La blanche

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Un roman avec Casablanca en point de mire et un suspense en toile de fond, pour dire l'enfance, le rapport aux ainés, le retour en pays natal. La blanche maison familiale, l'arme blanche du crime, la blanche couleur du deuil, l'îlot blanc de Sidi Abderrahman, Casablanca aussi bien sûr : toute une atmosphère éthérée qui donne à douter de tout, sauf de l'essentiel, un amour indéfectible pour la grand-mère. Un goût blanc et pur de l'enfance.
Publié le : jeudi 10 octobre 2013
Lecture(s) : 9
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782917598917
Nombre de pages : 104
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La Cheminante, 2013

9-11, rue Errepira – 64500 Ciboure

www.lacheminante.fr

Courriel : sylviedarreau@metaphorediffusion.fr

ISBN : 978-2-917598-85-6

Code Sodis : S 520422

J’ai vu les vêtements de clown et autour de vos yeux le khôl bleu. Alors j’ai su que je ne m’étais pas trompée, que je vous aimais parce que, au contraire de ce qu’on m’avait enseigné, vous n’étiez ni un voyou ni un assassin, vous étiez sorti de la vie.

Marguerite Duras

Les yeux bleus cheveux noirs

Il y a une petite clef. Il suffit de la tourner.

Luc

RETOUR

Franklin Roosevelt. Le boulevard qui mène à l’Océan. Casablanca. Il y a vingt ans, je crois. Le taxi file à toute allure. Le chauffeur me conduit de l’aéroport à un hôtel de la côte. Il parle beaucoup. Il me parle comme si je n’étais pas du pays. Je préfère. Je lui réponds, tout en étant ailleurs, comme pour ne pas voir, ne pas entendre, ne pas sentir le passé qui me saute à la figure par la vitre grand ouverte. On passe un rare virage et le bitume cabossé se change en souvenirs. Les mêmes arbres assoiffés au tronc blanc. La maison du gouverneur qui n’a pas changé. Je sais qu’on va passer devant Mira Ventos. Je ferme alors les yeux qui se gonflent de larmes. C’en est déjà trop pour moi. J’ai peur de me rendre compte qu’il ne nous appartient que ce qu’on a perdu.

Demain, je reviendrai.

Oui, demain je ferai face.

Vingt ans, quarante peut-être… Pourquoi compter les années passées lorsque chacune d’elles fait mal à en crever ? Je me suis levée très tôt ce matin pour mieux sentir l’air iodé et frais de l’Atlantique. L’immensité du sable gorgé d’eau qui se perd à l’horizon. Marcher des heures dans le sable mouillé. Laisser s’enfoncer ses pieds nus. Marcher. Laisser ses empreintes sur le sol. Être suivie. Ne pas être suivie. Divaguer. Se perdre. S’y perdre et laisser la trace de ses pas se noyer dans l’écume mousseuse de l’Océan. Envie folle de se fondre aux odeurs de l’enfance. Je suis seule sur la plage. Il n’y a qu’un râle lancinant comme soufflé d’un coquillage géant.

J’ai soudain le sentiment que je ne suis plus seule. Peut-être parce que la marée commence à monter et rétrécit la plage. Je regarde derrière moi. Je vois apparaître au loin, sur la côte, une figure humaine. Un frisson me traverse tout le corps. J’ai terriblement froid.

L’enfance est innocence même si elle s’arrête parfois à un jeune âge. Je ne me souviens pas de quand je l’ai perdue mais il paraît qu’au contact de la cause la mémoire revient.

J’ai demandé à un taxi de m’emmener à Mira Ventos. Ma maison blanche aux tuiles étrangement vertes semble s’être éteinte. Je rentre alors dans ma maison tout en tremblant de mon effraction.

L’herbe autrefois verte et fraîche est brûlée par le soleil et parsemée de terre. L’immense fontaine en zelliges asséchée est ornée d’un jardin mort de ses années passées. Je m’assois sur la terre puis m’allonge comme pour me délabrer aussi. Je crois que je me suis endormie.

DES ANNÉES PLUS TÔT

Mira Ventos est lumineuse.

Il est midi.

Fatima amène les plats en argent sur la table à la française installée sur le gazon. Toute la famille est là. Les rires qui fusent à travers l’espace se mêlent au bruit de l’eau. Il fait tellement chaud.

Mes cousins courent de part et d’autre. Et moi je regarde avec mes yeux d’enfant tout un monde prêt à s’écrouler. Je n’imaginais pas qu’ils allaient me manquer. Je vivais au présent.

Il a fallu à peine un mois pour vendre la maison qui se vide petit à petit. Presque tous les membres de la famille ont voulu emporter quelque chose. Et qu’est-ce que c’est grand une famille marocaine dans des moments pareils. Le vaste salon de marbre blanc aux allures d’opéra résonnait de solitude. Ce lieu de vie était devenu notre lieu de survie.

Le midi, dans le jardin, on avait réussi à oublier, le temps d’un déjeuner. On avait réussi à oublier l’irréversible qui rend la solitude insupportable. J’avais neuf ans, je crois, et ne pensais pas aux conséquences. J’attendais avec une impatience insoutenable que la foule retourne chez elle pour reprendre possession des lieux. Je retirais alors les grands draps blancs qui recouvraient les miroirs immenses de la salle à manger ; et je pouvais enfin me voir et exécuter des chorégraphies sur le son nasillant du vinyle qui tournait jusqu’au vide. Je ne comprenais pas pourquoi la tradition demandait de faire disparaître les miroirs pendant quarante jours mais j’adorais être vêtue de ces fines djellabas de coton blanc.

Hier, la maison a été vendue à un Allemand gras et laid. J’ai du mal à accepter que ce pig hâbleur s’empare de mon univers. Je vois au loin le sourire de ma grand-mère auquel je ne suis plus trop habituée. Je suis heureuse même si mon intuition d’enfant sait qu’elle se fait rouler par ce porc mielleux, serrant les mains hennées des femmes qui pleurent un être qu’elles n’ont jamais vraiment connu.

Ma grand-mère presse le pas et, sans que je m’en aperçoive, me soulève d’un bond comme pour crier victoire :

– Je vais te sauver de là pauvre enfant !

Elle me parle triomphante de notre retour en France. Elle me parle de la paix, du chant du coq et de la famille là-bas.

Demain, on part faire un tour du pays avant le grand départ.

Théophile Gautier. La mission française. On a jeté dans les airs des ballons gonflés à l’hélium.

Chacun a mis un message dedans.

Alexandre sait que je m’en vais. Quel bouc émissaire va-t-il maintenant trouver ?

Il s’approche vers moi. Ses grands yeux bleus m’envisagent.

– Tu as mis quoi comme message ? me demande-t-il.

– Ça ne te regarde pas.

– Le mien est pour toi.

– C’est quoi ?

– Fais confiance au destin. Si tu dois le savoir le ballon t’échouera.

C’est la réponse que je n’attendais plus.

Je crois que j’ai souri.

Mémé et moi, on a parcouru le Maroc au volant de sa Peugeot d’un violet improbable. Un peu comme Thelma et Louise, me surprenais-je à penser.

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