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La carte et le territoire (édition avec dossier pédagogique)

De
495 pages
Édition augmentée avec présentation d'Agathe Novak-Lechevalier.
« Rendre compte du monde, simplement rendre compte du monde » : voilà ce que répond l’artiste Jed Martin lorsqu’on l’interroge sur le sens de son œuvre. Ce projet, qui lui apportera la fortune et une renommée internationale, l’amènera à croiser des personnages très divers : Olga, une jolie Russe, mais aussi le commissaire de police Jasselin, le présentateur de télévision Jean-Pierre Pernaut, et même l’écrivain Michel Houellebecq, dont Jed réalisera le portrait… Roman réaliste qui tend vers l’anticipation, roman d’artiste qui flirte avec l’autofiction et s’achève en roman policier, La carte et le territoire brouille les pistes et estompe la frontière entre fiction et réalité. Dans cette œuvre à la construction virtuose, récompensée par le prix Goncourt en 2010, Michel Houellebecq mène une profonde réflexion sur notre monde contemporain et le rapport que nous pouvons encore avoir – ou non – avec la vérité.
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Michel Houellebecq
La Carte et le Territoire
GF Flammarion
© Michel Houellebecq et Flammarion, 2010. © Flammarion, 2016, pour l'appareil critique de cette édition.
ISBN Epub : 9782081388895
ISBN PDF Web : 9782081388901
Le livre a été imprimé sous les références : ISBN : 9782081365452
Ouvrage composé et converti par Meta-systems (59100 Roubaix)
Présentation de l'éditeur « Rendre compte du monde, simplement rendre compte du monde » : voilà ce que répond l’artiste Jed Martin lorsqu’on l’interroge sur le sens de son œuvre. Ce projet, qui lui apportera la fortune et une renommée internationale, l’amènera à croiser des personnages très divers : Olga, une jolie Russe, mais aussi le commissaire de police Jasselin, le présentateur de télévision Jean-Pierre Pernaut, et même l’écrivain Michel Houellebecq, dont Jed réalisera le portrait… Roman réaliste qui tend vers l’anticipation, roman d’artiste qui flirte avec l’autofiction et s’achève en roman policier, La Carte et le Territoire brouille les pistes et estompe la frontière entre fiction et réalité. Dans cette œuvre à la construction virtuose, récompensée par le prix Goncourt en 2010, Michel Houellebecq mène une profonde réflexion sur notre monde contemporain et le rapport que nous pouvons encore avoir – ou non – avec la vérité.
Du même auteur
H.P. Lovecraft. Contre le monde, contre la vie, Le Rocher, 1991 ; J'ai lu, 1999. Rester vivant – méthode, La Différence, 1991. La Poursuite du bonheur, La Différence, 1991. Extension du domaine de la lutte, Maurice Nadeau, 1994 ; J'ai lu, 1997. Le Sens du combat, Flammarion, 1996. Rester vivantsuivi deLa Poursuite du bonheur(édition revue par l'auteur), Flammarion, 1997. Interventions, Flammarion, 1998. Les Particules élémentaires, Flammarion, 1998 ; J'ai lu, 2000. Renaissance, Flammarion, 1999. Lanzarote, Flammarion, 2000. Plateforme, Flammarion, 2001 ; J'ai lu, 2002. La Possibilité d'une île, Fayard, 2005 ; J'ai lu, 2013. Préface à Auguste Comte,Théorie générale de la religion, Mille et Une nuits, 2005. Ennemis publics(avec Bernard-Henri Lévy), Flammarion/Grasset, 2008 ; J'ai lu, 2011. Interventions 2, Flammarion, 2009. Poésie (Rester vivant,Le Sens du combat,La Poursuite du bonheur,Renaissance), J'ai lu, 2010. Configuration du dernier rivage, Flammarion, 2013. Non réconcilié – anthologie personnelle 1991-2013, Gallimard, 2014. Soumission, Flammarion, 2015.
La Carte et le Territoire
Présentation Pointde fuite
8novembre 2010 : le prix Goncourt estattribué àMichel Houellebecq pourLaCarte et le Territoire. Aprèsdeux échecs successifs et trèsdiscutés (pourLes Particules élémentairesen 1998, pourLa Possibilitéd'une îleen2005),aprèsavoirdéclenchéde multiples et intenses polémiques (à laparutionde Plateforme en 2001,notamment), leromancier français le plus connu à l'étrangeraccède cette foisau prix le plus prestigieuxde sonpropre pays.Maisalors même que lacritique s'are très majoritairement élogieuse et que l'adhésiondu public est immédiate, lacontroverserenaît : Houellebecqaurait-il livré un romanadouci,assagi,aseptisé,dans le seul butd'amadouerju les rés etd'emporter la mannedu Goncourt ? L'« ennemi public » se serait-ilrangé, ou plutôt machiavéliquementrenié lui-même envisant le consensus ? Lesamateursde scandale ont, il est vrai,de quoi êtredésappointés :ni bordel,ni sexe cru,nidiscoursantireligieux,ni provocationidéologiquedans unromandont onloue parfois leréalisme balzacien pour mieuxdéplorer qu'ilne soit pas suffisamment houellebecquien. Reproches paradoxaux, car l'auteurbie est n là, ostentatoirement là, même,au cœurdeLa Carte et le Territoire – comme personnage ; parce que ceroman, qui s'interroge sur lareprésentation quenous pouvonsnous fairedu monde, met précisément leréalisme enquestion; et parce que cette œuvre est tout sauf inoffensive. « Rendre comptedu monde… […] simplementrendre comptedu monde» (p. 406) : voilà, lorsqu'on l'interroge surle but et le sensde sonœuvreartistique, ce querépondJedMartin, le personnage principal deLaCarte et le Territoire.Michel Houellebecq, quirenoue iciavec la traditionduromand'artiste, en réactiveaussi l'enjeu central : le personnagede l'artiste (le plus souvent unpeintre) offreauromancierun support pour théoriser une pratique esthétique1. L'ensembledu texte travailleainsi les échos entre le peintre et l'écrivain, et la convergencede leurs objectifs s'arerapidement évidente. CarMichel Houellebecqaluiaussiaffirmé vouloir« parlerdu monde/ Simplement, parlerdu monde2 » ; et comme l'œuvrede Jedche qui rche à «décrire, par la peinture, lesdifférentsrouages […]d'une société » (p. 226), celleduromanciersitue « e se ntièrementdans le social3 ». Les principes quidécoulentde cette commune exigence semblent identiques pourle peintre et pourl'écrivain: simplicité, exhaustivité, ambitiond'atteindre à lanéralité. L'adverbe « simplement » qui qualifie le projetde JedMartincomme celuide Houellebecqn'apas ici le sensd'unerestriction(ilne s'agirait pasd'autre chose quede parlerdu monde) – ildéfinit le style quidoit caractériserladescription. Or,Michel Houellebecq l'adit à maintes reprises (ilreprendlaphrase à Schopenhauer) : « lapremière – et pratiquement laseule conditiond'un bon style, c'estd'avoir quelque chose àdire4 ». D'où lanécessitéd'être, comme Jeddans ses titres et dans sapeinture, « simple etdirect » (p. 204) ;d'oùaussi l'impassedu formalisme, explicitementrejeté parpei le ntre comme par leromancier163). Le p (p. rinciped'exhaustivité, quant à lui, est formulé explicitementdans chacundes projetsartistiquesde Jed. Photographie-t-ildes objets ? Il cherche à constituer« uncatalogue exhaustifdes objetsde fabricationhumaine à l'âge industriel » (p. 68). Choisit-ildereprésenterdivers métiers ? Ilambitionnede «donnerune visionexhaustivedu secteurproductifde lasociétéde sontemps » (p. 142)5. De son côté,dèsLes Particules élémentaires,Michel Houellebecq s'estdonné pour butde fourniru « n examen un tant soit peu exhaustifde l'humanité6 ». Enfin, si le personnagede l'écrivain s'inresseaux tableauxde JeddansLa Carte et le Territoire, s'ilacceptede rédiger la préfacedu cataloguede l'expositionde l'artiste, c'est,dit-il, parce que ces tableaux « ont quelque chose…de général […], qui vaau-delàde l'anecdote » (p. 191) – leromancier, quant à lui,n'a jamais caché sonpeud'inrêt pourles psychologies individuelles,ni sonambitionde chercherderrre chaque personnage une forme spécifiqued'exemplarité,de peindrenondes individus mais l'« homme occidental » contemporain (p. 174),de conrerses à romans une portée philosophique. « Rendre comptedu monde », cen'estdonc enaucun cas se contenterde le copier,ni même chercher à l'expliciter: enlereprésentant, il s'agitde lerévéler7. Le titreduromansembledès lorsdotéd'une valeurprogrammatique : quelsrapports entre le territoire et lacarte ? entre leréel et sareprésentation? Est-il possiblede « simplement, parlerdu monde » – et comment ? À peine ces questions posées cependant, les enjeux s'enchevêtrent. Car laréférenceau fameuxaphorismedu philosopheAlfred Korzybski, « une carten'est paste le rritoire (les motsne sont pasles choses qu'ilsreprésentent)8 »,nousrenvoie immédiatementaussi à l'utilisationlittéraire qu'ena faiteA.E. VanVogt,dans unromande science-fictioncélèbre, etdontMichel Houellebecq est familier, LeMondedesĀ9. Le lecteur verra parailleurs ce titredéveloppé etreformulé lorsde la première exposition queréalise JedMartin et qui, elle, s'intitule « LA CARTE EST PLUS INTÉRESSANTE
QUE LE TERRITOIRE ». Principe premier : fairedavantage confiance àMichel Houellebecq pour brouillerles cartes que pournous entendre une qui prétendenous orienter.
Faire feu
« [Jed] sedemandafugitivement ce qui l'avait conduit à se lancerdans unereprésentationartistiquedu monde, ou même à penserqu'unereprésentationartistiquedu monde était possible, le monde était tout sauf un sujetd'émotionartistique, le monde se présentaitabsolument comme undispositifrationnel, dénde magie commed'inrêt particulier» (p. 272-273). Voilà lapremière questionà laquelle l'artiste se trouve confronté : le monde vaut-il, vraiment, lapeined'êtrereprésenté ? « Le monde est ennuyéde moy/ Et moy pareillementde luy » : lacitationmise enexerguedeLaCarte et le Territoiresigne l'ouverture immédiatedes hostilités. Tout lecteurhouellebecquienle sait, le principe premierde l'œuvre, celui qui fonde l'écriture, c'est ladéclarationde guerre à un monde honni10. En 1991, lapremière publicationdeMichel Houellebecq, sonessai surLovecraft, était sous-titréeContre le monde, contre lavie; lamêmeannée, sonpremieressai poétique,Restervivant, s'ouvrait surce constat : « Le monde est une souffrancedéployée » – quelques pages plus loin, le poète conseillaitde « passe[r] à l'attaque11 ». Ledistiquede Charlesd'Orans sonne certesde manre moinsdirectement offensive : la mélancolie quinimbe les versdu prince poète en estompe unl'i peu roniqueagressivité. Reste que les mots qui ouvrentLaCarte et le Territoireexpriment le face-à-face entre le moi et le monde sous laforme d'uneantithèseabsolue, et que cette convocationde Charlesd'Orans permetaussiauromande commencersurunanachronisme flagrant etdélibéré, immédiatement perceptible à travers l'aspectdésuet de lagraphie. Nous voilà expédiés enpleinXVe siècle : comment mieux exprimer, à l'oréed'unroman qui s'interroge surl'art contemporain, uneradicale étrangeté ? Étrangeté à sontemps, étrangetéauréel, étrangeté à soi – c'est ce perpétueldécalage que va interrogerLa Carte et le Territoire : l'irrémédiable sentimentd'inconvenance quinous place en situationd'intrusdans un monde quenous sommes contraintsd'habiteralors même quenousn'avons, souvent, pas l'impressionde luiappartenir12. Quel est-ildonc, ce monde ? OnretrouvedansLaCarte et le Territoirelaplupartdes grands principes quirégissent l'univers houellebecquiendepuisExtensiondudomainede lalutte(1994). Ce monde, c'est celuide ladéliaison, où lesrelations humaines s'appauvrissent et seraréfient toujoursdavantage, où l'on vit et l'onmeurt isolé. C'est ledomainede lalutte, économique et sexuelle, caractérisée par« le combat brutal pourladomination» (p. 304), parce que « le capitalisme estdans sonprincipe unétatde guerre permanente13 »,reposant sur la perpétuelle concurrencede tousavec chacun. Un monde, en somme, conçu surle modèlede l'hypermarché, strictementdéterminé parunsystème qui prive les êtresde leurs repères pour mieux les soumettre à la tyranniedudésir, et les condamner finalement àn'être quedes produits parmid'autres, menacés euxaussid'obsolescencerapide. Carest l telle a logiquedu marché : sansdésirpasde profit, et sans peurpasdedésir14. Il s'agitdoncde planifierledésespoiret laterreur – terreurde manquer, terreurde perdre saplace, terreurde se voirmisaurebut – pourréduire l'homme à ladocilitédu consommateur et pourassurer le fonctionnement souverainde la machine. «Aucun romancier,affirme BernardMaris,n'avait, jusqu'à [Houellebecq],aussi bien perçu l'essencedu capitalisme, fondé surl'incertitude et l'angoisse15. » Si laviolencede ce constat peutd'abordparaître s'émousserou passerà l'arrre-plandansLaCarte et le Territoire, c'est que le terrainprincipalde l'analyse sociologique menée parleromancierest cette fois le milieude l'art, étrange microcosme socialdans lequel Jedse trouve projeté comme parhasardet qui paraît tout entieraimanté par l'étroite sphère qui conjugue fortune et célébrité.La Carte et le Territoire faitainsidéfiler toute la faune qui graviteautourde l'artiste contemporain,de l'attachéede presseaux mécènes enpassant parle galeriste, les journalistes et surtout lesrichesacheteurs : onse situe là à mille lieuesdes classes moyennes qui forment le cadre habitueldes premiersromans houellebecquiens. Et pourtant, ilapparaît très vite que ce milieunedéroge pas à larègle. Le tableau « Damien Hirst et Jeff Koons se partageant le marchéde l'art », symboliquement placé à l'ouvertureduroman, le suggère d'emblée : Koons incarne « le fun, le sexe, le kitsch », Hirstreprésente « le trash, lamort, le cynisme » (p. 221), etdans leur confrontation onreconnaît la logiquedudésir etde ladestructionest qui au fondementdu système capitaliste – onretrouveramême symbole, plus loi ce ndans leroman,dans la juxtapositionsordide et grotesqued'unbordelrococo etd'une entreprise vouée à l'euthanasie (p. 363). Le sexe, lamort – peu importeau fond: ce qui compte, c'est que celarapporte. Et c'est ce querévèleaussi le tableaude Jed: carsi Koons et Hirst sontrivaux, c'estavant tout parce qu'ils sedisputent lapremière placedu classementdes plus grosses fortunesartistiques. Dans un monde où « le succès en termesde marché justifie et validen'importe quoi », la questionde la valeurse esthétique règle elleaussi,
désormais, à coupsde millionsd'euros ; et le milieude l'art s'are vite, comme tout lereste, «dominé parles hommesd'affaires les plusrichesde laplanète » (p. 222 et 220). Flambéesde violence,accèsdenausée : telles sont lesréactions que suscite ce monde corrompu. À peineavons-nous fait connaissanceavec Jed quenous le voyons vomir sur lesdébrisdu tableau représentant Koons et Hirst, qu'il vientrageusementdedétruire etde piétiner. Et vomir ànouveau, quelques centainesde pages plus loin, lorsd'unréveillonchezJean-Pierre Pernaut. Leromancierforce alors le trait jusqu'à lacaricature pourcontraindre leréel qu'il fustige àrévélercrûment sarité : fête obligatoire pourle mo tout nde, mais fondée sur un strict partage entre invités, en habitsrutilants, et figurants,affublésde costumesabsurdes – paysans corses ou vendéens, serveusesalsaciennes, qu'importe, voilà le peuple, il est là pourledécor. Et pendant que ceux-ci portent les plateaux, l'élite se goinfrede victuailles, s'éblouitde paillettes, s'enivrede vacarme – telle est la curée moderne : le bonheur, c'estd'être gavé. Le clinquantdesapparencesrecouvre mal cependant larocitédesrapports de force, quin'élèvent provisoirement les uns que pourmieux broyerlesautres. Laréceptionmondaine de haut vol prendalors toutes lesapparencesde l'enfer. Et,au-dessusde l'orgie où ilsrègnent enmaîtres, lévitent, impeccables et stoïques,nouvelle trinité, les troisreprésentantsdudirectoiredeMichelin, « conscientsdereprésenterle pouvoiret laréalitédu monde » (p. 253). Si la critique se faitacerbe, si la surenchère estde mise, c'est que l'on touche iciau cœurde cette société médiatique quirègle l'illusion etdéfigure le monde à son profit. Carces tous discours que le romanreproduit jusqu'à l'écœurement –discours économique,discours journalistique,discours touristique – sontautantde modèles,autantde constructions fictives qui, universellement et uniformémentdiffusées, interposent entrenous etnotre environnement un perpétuel écran langagier, prescrivent sentiments et sensations,règlent les conduites, etdictent, enlespré-disant,notre perception, notre évaluation etnotre conceptionduréel. Ces mots factices, prêts à l'emploi et qui exigentnotre adhésion,nousdépossèdentde toute expression personnelle – etdans leroman, l'italique, selon un modèle flaubertien, traque impitoyablement les clichés langagiers qui sont lesautomatismesd'une époque, la preuve enacte que la machinenous tient captifs : feu sur lewin-win, lecœurde cible, le pouvoird'achatet letemps libre, letendanceet leringardMais cesdiscours homologués, qui quadrillentartificiellementnotre environnement etnous soumettentau jougde l'unanime, ontdes effets plus sourdement pervers : care tout n prétendant offrir une voied'accès privilégiée à laréalité, ils la recouvrent et, irrémédiablement,nous en séparent. À tel point qu'unp hôtel articulierne peut plus être qu'unhôtel particulier, laviede famille uneviede famille, unartiste unartiste– et qu'onpourrait finir, comme le suggère la méprisede Jedp à roposd'une journaliste, par confondre le monde etLeMonde (p. 106). Nous voilà condamnés à vivredans un simulacre, un vaste plagiatde laréalité, et un plagiat volontairement truqué – les thèsesde Guy DeborddansLaSociétédu spectaclefournissent à l'évidence undes soubassements théoriques majeursde la critique que mène La Carte et le Territoire16.Mais ce que pointe plus précisément leroman, c'est la trahison et la tyranniede ces mots, qui collaborentau leurre économique (plus le mot quidécrit l'objet sera inusité et précieux, plus élevé sera son prix – en témoignent les fastes hyperboliquesdes évocations touristiques et gastronomiques, p. 123-124), qui participentde mystifications morales (l'euthanasie commemortdigne, p. 338-341), et qui finissent par remodeler effectivement laréalité : il suffitd'une formule journalistique, la“m « agiedu terroir” » (p. 112), il suffitd'undiscours touristique qui pose laFrance comme « unpays enchanté, une mosaïque de terroirs superbes constellésde châteaux etdemanoirs, […] où, partout, il [fait]bonvivre» (p. 117), et voilà qu'en quelquesannées, le territoire se métamorphose, transformant la France en un vaste parc touristique17. Quand, à la finde sa vie, Jed sortde saréclusion volontaire etretrouve Châtelus-le-Marcheix, commedans unconte (oudans uncauchemar), le sortilège estaccompli, le clichéapris le pas surlaréalité : le monden'est plus que l'ombrede lui-même, il estdevenudécor. L'exercicede l'art est-il encore possibledans unmonde qui faitdunomde Kant celuid'unrond-point (à éviter, ilne mènenulle part), etréduit parmême l là a complexitéde la pensée humaineau sens unique ? Cen'est pas sûr. Le personnagedu pèrede Jedcomme celuidu plombiercroate quirépare le chauffe-eaude Jedaudébutduroman tendraient l'un et l'autre à prouver le contraire. Le plombier n'aspire qu'àabandonnerl'«artisanatnoble » (p. 57)de laplomberie pourpartirouvrirune entreprisede locationde scootersdes mers en Croatie ; Jean-PierreMartin, lui,a progressivementrenoncé à ses ambitionsartistiques, puis à sonrêvede créer, contre le fonctionnalisme en vogue, « unearchitecture complexe,ramifiée, multiple, laissant une place à la créativité individuelle » (p. 234). Parce qu'il faut bienvivre, il finit « paraccepterune commandenormale » (p. 240), etdès lors tout estdit : Jean-Pierre Martin construirades stations balnéaires à perpétuité. Les cartons àdessins qu'ouvre Jed à la findu roman sont tristementrévélateurs : en montrant qu'«au fur et à mesure sansdoutede ses échecs
successifs, l'architecte […] [s'est] livré à une fuite enavantdans l'imaginaire » (p. 392), ils suggèrent que,dans le monde contemporain, l'art paraît promis àdevenirune simple utopie. Onne s'étonneradonc pas que Houellebecqrende unhommageappuyé à WilliamMorris.Dès lafin du XIXe siècle,dans les conrences qu'ildonnait partout pourconvaincre sonpublicde l'urgenced'une révolutionsocialiste,Morrisdémontrait eneffet que le triomphede la« productionmarchande », fondée sur le perpétuelaccroissementdu profit etdonc sur la concurrencede tous contre tous,devait nécessairement porter« uncoup fatal »auxarts18. Carle système marchand, qui exclut tout ce qui est indispensable à la pratiqueartistique (la communauté humaine, l'éthiquedudon, l'idéede beauté), s'areaussi profondément incompatibleavec ladéfinition quedonne WilliamMorrisde l'art : l'« expressiondu plaisirdans le travail19 ». Orpl le aisireffectue à r son travail est indispensable à l'homme, qui, fautede l'éprouver,ne peut que s'enfoncerdans ledésespoir et la haine – comme, probablement, cette femmede ménage croisée par Jed et Jasselindans unrelaisautoroutier, et pour laquelle le monde serésume à une « surfacedouteuserecouvertede salissures variées » (p. 353). D'où l'importance,dans leroman,de laréflexion sur l'architecture –architecture qui estd'ailleurs, selon Morris, le « fondementde tous lesarts20C ». arque l ce adisparition programméede l'art met profondément enquestion, c'est lapossibilité mêmed'habiterle monde : il s'agitde savoirsi ce monde sera ounonvivable. Ladifficultéde trouver un endroit où vivre s'exprime à plusieursreprisesdansLa Carte et le TerritoireJe : d, lorsqu'il vendra la maisondu Raincy,refusera significativement, comme quelque chosed'indigne,de « bradere cet ndroit où [son père]avait essade vivre » (p. 388) ; Houellebecq, lui,ne trouveralapaix qu'à lafinde savie, enregagnant lamaisonde sagrand-mère, car « il s'y était toutde suite senti bien, c'était un endroit où l'on pouvait vivre21 » (p. 84). Est-il encore possiblede bâtirdesdemeurestelles qu'ellesrendent le monde habitable ? L'art et l'artisanat (queMorris refusede séparer) peuvent-ilsnousaiderà vivre ? Si Jean-PierreMartinéchouedans sonambition, c'est peut-être, comme le suggéraitMorris, quedu pointde vuearchitectural il estdéjà trop tard22, et que l'homme, pour tout habitat,devradésormais se contenterd'habitaclesautomobiles. Enrevanche, toute l'œuvrede Jeds'inscritdans le sillagede WilliamMorris ence qu'elle tentedésespérémentderestituerà des choses simples (l'outil, la carte, les métiers) une beauté et unedignité – une poésie. Donner àdes écrous,des boulons etdes clés à molette la« luisancediscrète » qui enfaitautantde « joyaux » (p. 76), faire vibrerlacartede « lapalpitation, l'appel,dedizainesde vies humaines,dedizaines oude centaines d'âmes – les unes promises à ladamnation, lesautres à lavie éternelle » (p. 79-80), voilà ce qui faitde l'œuvrede Jed– que certains,nousdit-on, interprètent comme un«hommageau travail humain» (p. 77), une tentative pourcontrerledésenchantementdu monde et faireresurgirunsens.
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Ilne sauraitdonc s'agir uniquementde faire feu surmo le nde. L'art, manifestement,doit constituer uneriposte à l'aliénationqui est à l'œuvredans le temps présent ; ildoit chercherà proposerune issue23. Première méthodederésistance à la toute-puissancedes circuits marchands :appliquer la technique « Beauvais » – prendredurecul. Enrevenantde Shannon, où ilarencontré Houellebecq, Jed réfléchit à lareconfigurationde lagéographie parle libéralisme, qui substitue à lasurface isométriquede lacarte habituelle « une topographieanormale » : Shannons'yrévèle « plus prochede Katowice quede Bruxelles,de Fuerteventura quedeMadrid(p. 170). Bi » zarrement élu par la compagnie Ryanair, l'aéroportde Beauvaisdevient une plaque tournantedes échanges touristiques – et c'est là que Jed, qui se rendP à aris,atterrit.Maisau lieudereprendre immédiatement, comme le commundes voyageurs, l'autocar vers la porteMaillot, Jeddécidede serendredans le centre-ville, et ils'arrête.Michel Houellebecqadit plusieurs fois sonattachement à la« poésiedu mouvementarrêté », celle quidécoule de ce que « chaque individu est […] enmesurede produire enlui-même une sortederévolutionfroide, enpl se açant pour un instant endehorsdu flux informatif-publicitaire »24. Ce « pasde côté », ce détachement volontairerevient à « se placer, parrapportau monde,dans unepositionesthétique», et il suffit pourcela, « littéralement,de s'immobiliserpendant quelques secondes »25. À Franz, songaleriste, qui luidemandeavec stupéfaction[ce qu'il] fou[t] à « Beauvais », Jedrépond, imperturbable : « Je prends unpeuderecul. C'est bien,de prendredurecul à Beauvais » (p. 198). Voilà une stratégie, si l'on peutdire, existentielle.Mais la littérature elle-même offre-t-elledes ressources ? Peut-ellerésisterau quadrillage et à lamise enspectacle perpétuelledu mondealors que les mots eux-mêmes s'arent corrompus ? Face à l'expansiondu mensonge quiréduit l'univers à sa contrefaçon, l'armeduromanest précisément lafiction. Parce que leromanacette honnêtetéd'être une fictionse qui donne pour telle, ilapouvoi le rdedénoncercelles qui te toutes ntentde se faire passer