La boîte à pêche

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Dans La Boîte à pêche (1926), la jubilation du pêcheur, sur les bords silencieux de la Loire entre ciel et roseaux, rejoint celle de l'écrivain, qui sait nous rendre sensibles sa joie et sa passion du champêtre. La Boîte à pêche, ou la célébration lyrique d'une certaine forme de bonheur.

Publié le : mercredi 16 février 2005
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EAN13 : 9782246081296
Nombre de pages : 208
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Ablettes
Cela commençait dans la cuisine de la maison, près de l'évier, autour du fourneau. Il s'avançait, la main droite à demi pliée, prenait les mouches d'un geste vif. Il faisait chaud; les mouches fusaient, les ailes déliées par la chaleur. Mais il avait l'habitude de cette chasse, et les mouches étaient si nombreuses qu'il ne pouvait les manquer toutes. Sur le tuyau du fourneau, dans l'embrasure de la porte au soleil, autour d'une tache de lait, d'une miette de sucre, elles se collaient en plaques vibrantes, maillons d'acier bleuis d'oxyde. Chaque fois que la main fauchait, un vrombissement s'effarouchait dans l'air: jusqu'au plafond, de proche en proche, l'essaim rebondissait, s'éparpillait, et les mouches retombaient une à une, se posaient en tournant comme des gyrins sur une mare, et de nouveau s'agglutinant, les pattes d'aplomb, les ailes horizontales, pompaient à trompe-que-veux-tu.
Souvent, dans sa main droite refermée, il en raflait une dizaine à la fois. Il sentait aux plis de sa peau leur chatouillis insinuant. Cela l'aidait à les repérer toutes avant de déclore les doigts. Il les entrouvrait un à un, mouche à mouche, la main gauche prête à pincer les bestioles, délicatement, entre pouce et index, leur écrasant la tête avant de les mettre à la boîte. Il y fallait une juste mesure, ne point serrer jusqu'à l'écrabouille-ment, assez pour étourdir sans tuer. Les pattes d'hommes sont épaisses et brutales. Quelquefois, dans sa hâte, un corselet craquait sous la pression, un abdomen blanchâtre et distendu éclatait, laissant gicler ses milliers d'œufs. Il enviait ces insectes habiles dont le dard va piquer les ganglions nerveux, paralyse ses victimes en leur laissant la vie. Sa rudesse lui souillait les doigts de petites taches de sang poisseux où collaient des pattes rompues. Quand il ne restait plus qu'une mouche captive, ses mains redevenues libres, il lui arrachait délicatement la tête. C'était le meilleur procédé : une mouche décapitée ne meurt qu'après longtemps. Dans la boîte de fer-blanc grouillaient les bestioles sans tête qui sautillaient et bourdonnaient sous le couvercle, ou bien, le couvercle enlevé, risquaient un vol aveugle aussitôt retombant.
Il regardait leur grouillement dans la boîte, déjà fier de cette large rafle. Du bout de l'ongle il cueillait les têtes arrachées, et les chassait d'un souffle dédaigneux. Il se rappelait les dessins étranges, les taches symétriques et fantasques marquées au pli d'un papier blanc par l'écrasement d'une tête de mouche. Que de dessins, s'il l'eût voulu! Il se souciait bien de cela! Attentif, diligent, il allait à travers la cuisine, et criait à sa bonne, la bougonnante et gênante Clémence : « Dérange-toi, nom d'un chien ! C'est sérieux ! »
Et il comptait les mouches en les glissant sous le couvercle : « Cent dix... douze... cent quatorze. Je m'arrêterai à cent cinquante. » Le réveil, sur la cheminée, tapait bruyamment les secondes. Il regardait du coin de l'œil tourner la grande aiguille, et déjà s'énervait un peu : « Cent vingt-quatre. C'est peut-être assez?... Une ablette pour deux mouches, cela m'en ferait soixante-deux. » Mais alors, de pitié pour lui-même haussant de méprisantes épaules : « Soixante-deux ? C'est d'un maigre ! Combien de fois ai-je dépassé les cent ! » Il repartait de l'évier au fourneau, poussait au soleil de la cour, vers les briques chaudes du mur, de fiévreuses reconnaissances. Dehors, les mouches avaient le diable aux ailes ; elles filaient sous sa main, par-dessus, entre ses doigts, déconcertaient toutes ses attaques. Il pestait de l'avoir oublié : « C'est toujours la même chose ! On dit que l'expérience d'autrui ne sert à rien. Parbleu ! L'expérience personnelle non plus. » Et revenu dans la cuisine, il bousculait, adjurait Clémence : « Au lieu de m'empêtrer, tu ferais bien mieux de m'aider ! »
Cent quarante mouches... La raison à la fin l'emportait sur l'avidité. Tout à l'heure, au bord de la Loire, il serait temps d'être insatiable. Ce n'était pas dans cette cuisine que les mouches deviendraient ablettes. Il s'accordait d'avance des probabilités favorables, améliorait son pourcentage : « Deux ablettes pour trois mouches, allons ! Avec un peu de chance, une ablette par mouche, peut-être... J'ai vu des jours où la même mouche prenait ses deux et trois ablettes. »
Il se décidait brusquement, fourrait la boîte dans sa poche, mettait son bambou sur l'épaule et plongeait dans la rue torride. La rue descendait au midi. Le soleil, à cette heure, se suspendait au-dessus d'elle, éclaboussait le pied des murs. De loin en loin, l'avancée d'un toit abattait sur le trottoir une bande d'ombre étroite et bleue.
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