La Blessure

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Grièvement blessé au visage lors de la Première Guerre mondiale, le Dr Louis Grisonni ne supporte plus les regards que lui jettent ses patients. Il décide de tout quitter pour aller à la campagne et reprendre le cabinet médical du Dr Bonilleux. Il s'installe dans la grande demeure sur la place du village et garde à son service Léonce, jeune veuve de guerre, qu'il apprécie dès le premier regard. Entre les plaies des uns et les bosses des autres, les visites à pied ou à vélo, le jeune médecin n'a pas le temps de s'ennuyer jusqu'au jour où il est confronté à un cas étrange auquel prend part Godiveau, le sorcier et rebouteux de la région...


L'auteur : Son doctorat scientifique en poche, Guy Charmasson aurait pu faire carrière dans la recherche. Mais il décide de se consacrer à sa première passion, l'écriture, à travers laquelle il va s'essayer à tous les genres littéraires - science-fiction, romans policiers et historiques. Édité avec succès aux éditions Marabout et Fleuve Noir, il publie son cinquième roman aux éditions De Borée, après La Main du maître en 2010, déjà récompensé à deux reprises.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 8
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914263
Nombre de pages : 152
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Extrait
I

IL VENAIT DE SAUTER LE PAS.
Après avoir revendu son cabinet lyonnais à un jeune médecin frais émoulu de la faculté, il s’apprêtait à remplacer un confrère âgé qui avait consacré sa vie aux paysans de cette Ardèche sauvage et mal connue que méprisait le reste du pays.
« Il n’est pas français, il est ardéchois ! » La plaisanterie, maintes fois entendue à l’armée, l’avait amusé en son temps. Il n’aurait jamais pensé, alors, qu’il viendrait un jour se réfugier dans cette contrée misérable. Il ressentait un mélange d’excitation, d’appréhension et de curiosité. Il rajusta son chapeau, veillant instinctivement à ce que la longue mèche de cheveux raides tombe sur ce qui avait été son œil gauche.
Il regarda l’autobus qui s’éloignait en direction de Langogne avec un pincement de cœur. La grisaille l’accompagnait depuis son départ de Lyon, comme accrochée aux différents véhicules qu’il avait empruntés pour arriver jusqu’ici, au cœur du Vivarais, sur une route pierreuse et sinueuse paraissant ne mener nulle part. Autour de lui, les hautes collines alternaient avec de larges plateaux qui s’empilaient à l’infini comme un immense amphi-théâtre. Les nuages figés semblaient être un plafond cendreux s’appuyant sur les monts les plus lointains et enfermant le paysage sous une chape de tristesse.
Il pleuvotait depuis qu’il avait passé Aubenas. La bruine mouillait son feutre et son épaisse canadienne. La nature pleurait doucement, comme pour lui souhaiter une morne bienvenue. Il frissonna en dépit de la chaude veste qu’il avait rapportée des tranchées. L’humidité ambiante n’était pas en cause. Il avait fait un choix difficile, quelques mois plus tôt.
Il leva la tête vers le village perché sur le premier plateau que semblaient encercler les contreforts boisés. Le chemin qui y menait était pentu et bordé de talus couverts d’une herbe rase, de buissons, de résineux et de feuillus. Les maisons, trapues, massives, dominaient les flancs vert sombre qu’éclaircissaient çà et là quelques coulées de pierres blanches. La brume grignotait l’horizon. Elle estompait les masures, donnant au panorama l’aspect d’un fusain, d’un de ces paysages fantasmagoriques dessinés par Victor Hugo, un poète qu’il affectionnait presque autant que Baudelaire. Un panneau de bois à la peinture écaillée, cloué sur un poteau fiché dans le remblai, indiquait le nom de la localité : Labelle.

Il esquissa un sourire amer.
« La belle quoi ? La belle vie ? Tu parles ! Tu es venu ici pour t’enterrer, mon pauvre vieux ! »
Il se trouvait à un étrange carrefour : Aubenas d’un côté, Langogne de l’autre et, entre les deux, sa nouvelle vie dans une bourgade dont il n’aurait jamais entendu parler sans cette annonce consultée dans une revue médicale. Une crainte diffuse lui donna envie de traverser la route pour attendre le prochain autobus et retourner à Lyon.
Une ville qu’il avait fuie, pourtant.
Il eut un grognement rageur. Il avait fait un choix. Il n’était pas dans son tempérament de reculer une fois sa décision prise.

« Tu y vas, maintenant. Tu as assez lambiné. »
Le chauffeur l’avait aidé à descendre son barda de l’impériale : deux grosses valises en carton bouilli, une mallette de cuir. Il fouilla dans une poche de sa canadienne et sortit le bout de ficelle qu’il avait prévu. Il attacha la mallette à la poignée d’une valise. Il se pencha puis il se redressa, un bagage fermement accroché à chaque main.
Le jeune médecin était robuste : grand, athlétique, les muscles nerveux. La perspective de grimper jusqu’au village avec un tel poids ne le rebutait pas. Il commença l’ascension d’un pas lent de montagnard qu’il adopta d’instinct, se félicitant d’avoir troqué ses chaussures de ville contre une paire de solides brodequins. Le chemin était creusé de nids-de-poule, d’ornières boueuses. De grosses pierres aiguës émergeaient çà et là, déterrées par les orages automnaux.
La bruine se concentrait en fines gouttelettes sur son visage en dépit de la protection du chapeau. Elle lui dégoulinait sur les joues, le menton, et coulait dans son cou, lui glaçant la gorge. Il se souvint de la pluie continuelle qui noyait le front dès septembre et le transformait en un univers de flaques et de boue avant de laisser la place à un froid terrible, qui crevassait les mains de douloureuses engelures. Cette ondée-là était simplement morose, à l’image de ses pensées.

Le silence était lourd. Il n’y avait pas un seul oiseau dans le ciel. De temps à autre, l’aboiement lointain d’un chien mettait un peu de vie dans ce monde poisseux.
Louis montait de son pas régulier, ignorant la charge qui tirait sur ses épaules et ses bras. Tous ses biens, toute sa fortune tenaient dans ces bagages ordinaires : ses vêtements, ses affaires de toilette, quelques romans, ses livres d’étudiant et un album contenant une trentaine de clichés où les personnages figés fixaient l’objectif avec sérieux : ses parents disparus, lui-même à différents âges, quelques images des tranchées qui le montraient au milieu des infirmiers et des brancardiers, la mine grave, le tablier maculé de sang. Il y avait également un portrait de Camille, son ex-fiancée, qu’il n’avait pu se résoudre à déchirer, qu’il évitait de regarder pourtant. Savoir qu’il était là lui suffisait. Ces photos étaient tout ce qui restait de sa vie d’autrefois. Elles étaient le vestige d’une existence qui lui semblait abstraite, aujourd’hui.

Il montait de son pas lent et cadencé, l’air décidé, le front levé vers les maisons ternes qui apparaissaient et disparaissaient au gré des virages.
« Là-haut je serai seul. Enfin ! » pensa-t-il avec, toujours, ce mélange d’excitation et d’appréhension.
Il n’y a pas une seule garde-malade à Labelle. La sage-femme est une matrone qui s’est formée sur le tas. Aubenas est à une bonne vingtaine de kilomètres, au bout du monde en quelque sorte, lui avait précisé le Dr Bonilleux lors d’un de leurs nombreux échanges épistolaires. Vous ne devrez compter que sur vous-même, ce qui est à la fois gratifiant et frustrant : gratifiant parce que vous exercerez notre art dans toute sa diversité, frustrant parce que vous en retirerez seulement le sentiment d’avoir fait du bon travail. Les gens du Vivarais sont rudes, pour ne pas dire rustres. Vous les trouverez grossiers et d’autant plus exigeants qu’ils n’ont de reconnaissance que sur l’instant. Celle-ci ne dure jamais.

Le jeune homme sourit.
Dans ses lettres, son confrère avait décrit sa vie de médecin de campagne et sa patientèle avec une lucidité mordante, dépourvue de complaisance. Il aurait voulu le dissuader de lui succéder qu’il ne s’y serait pas pris autrement.
« C’est un homme honnête », avait-il conclu, ce qui l’avait encouragé à aller plus loin dans la négociation. Bonilleux lui avait proposé de passer quelques jours avec lui, à Labelle, avant de signer l’acte de vente chez le notaire du village. Il était évident que le vieux bonhomme tenait à s’assurer que son remplaçant s’installerait en connaissance de cause. Il avait donc détaillé sa vie de médecin ardéchois sans fioritures, sans complaisance. Pourtant, en dépit de cette peinture féroce, Louis avait senti percer une réelle affection, une grande indulgence, celle d’un grand-père qui pardonne leur ingratitude à ses petits-enfants, qui les voit tels qu’ils sont, et qui les aime malgré tout.
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