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La cage du colibri

De
204 pages
Dans la France des années Cinquante, la famille Mantéguy partage le sort des habitants d'une petite ville industielle, entre l'usine, le bistrot et les fins de mois difficiles. Le changement de comportement du père, va faire éclater le vernis de la trilogie familiale. Dès lors, chacun devra jouer sa partition personnelle. Certains en sortiront grandis, d'autres, anéantis. Les minorités rejetées, les rugosités militaires et le dévouement maternel - toutes choses très banales - servent de support à l'intrigue.
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Jean-Claude Bonnin
La cage du colibri





ROMAN











Le Manuscrit
www.manuscrit.com












© Éditions Le Manuscrit 2004
5bis, rue de l’Asile Popincourt
75011 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-3735-3 (fichier numérique)
IS-7481-3734-5 (fichier imprimé)











Ce qui est créé par l’esprit est plus vivant que la
matière.

Baudelaire






























Le ciel n’en finissait pas d’essorer ses masses
cotonneuses qui se bousculaient, en fuyant vers l’est.
La tiédeur de l’air saturait les chevelures des filles,
avivant des émois sous leurs jupes trop courtes, sans
cesse remises en forme par leurs doigts impatients. En
bas, sous les semelles, des formes irrisées peignaient
le gras des trottoirs. Tout ça ne semblait pas trop réel.
- Trop de chaleur et de fébrilité- La masse liquide
s’évertuait en pure perte. Il n’y avait pas d’autre issue
que l’acceptation de ces mouvements ascendants et
descendants, du feu à la glace. Pourquoi lutter ou se
révolter ? S’immerger, se fondre au miel des
événements : voilà la solution.
La fourmilière de la rue, sous des parapluies de
fortune, se mêlait à la ruche des champs, retranchée
derrière des étals de chair végétale dégoûlinant de
fraîcheur. Les mâles frôlaient les filles, leur arrachant
des soupirs trop forts. – Echanges de regards troubles
et ambigus-
Derrière les grues du port, à l’ombre des
conteneurs rouillés, empilés sur trois étages, le néon
9La cage du colibri
déglingué de l’« Hôtel de la Marine », affichait
« ou.ert ». Le « v », issu, sans doute, d’un gaz plus
rare que les autres, ne se manifestait que très
rarement.
Le hall d’entrée, jonché de serpilières humides,
jaillit comme un grand cri de désespoir. En deux
enjambées, il vous emmène au pied de l’escalier de
bois. Le tapis rouge, déroulé il y a bien longtemps, ne
franchit pas le coude du premier virage, là où
s’arrêtent les regards venus du bas. Des taches
d’humidité témoignent de la vie houleuse du lieu. On
y décèle des passages répétés et récents.
René Mantéguy a posé son sac de voyage sur la
commode de la chambre 102 hier, à 15 heures 22. Au
sortir de la gare routière, ses pas l’ont guidé jusqu’ici.
Du trajet routier, ses pupilles n’ont enregistré que des
bribes d’horizon : des cabanes en tôle, rompant la
danse des balais d’essuie-glaces, et des abris de
fortune, installés ça et là, pour patienter, tout au long
de la route. En arrivant en ville, ce qui l’a frappé,
c’est l’atmosphère qui émanait du site : quelque chose
de torride, qui se colle à la peau et s’immisce à la
commissure des lèvres, une sensation de volupté
inaccoutumée. Ses yeux ont croisé les cils arrogants
des femmes. Ils y ont vu des paillettes qu’il a
reconnues ; ils y ont deviné des zones moites et tièdes,
des appels primitifs. Cette ville, méconnue, entrait en
lui, par tous les pores. Il savait qu’il allait s’y perdre
ou s’y retrouver.




10












Au milieu des clameurs du port, les tôles d’un
« lolo », grouillant de bruissements d’étoffes colorées,
l’aspirèrent. Son sac atterrit sur la toile cirée collante,
au milieu des verres et des bouteilles vides. Sa
première bière lui arracha des soupirs de bien-être. Il
dégusta la seconde en imaginant des alcôves
mystérieuses peuplées de seins lourds. La dure réalité
des mouches piqueuses l’incita à quitter son abri
sommaire.
Il n’eut que deux pas à faire pour se trouver dans
le hall de l’hôtel. Les doigts plantés dans sa chevelure
ruisselante, il s’immobilisa quelques secondes, le
temps que ses pupilles fassent le point sur le comptoir
de la réception. Sur sa rétine, s’imprima tout d’abord
un chemisier de soie jaune vif, tout en arrondi. Les
boutons, pauvres petites choses, tentaient de
s’opposer à la pression ambiante. La tâche ne semblait
pas évidente ! Au dessus, cerclés de noir, deux grands
yeux verts sondaient l’inconnu qui ne bougeait pas.
Les deux rayons brûlants tétanisèrent notre homme
qui bredouilla un « Bonjour, mademoiselle », peu
11La cage du colibri
convaincant. Il se racla la gorge, conscient du peu de
densité de son intervention. C’était un tout petit
garçon, à peine pubère, qui baissait les yeux devant la
dame de l’hôtel. Touché, mais pas anéanti, il se reprit
et assura son timbre :
- Je souhaiterais louer une chambre pour quelques
jours, deux, trois peut-être ! Vous avez ça ?
- Bien sûr ! J’ai ce qu’il vous faut ! Si vous voulez
me suivre, je vais vous montrer…
Le regard émeraude, rivé sur lui, le maintenait
dans un état second. Les vêtements de la fille, trop
étroits, avaient du mal à contenir son corps avide de
liberté… Il fit un pas en arrière.
Elle délaissa son tabouret, témoin privilégié.
- Excusez-moi, monsieur, si vous voulez bien me
suivre…
Son corps, frôlant la main soudée au sac de
voyage, se mit en mouvement. Une ondulation,
devant lui, là, à vingt centimètres de son ventre.
Aimanté, il suivit. Elle continuait à susurrer des
choses sucrées, qui butaient sur son cerveau
anesthésié. Il ne cherchait pas à comprendre. Le filtre
d’amour, diffusé par les mouvements de la princesse,
avait posé sur ses lèvres un sourire béat. Il suivait
docilement. Tout alla bien, jusqu’à la troisième
marche de l’escalier. Là, inopinément, elle
s’immobilisa, se pencha en avant, pour ramasser un
objet de peu d’importance, déposé par la main du
diable, au détour de la moquette. Le pauvre zombie ne
sut et ne put maîtriser sa trajectoire. La jambe droite,
un peu décollée du sol, le bras gauche alourdi par le
sac, l’esprit tout entier rempli de la croupe de la
fausse brune, il devint culbuto.- Sensations de chairs
12 Jean-Claude Bonnin

tièdes et accueillantes, se dévoilant sur le rouge du
tapis- Sa gêne ne dura pas, le gloussement de la fille
l’ayant rassuré. Il s’excusa néanmoins de sa
maladresse, sa main droite restant toutefois perdue au
milieu de dessous minimalistes, assortis à la
moquette. La fille lui assura que tout cela n’était pas
grave ; elle en assumait, d’ailleurs, toute la
responsabilité. Un climat de confiance s’installait
dans ce couloir où les pauvres pales du ventilateur
avaient cessé leur peu d’effet. Cette intimité naissante
fit que leurs corps s’agacèrent plusieurs fois dans
l’étroit couloir obscur. Entre deux rires nerveux, un
doigt indiquait la porte des toilettes et de la douche,
là, à droite, sur le palier. Pour voir ce que l’on
appelait communément « douche », il dut se pencher
sur son épaule et, sans la moindre ambiguïté, il
ressentit l’odeur de l’amour, la fragrance libérée par
les muqueuses gonflées. Un cheval au galop se mit à
arpenter sa poitrine. La pompe rouge fluait et refluait,
avec une énorme générosité. En refermant la porte, la
réceptionniste se pressa à lui. Elle y ressentit la
confirmation de ce qu’elle espérait : le mâle était
envoûté… Le reste : une question de minutes. Ils
patientèrent jusqu’à la porte écaillée du n° 102. Elle y
introduisit la vieille clé de fer, en force, et poussa sur
le bois. La pénombre les enveloppa, parsemée
d’effluves de renfermé. Elle fit un geste vague vers le
lit. Il s’occupa de la porte d’entrée, la brutalisa du
talon. La fille l’attendait. Il expédia son sac sur le
côté. De la main gauche, délicatement, il attira une
épaule, puis un bras… Elle se pressa sur sa poitrine,
enfonçant son museau au creux de son cou. La main
droite, impatiente, slalomait entre des cuisses fermes.
13La cage du colibri
Coopérante et attentive, elle ouvrit les jambes. Il
sentit très vite le fin tissu mouillé roulant sous ses
doigts. Il le tassa sur le côté, dégageant des lèvres
imberbes et rebondies. Au sommet, il y découvrit un
clitoris de dimension peu commune. Il décida d’y
consacrer un long moment, en quête de
reconnaissance future. Le petit râle de sa camarade lui
fit chaud au cœur, l’encourageant à persévérer.
Au dessus des corps, le brasseur d’air martelait
son rythme. Métronome charnel, il frappait les temps,
au bout des doigts de l’homme, dans le sexe de la
femme. La sueur peignait les corps d’une pellicule
brillante. Un rai de lumière, infiltré entre les lattes
disjointes du volet, allumait des fragments de chair en
mouvement : des lèvres ouvertes, cernées de formes
élancées, un autre sexe tendu et palpitant, attiré par
des muqueuses.Leurs corps dépouillés de l’entrave
des vêtements, trempés par la fièvre, le rythme
s’amplifia. Les sons se mirent à l’unisson : des
soupirs, des grincements, des ébauches de mots qui
s’essoufflent. Puis un mot, gras, sorti du fond des
tripes de la femelle, une supplique, une menace :
« Viens » ! Il s’écarta, scella son regard au sien, sentit
les jambes féminines ouvertes à l’infini. Il y plongea,
au ralenti. Millimètre après millimètre, son sexe
s’enfonçait jusqu’à la butée suprême, qu’il recula
d’un violent coup de rein. Un nouveau râle lui fit
aimer le genre humain. Il appréciait les hommes
quand ils avaient le courage de quitter leurs masques,
pour regagner les rangs de leurs frères, les bêtes.
Pendant un long moment, encore, ils planèrent,
attentifs l’un à l’autre, jusqu’à l’explosion qui rend
l’homme triste. Sans un mot, sur un tendre baiser, les
14 Jean-Claude Bonnin

deux humains se dessoudèrent et redevinrent des
citoyens. Le palais merveilleux retrouva son état de
chambre sordide. La belle au bois dormant, un klinex
à la main, essuyait le sperme qui dégoulinait sur ses
cuisses. Le prince charmant, penaud, s’affairait au
fond de sa poche et se ravisait. Non, il ne pouvait pas
lui faire l’injure d’un pourboire.
Quand l’ordre des choses fut rétabli, au terme de
quelques minutes seulement, l’hôtel redevint hôtel. En
bas, l’employée renseignait des clients. En haut, le
voyageur du 102, sous le jet irrégulier de la douche,
évacuait les traces du voyage éreintant.
Quand il eut regagné sa chambre, René Mantéguy
entrouvrit les volets. La rue poivrée et torride inonda
sa chambre. Il apprécia. Le corps nu, encore trop
chaud du combat, il s’allongea sur le dos, les jambes
écartées, les bras croisés sous la tête. Ses yeux se
calèrent sur le ventilateur qui, interminablement, jetait
des ombres et de la lumière sur le plafond. Il ressentit
une certaine quiétude empreinte de mélancolie.
Il attendit que les feux artificiels de la rue
remplacent ceux du soleil, ce qui ne tarda guère, pour
quitter sa léthargie. Du fond du sac, il retira une
chemise propre, pas trop froissée. Il s’y sentit bien. Il
récupéra son jean, en boule, sous la fenêtre ; le hasard
l’avait déposé ici. Sa vieille paire de baskets humides
ferait l’affaire pour la soirée. Il rassembla ses papiers
d’identité et son argent, dans la petite pochette qu’il
suspendait autour de son cou, sous la chemise. Il
ferma soigneusement sa porte, avant de regagner le
couloir, l’escalier, puis la moquette rouge. Le
comptoir de la réception était occupé par une vieille
dame. Il lui remit sa clé. Sa camarade de jeu était
15La cage du colibri
rentrée chez elle, pour préparer la soupe de son mari
et torcher ses marmots.
Une lourde averse avait lessivé les rues, ne laissant
que des mares, sur le terre-plein où s’ébrouaient les
oiseaux. René se dirigea vers le port. Une à une, les
boutiques avaient tiré leurs rideaux de fer, laissant de
grands pans de trottoirs à la disposition des errants de
toutes espèces : animale ou humaine. Plus de cris,
plus de rires ; seulement des murmures et des
grincements. Seule tache de lumière, au début de la
rue, le caboulot « Chez Maurice » s’installait dans sa
longue nuit. L’arrivée du Blanc fit pivoter quelques
têtes. Pas celle du patron, regard rivé à la télé, un
brûle- gueule soudé à la moustache. L’intrus s’installa
dans le jeu du mépris et de l’indifférence, le temps
n’ayant que peu d’importance.
- Ouais ?
Le jappement interrogatif émanait, semble-t-il, des
fosses nasales du tenancier.
L’inconnu pivota légèrement sur son siège, les
sourcils en accent circonflexe.
Le limonadier consentit à reprendre :
- Il veut boire quelque chose, le monsieur ?
Oui, ça s’adressait donc bien à lui.
- Manger un morceau, peut-être aussi !
- C’est que… j’ai pas grand chose à proposer…
- Je me contente de peu. Un morceau de pas grand
chose et une bière fraîche me suffiront.
Il entendit crier :
- Maman ! Y’ a un client ! Prépare lui donc une
assiette…
La bière arriva, au bout de bras fatigués qui
précédaient une chemise tachée de manière définitive.
16 Jean-Claude Bonnin

Celle-ci surmontait un short kaki ayant la lourde
responsabilité d’abriter deux fesses plates et un ventre
adapté au comptoir. Des savates paresseuses faisaient
se mouvoir l’équipage.
- Merci, Monsieur ! Vous êtes bien aimable !
Grognement.
Cinq minutes plus tard, une métisse sans âge, la
taille un peu alourdie, mais d’un dynamisme démodé,
présenta à notre homme une belle assiette de ouassous
accompagnées de quelques ignames.
- Voilà, Monsieur ! Je vous souhaite la bienvenue
et un bon appétit !
Sa diction n’était pas parfaite à cause de l’absence
des deux incisives supérieures, mais quelle jovialité !
- Merci, Madame !
C’était le repas qui convenait à notre homme.
Pendant qu’il mangeait, quelques traîne-savates
avaient pris possession du comptoir. Ils réclamaient
du rhum, toujours du rhum. Ils semblaient même le
confondre avec du petit lait.
Mantéguy posa un billet et quelques pièces sur la
table, salua la cuisinière d’un petit signe amical, puis
il rejoignit les ombres.
Toute vie avait déserté le centre ville. La seule
tache de lumière qui subsistait, au premier étage,
c’était le bordel de « Guiguitte ». La curiosité lui fit
gravir l’escalier. Le messie n’aurait pas été mieux
accueilli. La ruche, vide et triste, se mit à vibrer. Les
yeux cernés et endormis crépitèrent à nouveau. On
entendit des bruits de bouteilles et de verres qui
accouraient des arrière - chambres. La mère
maquerelle, courbée en deux, claquait dans ses mains
pour rameuter ses pouliches. L’événement ! Un gogo
17La cage du colibri
dans nos murs ! Un vrai, un étranger, propre et
présentable ! Pas un de ces matelots barbus et
malodorants qui viennent brûler leur paie et casser le
matériel !
Quand l’homme tourna les talons, ce fut la douche
froide. Le soufflé n’avait pas pris. La curiosité a des
limites… René aimait se tremper dans ces
atmosphères un peu glauques, mais il avait besoin d’y
trouver un peu de poésie, un minimum d’humanité. Il
appréciait la comédie, pas la tragédie.
Pour rejoindre l’hôtel, il évita la zone des docks,
terrain de jeu, la nuit, des toxicos et trafiquants en
tous genres. A vingt-et-une heures, il était de retour
dans le hall d’entrée où il s’attarda face à quelques
dépliants touristiques. Dans le cocon amer de sa
chambre, il commença à compter des moutons, une
petite centaine… Il fut réveillé, au milieu de la nuit,
par des cris et des bruits de verres brisés, échos de la
rue. Il n’eut pas le courage de se lever pour se pencher
à la fenêtre. Il eut du mal à se rendormir et s’agita
beaucoup jusqu’au supplice de la sonnerie barbare du
réveil.











18












C’est un matin de printemps- au fond du jardin-
les cris du gamin malingre sur la balançoire flexible
qui incruste sa longue virgule, du ciel à la terre.
Devant, c’est l’azur ; derrière, les gros nuages à têtes
effrayantes.
- Arrête de crier, Néné, tu vas réveiller ta mère !
Elle n’a pas beaucoup dormi cette nuit.
Le père ne sermonne pas vraiment, il énonce des
évidences, du rationnel, qui glisse sur la peau de
l’enfant.
Ses longs bras musclés se jouent de la planchette
de bois, qui monte toujours plus haut, à l’assaut de la
grosse branche du chêne. L’enfant retient son souffle
puis s’affole quand son cœur se décroche, tout en
haut, vers l’inaccessible sommet. Le vertige obture
ses paupières. Il dit :
- Encore, encore !
Ses mains espèrent les oiseaux.
Mais déjà le jeu s’arrête. Le père a du travail. Il a
des rides sur le front et de grosses éraflures sur les
doigts, malgré le cal (il ne les voit pas, il ne les sent
19La cage du colibri
pas). Quand il sort de la maison, il force l’allure, les
mains dans les poches du pantalon de drap bleu. Ses
gros brodequins, toujours impeccablement cirés,
repoussent les assauts maléfiques de la machine. Ils
ont, depuis longtemps, apprivoisé le chemin
caillouteux qui conduit à la grande cheminée- celle
qui obscurcit le ciel de son champignon noir-. Dans la
musette, véritable ration de survie, il trouvera du
tonus : des choses grasses et poivrées, et puis, deux
grandes bouteilles. Leur contenu déliera les langues,
avant de les rendre pâteuses. Il allumera des cierges
au fond des yeux, avant d’y creuser des sillons.
C’est l’hiver. Le père a revêtu la canadienne
marron avec son gros col de fourrure et ses poches
douillettes pour échapper aux engelures. Les yeux
fermés, il y rencontre des choses bestiales, un monde
viril où la sueur se révèle le parfum le plus noble.
Quand la nuit est tombée, sur le chemin du retour,
les croquenots du père sont pesants. Il a fait le détour
par la petite maison de lumière où la chaleur du
comptoir enflamme les esprits. Les verres sont petits.
Il en faut beaucoup pour oublier. Germain Mantéguy
est un brave homme. Il a beaucoup d’amis et peu
d’ambition.
Il évolue, en permanence, les pieds dans la fange,
la tête dans les étoiles. Un jour, il le sait, il trouvera la
sortie du labyrinthe infernal et la palette du peintre
aura redessiné les contours de sa vie. En attendant, il
faut s’accrocher aux jours - les supporter, l’un après
l’autre-.
- Dis, papa ! On joue aux billes ?
20