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La boutique de la seconde chance

De
208 pages

Richard dit Chiffo (ou Chiffonnier) est un passionné de vieilleries, un chasseur de bonnes affaires qui écume les vide-greniers, les ventes de succession et les marchés aux puces. Un service de verres de guinguette, un caniche cache-pot, une chemise de bowling rétro, il n'en faut pas plus pour illuminer sa journée. Pour ce solitaire, chiner est un art de vivre, mieux, un état d'esprit. Il revend ensuite ses trouvailles dans sa petite boutique de Detroit, au grand dam de sa mère et de sa sœur qui désespèrent de le voir mûrir. Une vie somme toute assez bien réglée, jusqu'au jour où tout bascule. Sa mère meurt, laissant derrière elle une maison pleine de souvenirs et de photos, qui vont remetttre en cause bon nombre de certitudes sur la vie de ses parents. Dans le même temps, une déesse de la fripe pousse la porte de sa boutique. Visiblement, elle cherche bien plus qu'une occasion...





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couverture
MICHAEL ZADOORIAN

LA BOUTIQUE
DE LA SECONDE CHANCE

Traduit de l’anglais (États-Unis)
par Jean-François Merle

images

Pour Rita

Maintenant que je n’ai plus mon échelle,

Je gis là, au pied des échelles

Dans l’immonde marché aux puces du cœur.

W.B. Yeats

Peut-être que ce qui importe vraiment, ce sont nos déchets ;

Peut-être que tout se résume à ça,

C’est déjà quelque chose, non ?

Anne Tyler

Je bois mon thé dans une tasse fêlée.

Bobby « Blue » Bland

PREMIÈRE PARTIE

Brocante

À ma mort, je ne laisserai que des vieilleries. Si j’allais chez moi le jour de la vente de ma succession, j’achèterais l’ensemble. Ce qui n’est bien sûr guère surprenant puisque c’est moi qui l’aurais acquis à l’origine. Reste que j’aurais mis la main sur le tout même si je n’avais pas été dans le coup. Et je ne suis pas le seul de mon espèce. Il y en a qui entrent chez moi et sont fascinés par mon bric-à-brac, qui convoitent mes vieilleries. Ceux-là sont des chineurs. Quand des gens qui n’en sont pas viennent chez moi, ils se gaussent. Ou ils prétendent que ma maison est sinistre parce que tout ce qu’elle contient a appartenu à des personnes aujourd’hui disparues. Je leur rétorque : « Pas toutes. Il y en a en maison de retraite. »

Ils n’y comprennent rien. S’ils pénètrent chez quelqu’un sans y trouver un canapé écossais sous un tableau assorti des « artistes nécessiteux » (gros, gros succès sur le parking de South Ramada Inn – tout pour l’amateur d’art !), ils sont troublés, désorientés, parfois même agressifs. Je prends note : ils ne seront pas conviés à la dispersion de mes biens. En imaginant que je meure aujourd’hui, l’annonce présentant la vente de ma succession pourrait ressembler à ceci :

VENTE DE SUCCESSION

Vendredi et samedi, 10 h – 17 h

15318 Vera

 

Trente années d’accumulation. Choix important ! Fauteuil en laque de Chine rouge des années 1940, véritable canapé western 1960 avec des coussins cousus en forme de chapeaux géants, mannequin de grand magasin années 1950 (homme), service de table 1930, lampe 1970 et plante artificielle en pot, table de cuisine 1940 rouge et blanc, meuble hi-fi Olympic Deluxe en cerisier des années 1950. Centaines de 33-tours et cassettes, grand choix de romans de gare, impressionnante collection de chromos : clowns tristes, toreros, femmes nues, Elvis minces et Elvis obèses ! On propose également : pendules de cuisine, lampes hideuses, cendriers, carafes, shakers, bongos, objets publicitaires, cuillères souvenirs, salières et poivrières, et bien d’autres surprises ! Un plein garage. Une pleine cave. Réservez votre journée ! Resquilleurs lève-tôt s’abstenir.

Je suis amené de temps à autre à recevoir chez moi des adeptes du canapé écossais. À l’occasion, par exemple, des visites désormais fréquentes de ma sœur Linda, d’une façon ou d’une autre liées à la santé de ma mère.

Linda est convaincue que tout doit être neuf. Elle roule dans une voiture neuve, habite une maison neuve dans un lotissement neuf avec son nouveau mari. Quelques minutes dans mon salon suffisent à la mettre au supplice. Parmi tous les objets provenant de l’Armée du Salut, de vide-greniers, de ventes de charité, de marchés aux puces, Linda est désemparée. Je le vois bien au regard qu’elle pose sur mon bazar, il lui tarde de retrouver son intérieur et son canapé beige en tissu écossais, son fauteuil beige en tissu écossais, sa causeuse beige en tissu écossais (une main bronzée par les U.V. sur l’appuie-tête beige en tissu écossais) et son tableau dans les tons bruns, sable, beige, terre de Sienne et sépia. Quand Linda daigne s’asseoir chez moi, elle se pose du bout des fesses au bord du canapé western, comme un petit oiseau blanc pris au piège dans une cage malpropre, insalubre. J’en suis navré.

Pour ma part, je trouve les objets neufs insipides. Ils n’ont pas d’histoire, pas de résonance. Je me sens à l’aise au milieu de l’antiquaille. La deuxième main. L’expression parle d’elle-même : d’autres mains ont manipulé l’objet. Que l’on songe à ce que nous touchons tous les jours, aux millions de minuscules rivets qui soudent l’existence : les tasses à café, les pinces à cravate, les réveils, les lunettes de soleil, les porte-clés, les cendriers sur pied. Et si chacun d’eux avait absorbé une bribe de nous-mêmes, et si la marque de nos doigts transmettait une parcelle de notre âme ? Pensons ensuite à toutes les affaires qui nous ont appartenu, à celles qui nous sont passées entre les mains, à l’endroit où elles peuvent se trouver aujourd’hui. Imaginons le nombre d’autres vies que nous avons touchées au travers des objets qui ont été les nôtres et qui véhiculent un fragment de nous-mêmes. Stupéfiant, n’est-ce pas ?

Et puis merde, vous avez raison. La plupart reposent sans doute dans une déchetterie. Mais je persiste à croire que posséder quelque chose qui a un jour appartenu à d’autres permet d’établir un contact secret avec eux, avec leur passé. Un moyen de communiquer avec autrui sans avoir à endurer états d’âme et complications.

Voilà ce que signifie deuxième main. Mais il y aura toujours des gens pour s’inquiéter de la propreté de cette main.

Ma boutique

Ma boutique est située dans ce qui fut jadis la grand-rue fringante d’une petite ville minable en banlieue de Detroit, Michigan (elle-même une grande ville minable). Je suppose que la situation a commencé à se détériorer à la fin des années 1960, quand beaucoup de choses se sont gâtées à Detroit et dans ses environs, entre les émeutes de 1967, l’exode des Blancs, l’expansion urbaine et enfin la prolifération des centres commerciaux. Par chez moi, les seules activités qui ont survécu à l’agression implacable des grandes surfaces sont les échoppes de réparation : chaussures, rasoirs, aspirateurs, etc. Chacune est tenue par un increvable petit vieux qui ne fait que ça, raccommoder les ustensiles. Si j’en juge par ce qu’on trouve dans les brocantes, je n’aurais jamais cru que quiconque de nos jours faisait réparer ses affaires, mais il existe des amateurs, apparemment. Ma rue compte aussi un bouquiniste, un bistrot thaï, un magasin de disques tenu par de jeunes punks (béni soit leur amour pour les 33-tours), et quelques officines pour Noires (salons de coiffure, de manucure ou d’esthétique). Ainsi que des boutiques vides en quantité.

J’ai ouvert mon affaire voici environ cinq ans grâce aux quelques sous que mon père m’a laissés à sa mort, trois mille dollars destinés à mes « projets artistiques ». Ce qui semblait un peu étrange, franchement. Cet argent ne signifiait pas grand-chose pour moi, j’aurais préféré la compagnie de mon père, mais je n’allais pas faire la fine bouche. À l’époque, je fréquentais les Beaux-Arts de Detroit, je logeais dans un trou à rats sur Cass Corridor, et je menais de front deux jobs, serveur dans un restaurant d’une part, employé au tri pour le centre de distribution de l’Armée du Salut de l’autre. J’étais en train de trouver ma voie dans la vieillerie (l’art à partir d’« objets trouvés ») et travailler à cet endroit me permettait de découvrir la marchandise à la source. C’était un boulot à la con mais, grâce à lui, j’ai pu mettre la main sur quantité de merveilles et entasser dans mon appartement, vite trop petit, bien plus de camelote que nécessaire pour mes « études ». Sans en avoir conscience, je constituais le stock de ma boutique.

Je ne sais toujours pas vraiment d’où papa sortait les trois mille dollars, reste qu’il les avait trouvés quelque part. Une fois que l’argent a été en ma possession, j’en ai claqué un peu dans des brocantes, mais la plus grande partie a été mise de côté. (D’accord, j’ai fait des économies. Ça fait très plouc du Midwest, je sais.) Puis, un peu plus tard, le baratin prétentieux de l’école des Beaux-Arts a commencé à me fatiguer. Je me suis rendu compte que je préférais les objets que je dénichais à mes créations artistiques. C’est alors qu’est née l’idée d’un magasin.

Ma conception de la brocante

Mon bric-à-brac embrasse toutes les périodes, des années 1930 (pas beaucoup) aux années 1980 (encore moins). Je ne peux pas dire que je me sois spécialisé dans une époque en particulier – même si je ne cache pas un faible pour les années 1950. Le critère de commercialisation est simple : je vends ce que j’aime. Parmi les articles que je propose actuellement : un jeu de boîtes de cuisine chromées, de vieux verres de guinguettes « Chez Harry et Alma, plaisirs de la table et de la danse ! », un mur entier de coupes de bowling et de trophées de majorettes, des chemises disco, une bouteille à eau de Seltz bleu cobalt, un couteau et une gourde de scout, un jeu de cartes Reddy Kilowatt, des grappes de raisin en verre, des porte-serviettes « Chutes du Niagara », des tableaux encadrés de têtes de chevaux.

Comme on peut le constater, j’ai de la marchandise de qualité. Et à des prix très raisonnables. (Mais pas ridicules. C’est une leçon que j’ai apprise quand j’ai ouvert. J’avais un grand choix d’articles épatants que je vendais une misère. Quelques types se sont pointés et ont tout raflé. La semaine suivante, je les ai retrouvés trois fois plus chers chez les antiquaires des quartiers chic. Les chiens.) Ma clientèle est diversifiée : tatoués en cuir noir, jeunes branchés, ados rebelles, fondus de design, bobos, rockeurs dégénérés ou simples amateurs de vieilleries. Le qualificatif qui conviendrait le mieux pour les décrire serait cool. Ce qui d’ailleurs est l’expression favorite par laquelle ils marquent leur approbation devant un objet ou une personne.

« Trop cool. »

« Vraiment cool. »

« Super cool. »

« Putain, c’est cool. »

Et ainsi de suite. J’entends assez souvent ce mot dans ma boutique, et jamais pour désigner ma personne.

J’accueille également d’autres types de clientèle : des chasseurs de bonnes affaires du coin, Noirs et Blancs, cadres et ouvriers, des gens qui viennent jeter un coup d’œil, pas nécessairement intéressés par de la camelote cool, mais parce que le magasin est dans le quartier et qu’il est encore en activité.

Ai-je mentionné le nom de ma boutique ? Elle s’appelle Satori Brocante. J’ai peint moi-même l’enseigne et j’y ai incrusté tout un assortiment de merdouilles : des débris d’assiettes, des boutons, des morceaux de poupée, des billes. Quand le soleil est de la partie, l’effet est grandiose. Le reste du temps, on dirait un panonceau sur lequel on a collé un tas de cochonneries. Quant à Satori, je reconnais que la référence au zen est un chouïa intello, mais je reste intimement persuadé que l’on peut atteindre une sorte d’illumination grâce aux vieux objets. Il suffit d’être réceptif. La majorité des gens mènent leur existence en ignorant la sagesse qu’ils pourraient leur apporter, malheureusement.

Chemises de bowling et caniches cache-pots

Aujourd’hui, je lève le rideau et quelques personnes poussent la porte. Vers une heure et demie, un jeune branché achète une vieille chemise de bowling récupérée dans un vide-grenier. Je dois le dire, il s’agit là d’une chemise super cool, blanche avec des manches turquoise, une authentique King Richard irrétrécissable. Le meilleur est dans le dos. On peut y lire, brodé en anglaises rouges :

 

Bowlero Lanes

 

À en croire l’inscription sur la poche de poitrine, le propriétaire précédent s’appelait Pete. Ça peut paraître fou, mais les jeunes bobos sont prêts à payer une fortune pour une chemise personnalisée. Plus le prénom est désuet et ringard, mieux c’est : Herb, Sid, Marvin. Mieux encore, un surnom farfelu : « Bud », « Dot », « Buzz ». Bon sang, rien de tel que des guillemets pour les affaires.

L’autre événement est une chouette nana portant des lunettes de soleil 1940 qui observe la devanture. Certainement une cliente potentielle, et, ma foi, un joli brin de fille dans le genre baba cool au teint pâle et chiffonné. Je lui fais signe d’entrer. Ce genre d’extraversion n’est pas dans ma nature, mais un commerçant qui se respecte, quand il repère quelqu’un devant sa vitrine, se doit de l’inviter à franchir le seuil. Ce qui, avec moi, ne fonctionne pas souvent. Sans doute une gestuelle inadaptée de ma part, un truc comme ça. Habituellement, les gens esquissent un signe de main en retour et tournent les talons. Cette fois en revanche, la jeune femme se dirige vers la porte. Lorsqu’elle est dans le magasin, elle remonte ses lunettes sur le front et pose les yeux sur moi :

— Bonjour, dit-elle. Cool, comme endroit.

Je veux lui retourner son regard et son bonjour, lui sourire, mais tout à coup, je me sens très gêné de mon geste d’invite. Et je ne sais pourquoi je lui fais signe de nouveau. Elle me lance un coup d’œil bizarre avant de se mettre à fureter. De mon poste d’observation derrière la caisse, je la reluque, en quelque sorte. Elle porte un petit cuir 1970 sur une robe années 1950, des perles et un sac à main de mamie foncé à bretelle. Je dois dire que cette fille a un truc, et ce pourrait bien être du style. Elle donne dans le genre spectral, peau pâle et cheveux au carré teints en noir. Elle a des cernes sous les yeux, mais elle fait en sorte, on ne sait comment, de les mettre en valeur, comme s’ils étaient soulignés de khôl. Je m’aperçois que ses perles n’en sont pas, qu’il s’agit de crânes miniatures. Ce qui me rend un tantinet nerveux.

Elle longe le côté du magasin, derrière le rayonnage des romans de gare. Elle saisit un exemplaire de Hot Rod de Henry Gregor Felsen. Peut-être cherche-t-elle à éviter tout contact visuel avec moi. Je la comprends. Elle a sans doute peur de se voir gratifiée d’un nouveau signe de main. Je dois m’efforcer de dissiper le nuage de confusion qui plombe l’ambiance. Je suis sur le point de prendre la parole, puis je me ravise. Je ne peux malheureusement retenir un son, une sorte de grognement monosyllabique.

Elle détache le regard du livre et le dirige vers moi avant de le détourner aussitôt, laissant entendre qu’elle n’a pas vraiment envie d’engager la conversation. Quand les clients réagissent ainsi, je leur fiche la paix. Et pourtant, je ne sais pourquoi, je me mets à bavarder.

— Puis-je vous aider ? Si vous avez besoin de quelque chose, je vous propose mes services.

Et je m’esclaffe bruyamment. (Mon rire retentit dans la boutique avant de s’écraser par terre, foudroyé.) Elle garde les yeux baissés sur Hot Rod, puis elle s’empare d’un exemplaire de Street Rod. (Je me dis qu’elle s’intéresse peut-être à l’œuvre complète de Gregor Felsen.)

Puis elle lève la tête et me sourit. C’est un très chouette sourire. J’aime ce sourire.

— Vous auriez des… des objets avec des chiens, ce genre de trucs ?

Enfin quelque chose à me mettre sous la dent.

— Mmm. Vous avez un souhait particulier ?

— Non, aucun. Juste une babiole. C’est pour un

ami.

— J’ai peut-être un petit cache-pot en forme de caniche quelque part.

Je me dirige vers une des tables fourre-tout. Elle m’emboîte le pas.

— Merde, dit-elle en consultant sa montre. Écoutez, il faut que j’y aille. Je n’aurais pas dû entrer. Je n’ai pas vraiment le temps…

C’est alors que la sonnette de la porte retentit et qu’apparaît un type jeune et grand, une véritable gravure de mode : cuir noir de pied en cap, bouc, tatouages, boucles d’oreilles, piercings, etc.

— T’es prête ? lui lance-t-il sans même un regard vers moi, le pauvre minable planté à côté d’elle.

— Ouais.

Le prince des Ténèbres tourne les talons et elle le suit, non sans un dernier coup d’œil dans ma direction, trois doigts en l’air, l’esquisse d’un sourire aux lèvres, une ombre de sollicitude dans les yeux.

— Désolée. Faut qu’on y aille.

Porte qui claque. S’excuser était superflu. Tout ça, c’était dans ma tête, de toute façon.

La routine

Le reste de la journée se déroule de manière à peu près normale. Tranquillement, avec une foule de petits événements que je maîtrise : le courrier, quelques clients, un vieux seau à glace chromé en forme de pingouin à astiquer, le balayage du trottoir. Ce qui me convient très bien. Je ne me lasse pas de la routine, de l’uniformité, des corvées quotidiennes, de mon train-train. Chaque soir, quand je m’installe pour dîner à ma table de cuisine boomerang en Formica, j’adresse une petite prière au dieu de la répétition. Il s’agit là d’un dieu de mon invention, un dieu avec un d minuscule, mais je l’adore quand même. Je ne dis pas vraiment ma prière à voix haute, simplement dans ma tête – je lui rends grâce pour la monotonie de cette journée, pour la moisson de vieilleries qu’elle m’a apportée. Je le remercie de ce jour de plus semblable à tant d’autres…

En résumé : j’ai besoin de routine, j’ai besoin de stabilité, j’ai besoin de répétition afin d’être le meilleur brocanteur possible. Il existe pour le chineur un lieu de résidence psychologique bien précis afin de garder le coup de main, manipuler les destinées, poursuivre la recherche.

La recherche

Ma marchandise provient de ventes de succession, de boutiques caritatives, de vide-greniers, de l’Armée du Salut, de kermesses paroissiales, d’enchères, de ventes de charité, de marchés, de foires à tout. C’est dans les ventes de succession que je déniche les articles les plus faciles à vendre, même si la concurrence des autres brocanteurs y est particulièrement féroce. La récolte est bien plus maigre dans les vide-greniers, les boutiques caritatives ou le reste, mais je dois y aller. Je me dois d’y aller. Chiner, ce n’est pas seulement se fournir en marchandise, ou même mettre la main sur ce que l’on souhaite, bien que cela commence toujours de cette manière. C’est un art de vivre, un état d’esprit. J’y vois une métaphore douteuse pour toute chose : la vie représentée par un long périple dans des travées puantes et surpeuplées sur le chemin de ce qui pourrait ressembler au gros lot, mais qui se révèle une cochonnerie de plus.

Le vrai chineur s’abandonne à sa quête. Le problème, c’est qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il cherche jusqu’à ce qu’il tombe dessus. Et même dans ce cas, il n’en est pas sûr. Il lui arrive d’aviser quelque chose qu’il dédaigne ou qu’il rejette, ou encore qu’il n’est pas d’humeur à acquérir. Plus tard, de retour chez lui, quand il y repense, ou pire, quand il voit l’objet entre d’autres mains que les siennes, il prend conscience que c’est pile celui-là qu’il avait toujours désiré. Oui, je suppose que je suis à l’affût de pièces de valeur, d’un trésor inestimable, mais qui sait ce que c’est ? Pas nécessairement quelque chose qui me permettrait de prendre ma retraite et de vivre dans le luxe jusqu’à la fin de mes jours, comme le type qui avait trouvé un Dalí à l’Armée du Salut. C’est vrai, à quoi pourrais-je donc employer mon temps ? Il faut poursuivre sa quête.

Le coup d’œil, on naît et on meurt avec. Je le repère dans le regard des vieilles femmes obèses qui hantent les ventes de charité et les Journées des aveugles. Les voici, soixante-dix ans bien sonnés, avec leurs moyens modestes, toujours animées par une frénésie d’achat, bien que leurs acquisitions soient soumises à une nécessaire condition préalable, le temps qu’il leur reste pour en jouir. Elles contournent la question en faisant des cadeaux. Tous les jours je les vois. À leur bouche défaite pendouille une Pall Mall, elles sont agrippées à leur chariot à provisions rempli de jouets malpropres et d’autres articles qui, presque toujours, ont tout de cadeaux pour les proches.

Lorsque j’en flaire une, je m’écarte pour lui être agréable, montre plus de courtoisie qu’à l’accoutumée, plus même qu’envers mes collègues chineurs. Elles me font de la peine, ces bonnes femmes. Ce sont les fantassins aux chevilles gonflées de la vie de brocante. Je ne suis qu’un touriste, quoi que je fasse ou découvre. Comprenez bien qu’il y a un abîme entre ceux qui ont choisi de courir les puces, les ventes de charité, les vide-greniers, et ceux qui ne peuvent faire autrement, qui préféreraient de beaucoup s’adonner au vice de la nouveauté, comme tout le monde.

Ma honte cachée

Après dîner, je passe un rapide coup de fil à maman à l’hôpital. (« Tu viens, demain ? – Oui, maman. – Ne m’apporte rien. J’ai déjà assez de cochonneries comme ça. – D’accord, maman. ») Une fois que j’ai raccroché, je parcours les journaux en quête de ventes de succession. Les annonces classées du Free Press ne donnent rien, mais quand j’en viens à l’Observer, je saisis mon stylo rouge. Coincée entre les encarts sur trois ou quatre colonnes de sociétés de vente aux enchères ou de liquidateurs louant des articles tels qu’un « plateau de commode français en marbre peint à la main », se trouve une minuscule annonce. Je nettoie mes vieilles lunettes à monture d’écaille avant d’en prendre connaissance.

VENTE DE SUCCESSION

Hamtramck

Uniquement le samedi, 9 h – 14 h

Plus de 40 ans d’accumulation Meubles ; équipement ménager ; cave ; garage Nombreux articles insolites ! À ne pas manquer.

Betty L. & Co

Je vis et respire pour ce genre d’annonce.

 

Hamtramck : ancienne localité industrielle en banlieue de Detroit, siège de feu les établissements Dodge, une des usines les plus dures de la ville ; lieu de naissance de la saucisse fumée Kowalski (on admirera le néon de six mètres de hauteur de ladite saucisse) ; labyrinthe de petites rues bordées de pavillons d’avant-guerre et de bâtisses à deux étages (plaqués de feuilles d’asphalte imitation brique) avec des carrés de pelouse en guise de paillassons et des porches si démesurés qu’on peut y garer une Chrysler 300CC de 1957 ; population de fourmis industrieuses qui ont fait leurs quarante annuités et ont tiré leur révérence dès leur première année de retraite, permettant à des femmes en noir, restées des paysannes dans l’âme, de leur survivre trente ans, de clopiner tous les jours à l’église, chapelet au poing, maudissant l’invasion de tous ces Noirs, ces Juifs, ces gens du Bangladesh, avant de rentrer chez elles briquer leurs fours quadragénaires. Démographiquement parlant, on trouvera difficilement meilleur terrain de chasse pour chiner que Hamtramck. D’abord parce que la ville est remplie de vieux qui prennent soin de leurs affaires (lesquelles ont été conçues et fabriquées pour durer), ensuite parce qu’elle abrite quasiment la plus grande communauté de ressortissants d’Europe de l’Est après Varsovie – des individus bien en chair, au centre de gravité bas, si bien qu’ils ne déménagent guère. Voilà ce qu’il faut pour trouver le meilleur choix. Des gens qui s’installent une bonne fois pour toutes.

Une vente de succession, c’est la vie d’une personne étalée au grand jour. Un taille-crayon Donald en bakélite datant de l’enfance d’un homme, dans les années 1920, voisine avec son déambulateur et une bonbonne d’oxygène. (J’ai raflé le taille-crayon, au fait.) Curieux de voir une existence résumée de cette manière. Curieux mais exaltant. Qu’on le veuille ou non, l’adrénaline de la vente de succession, c’est un sentiment de victoire ; on a survécu au voisin, on est né plus tard, ou sous une meilleure étoile – et à présent on a droit à ce qui lui appartenait. Acheter ce plat à fondue revient à manger le cœur de mon ennemi. Voilà qui explique peut-être pourquoi les gens deviennent dingues. (Ils râlent, ils poussent, ils donnent des coups de coude, ils se marchent sur les pieds. Une honte, vraiment : ils sont incapables de courtoisie pendant le pillage.) Ce ne sont pas la rapacité, l’esprit de compétition ou l’excitation de la chasse qui les animent – quelque chose d’autre se met en branle, primaire, effrayant, addictif. Quand votre numéro est appelé, qu’on vous laisse entrer dans la maison et que vous vous mettez à courir en tous sens en compagnie des autres fous furieux de la brocante, il se passe un truc. Une porte s’ouvre et, soudain, on pénètre les secrets. Pas seulement ceux du défunt, mais les authentiques secrets : les peurs, les joies, les colères, les détresses, les lassitudes. La vie et la mort se sont jouées, mais on a raté la représentation et l’on se balade dans les coulisses, au milieu des accessoires, en se demandant si la pièce était Hamlet ou Oui ou non avant le mariage.

Ma honte publique

La difficulté avec les ventes de succession est pour moi d’arriver à l’heure. Il faut se présenter au domicile très tôt dans la matinée, quand sont distribués les numéros de passage. C’est comme ça que l’on dégotte le haut du panier. Le problème, c’est quand les brocanteurs et autres professionnels se manifestent. Ils se pointent à six ou sept heures, parfois avant. Ils organisent leur propre ordre de passage dans la rue. Quand j’arrive à huit heures, il y a vingt personnes devant moi. Le temps que j’entre, une bonne partie du premier choix s’est envolée depuis longtemps.

Vendredi, cependant, ce n’est pas le cas. Je suis le premier sur les lieux. C’est la première fois que ça m’arrive. La maison est située dans une rue bordée d’arbres, les seules voitures garées devant sont ma camionnette (GMC Suburban de 1969 vert olive) et la Toyota de Betty L. (plaque d’immatriculation : vendeuz). J’ai du mal à en croire mes yeux. Pas un seul petit futé d’antiquaire à l’horizon, nul bobo qui brandit devant la porte son numéro récolté dans la rue, aucun agent immobilier geignard fendant la foule. Ni même le panonceau « Vente de succession aujourd’hui ». J’ai un peu peur ne serait-ce que de me présenter à la porte, mais j’y vais.

Je glisse un regard à l’intérieur et, malgré la pénombre, j’avise quelqu’un dans le salon en train de poser des étiquettes de prix sur une tablée de bibelots de valeur, figurines de porcelaine, salières et pièces en cristal, pas du tout mon truc mais bon signe tout de même. Je jette un œil alentour. Les murs de l’entrée sont brunis par des années de nicotine, mais je devine derrière le voile un motif au pochoir, des arabesques rouge et bleu en bordure. Il y a de cela des décennies, quelqu’un est venu ici pour décorer à la main le vestibule de cette personne. Sans doute un artisan connu au pays. Étonnant. Je serai toujours épaté par le soin que les gens apportent à leur intérieur.

Je frappe timidement à la porte. La femme devant la table, une Noire entre deux âges à la chevelure imposante et chaussée de baskets argentées en qui je reconnais une collaboratrice free-lance de Betty L., lève la tête et s’approche.

Je lui demande à travers le grillage :