisons pour revivre, roman, Flammarion, 1994.
Les Mille et Une Nuits, contes choisis (avec Jamel Eddine Bencheikh), 3 vol., Gallimard, 1991-1996.
Tristan et Isolde, traduction du livret de l’opéra de Wagner, Gallimard, 1996.
Tristan et Iseut (d’après Joseph Bédier),
Odile Jacob, 1996.
I
« Il faudra bientôt penser aux lampes. Le moment approche... »
De l’équinoxe d’automne au solstice d’hiver, et de ce même solstice à l’équinoxe de printemps, la venue de la nuit se lisait sur la pente douce et parfaitement régulière du volcan. Le véritable pied de la montagne se situait plus bas que la vue ne le permettait, mais il disparaissait, à l’horizon, derrière un ressaut du plateau qui s’enlevait de ce côté, vers l’ouest, assez haut. C’était là, à l’intersection du volcan et de la ligne des falaises, que le soleil plongeait à la fin de décembre. À l’équinoxe, il disparaissait juste à la pointe gauche du cratère ; de septembre à la fin de l’année, sa lueur mourante descendait, ainsi, jour après jour, la pente, puis remontait, au fil de la saison d’hiver, jusqu’au sommet.
Personne ne savait pourquoi l’habitude s’était prise, pendant un semestre, d’allumer les lampes au moment précis où le soleil se cachait, avant même la tombée de la nuit. Et personne ne savait non plus pourquoi, de l’autre côté du volcan, on avait jugé le soleil inutile et préféré s’en remettre aux montres, aux horloges, au calendrier universel qui rythmait la vie dans le monde d’en bas. L’opinion publique ne tenait pas trop à s’expliquer l’usage qui avait prévalu sur cette pente-là, vers le nord-ouest. Elle préférait garder à ce sujet quelque mystère et ne se rendait qu’avec peine, malgré la dignité qu’on leur reconnaissait, à l’avis des Sages du Conseil, d’autant plus que leurs raisons divergeaient : l’incurvation du cratère, dont la ligne, en croissant renversé, venait interrompre l’exemplaire linéarité attendue de l’observateur ; plus bas, des accidents de terrain, chaos de lave ou cratères adventices, le tout figé, silencieux comme le reste du volcan, mais ajoutant, si l’on peut dire, à l’effet de désordre ; les sapins aussi, qui, plus bas encore, interceptaient la vue sur la montagne ; enfin, les pluies de printemps et d’été qui s’abattaient parfois au crépuscule, sur fond de nuages insondables qui barraient le couchant. Tout cela, qu’on le voulût ou non, imposait le recours à d’autres marquages du temps, et il en allait de même pour l’autre côté du volcan, les soirs, heureusement rares, où l’automne et l’hiver rompaient avec leur sécheressse traditionnelle, sous un ciel presque toujours fidèlement bleu.
Trois lampes seulement s’allumèrent dans la grande salle. La clarté, sous chaque abat-jour, circonscrivait exactement le périmètre de la table ronde où le visiteur était assis. Les trois tables, éloignées l’une de l’autre, et les lampes qui les surmontaient, portées par une longue tige de bronze, faisaient ainsi trois taches jaunes sur la pénombre environnante. De la table, si l’on portait les yeux alentour, on ne pouvait que deviner les très hauts murs qui s’assombrissaient de plus en plus et sur lesquels tranchaient, à peine, des motifs de décoration géométriques, dans une tonalité plus claire. Et tout en haut, là où mourait, très loin, la clarté qui passait par le trou supérieur des abat-jour, la haute voûte vitrée ne se matérialisait, la nuit tombant, qu’à ces trois grosses étoiles, diffuses, incertaines, mais dont la pâleur suffisait à masquer, tout autour, le verre peu à peu opaque et même, au delà, le ciel imaginé.
Il fallait compter environ cinq heures de marche depuis l’endroit où le sentier, cessant de monter, débouchait sur le plateau, jusqu’au bâtiment circulaire qui abritait la grande salle. Celle-ci en occupait le centre, autour duquel rayonnaient, sur le quart nord-est, les bureaux et, sur les trois autres, les magasins, lesquels s’étendaient aussi dans tout le sous-sol, sur une profondeur de trois étages. La partie visible de l’ensemble s’élevait sur une hauteur de quinze toises, pour un diamètre de cinquante. La grande salle où venait s’évider le bâtiment, circulaire elle aussi, était large de douze, et comme sa voûte, prenant appui sur le toit plat de l’édifice, s’y exhaussait de cinq toises encore, on se croyait, quand on entrait, dans une chapelle ouverte vers le ciel, ou au fond d’un puits qui laissait, jusqu’au soir, descendre sur les tables une lumière ni trop crue ni insuffisante, la juste lumière de la méditation.
Le domaine était évidemment beaucoup plus vaste. Il rassemblait, sur deux mille arpents environ, tout ce qui était nécessaire à la subsistance des personnes. Visiteurs, employés de la grande salle, agents du domaine et Sages du Conseil vivaient ainsi dans un monde clos, riche de ses champs, vergers, jardins, pâturages et étables, sans parler des forêts, pour le bois qui alimentait les chaudières. L’électricité, réservée à l’éclairage et aux installations techniques des magasins, était fournie par une petite usine, au pied de la cascade : le barrage qui retenait, en amont, la rivière, emmagasinait assez d’eau, grâce aux lourdes pluies de printemps et d’été, pour assurer à la chute un débit régulier tout au long de l’année, et aussi fournir l’eau potable, puisée à grande profondeur, pour les besoins des hommes et des animaux.
Le bâtiment de la grande salle était le premier qui se découvrait à l’arrivée. Le reste, résidences des Sages et des visiteurs, maison du Conseil, lotissements des employés, agriculteurs, forestiers ou bergers, se répartissait au-delà et en demi-cercle, les terrains cultivés, étables, pacages et bois étant rejetés plus loin encore en direction du plein nord et de l’est, jusqu’aux premières pentes des montagnes qui fermaient l’horizon du plateau. Vers ces autres barrières que dessinaient, à l’ouest, les falaises, et vers le sud aussi, par où se faisait, avec le sentier, l’unique accès au domaine, régnait la forêt encore, mais que l’on avait laissée inexploitée, celles du nord et de l’est suffisant au nécessaire. La rivière traversait de part en part cette zone-ci, avant de trancher le rebord du plateau par la gorge où s’accrochait le sentier, puis de dévaler plein sud, de cascades en bassins, dans d’autres vallées, vers le monde d’en bas.
Avec lui, les relations du domaine se réduisaient au minimum. Un seul téléphone, dans la maison du Conseil, permettait d’appeler l’hélicoptère, quand il fallait emporter un malade grave, un blessé, voire un mort, car l’usage interdisait toute sépulture sur le plateau : les dépouilles des bêtes, elles, étaient brûlées. Hormis les cas d’urgence, l’appareil, éventuellement accompagné d’un ou plusieurs autres, se montrait le premier jeudi de chaque mois, pour livrer les vêtements ou objets commandés par les gens du domaine, assurer le courrier, l’approvisionnement des magasins de la grande salle, les va-et-vient des personnels en congé ou des visiteurs.
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