La Carte maîtresse

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Michel, éternel enfant à la sensibilité exacerbée, indécis et introspectif, n’a jamais refermé les souffrances de son passé, notamment le manque d’amour de sa mère. Cette mère qui aujourd’hui s’éteint lentement, atteinte d’Alzheimer. Sa profession ne lui apporte guère plus de satisfaction : il est depuis peu responsable des ressources humaines pour un grand groupe et doit gérer la fermeture de l’une des usines.

Cerise sur le gâteau, Fabienne, au bout de vingt ans de mariage, lui apprend qu’elle souhaite divorcer… Pourtant, selon son ami Samuel qui lui propose une séance de tarot pour avoir des pistes sur l’avenir, les choses pourraient bien tourner en sa faveur…


Ancien étudiant en lettres et philosophie, devenu haut fonctionnaire de l’État, Manuel Cordouan a signé trois romans et deux essais sur l’histoire franco-allemande et sur la sécurité au niveau européen. Ce nouveau roman, La Carte maîtresse, est le deuxième publié aux éditions De Borée après Les Amants d’Alger.
Publié le : mardi 1 avril 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913396
Nombre de pages : 227
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Ancien étudiant en lettres et philosophie devenu haut fonctionnaire de l’État, Manuel Cordouan a signé quatre romans et deux essais sur l’histoire franco-allemande et sur la sécurité au niveau européen. Ce nouveau roman, La Carte maîtresse, est le deuxième publié aux éditions De Borée après Les Amants d’Alger.

LA CARTE MAÎTRESSE

Du même auteur

 

Aux éditions De Borée

 

Les Amants d’Alger

 

Autre éditeur

 

Si tu t’imagines

Le Vertige de Clémence

En application de la loi du 11 mars 1957,
il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

© img, 2014

Dépôt légal : avril 2014

MANUEL CORDOUAN

LA CARTE
MAÎTRESSE

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À toutes celles et à celui qui m’ont aidé à écrire ce roman.

Prologue

Janvier 2010

MICHEL ARRIVE À LA HAUTEUR de la porte d’Orléans. Il a accompagné Fabienne à l’aéroport. Elle est partie pour quelques semaines en Afrique pour une mission humanitaire avec son amie Cécile. Il a laissé sa voiture dans une rue voisine parce qu’il a eu envie de marcher un peu avant de se rendre à son bureau. Pourtant, le travail qui l’attend ne manque pas. Il a prévu de réunir ses collaborateurs pour établir un point précis des besoins financiers provoqués par la révision du plan social du site de Perpignan. Il veut demander à Morgan, le directeur général de Cassendi, une enveloppe supplémentaire avant de retourner là-bas. C’est un matin gris et froid du début du mois de janvier. Il vient de passer trois jours à Amsterdam avec sa femme. Ils y ont fêté le nouvel an et la renaissance de leur couple. Ils ont visité les musées et ils se sont longuement promenés le long des canaux de la ville noyée dans la brume. Fabienne ne connaissait pas Amsterdam et elle a été ravie de leur séjour. Michel a l’impression d’avoir évité une catastrophe parce qu’il n’aurait pas supporté une séparation entre eux. La porte d’Orléans manque d’attrait mais peu lui importe. Les gens vaquent à leurs occupations d’un air absent alors que son cœur brûle. Il éprouve une impression de libération extraordinaire. Voilà longtemps qu’il n’en pouvait plus. Une accumulation de déceptions avec les années. L’impression, aussi, de ne pas avoir été toujours à la hauteur. Il n’en veut plus à personne et pas même à lui-même parce que c’est du passé. Il songe au Mat, cette carte du tarot de Marseille que Samuel lui a fait découvrir1, et qui lui sert désormais de modèle. Il a l’intention de poursuivre sa route, comme lui, indifférent au chien courant à ses trousses, insouciant du jugement des autres, un simple baluchon sur les épaules parce qu’il ne veut pas s’encombrer inutilement. Le filet des voitures sortant du boulevard périphérique s’égrène sur l’avenue. Partira-t-il pour les États-Unis quand Fabienne sera rentrée de sa mission ? En tout cas, il s’est inscrit à un cours intensif pour améliorer son niveau en anglais. Il est prêt à accepter la proposition faite par Morgan de partir pour Philadelphie, le futur siège de la société, pour s’initier aux techniques américaines du management. Peut-être que cette expérience se terminera mal ou même qu’elle n’aura pas lieu parce qu’il n’a aucune confiance en son directeur général. Cet aigrefin a acheté un gros paquet d’actions à bas prix et compte profiter du rachat de la société par un groupe américain pour s’enrichir indûment en les revendant quand leur cours aura monté.

La mort de sa mère toute récente, au mois de décembre précédent, a révélé à Michel que ses rapports avec les femmes devaient changer, surtout avec la sienne. Fabienne est brune comme l’était sa mère Eva. Elle a le teint plus clair et elle est un peu boulotte, ce qui n’empêche pas les hommes de se retourner derrière elle à l’approche de sa cinquantaine. Toujours habillée avec classe, elle a du charme et un cerveau. Elle a coupé ses cheveux très court depuis quelques années, mais elle a gardé ses fossettes sous ses yeux en amande, son buste bien campé, cette silhouette robuste qui défie le passage du temps. Sa voix baisse de plus en plus à cause de l’abus du tabac et va rejoindre celle d’Eva dans les tonalités d’outre-tombe si elle ne s’arrête pas de fumer. Tout a commencé à se dégrader entre eux depuis le suicide d’Emmanuelle, la sœur cadette de Michel qui n’a plus qu’une sœur aînée, Irène, avec laquelle il entretient des rapports moins intimes en raison de leur différence d’âge importante. Même si cette tragédie s’est déroulée voilà plus de quinze ans, Michel continuait à y penser tous les jours. Fabienne en perdait la tête. Elle a failli se tuer dans un accident de voiture. Ce jour-là, Michel a échappé à un grand malheur : outre qu’il ne peut pas se passer d’elle, il aurait eu l’impression d’avoir deux vies sur la conscience. « Dans un mariage, chacun cherche une solution à ses problèmes, pense-t-il. Cette approche narcissique ne résiste pas à l’épreuve du temps. Pour tenir, il faut l’amour en plus. Le vrai. Celui auquel j’ai toujours cru et qui donne une signification aux parties de jambes en l’air. Je sais très bien de quoi j’ai voulu me guérir en me mariant… et Fabienne ? J’ai ma petite idée. Chaque fille recherche son père dans les hommes qu’elle aime et, justement, le sien a pris la poudre d’escampette quand elle était petite, ce qui l’a beaucoup fragilisée. » Michel a dit adieu au petit garçon qu’il était resté dans le monde des adultes. Avant de décoller pour Philadelphie, il va finir de décoller de lui-même, mettant en application les principes qu’il a établis dans son métier de D.R.H. Les prochaines semaines ne seront pas faciles sur le plan professionnel. Morgan ne lui octroiera des moyens financiers supplémentaires que sous la contrainte. « Je vais essayer de l’acculer à la démission en dénonçant son délit d’initié devant la justice, se dit-il, même si mes chances de réussite sont minces. Cela ferait un beau grabuge et j’aurais l’impression d’être parvenu à un résultat appréciable. »

La porte d’Orléans est maintenant derrière lui et il remonte l’interminable avenue conduisant à la Croix-de-Berny. Il songe à cet homme qui vient d’entreprendre un tour de France à pied en passant par les sommets des Alpes et des Pyrénées. Il n’est pas un grand sportif et va bientôt retrouver sa voiture. En attendant, ça l’amuse d’effectuer le chemin inverse que son père a parcouru avec la division Leclerc pour libérer Paris pendant l’été 1944. Adam… Drôle de personnage en vérité, bien différent de lui en dépit de leurs affinités intellectuelles. Il n’est jamais parvenu à établir un contact vraiment satisfaisant avec lui, et c’est l’un de ses grands regrets. Il n’avait pas son audace, son allant, sa confiance en ses capacités. S’ils s’étaient succédé sur le trône de France, Adam aurait été Henri IV et lui Louis XIII, le roi dévot resté longtemps dans la dépendance de sa mère Marie de Médicis. Ou alors, il aurait joué le rôle du roi de Rome à cause de sa haute taille. Il a maintenant complètement changé d’attitude comme s’il était enfin parvenu à s’approprier ses vertus.

Michel rit de l’immodestie de ses comparaisons. Depuis la mort de son épouse, Adam est devenu l’ombre de lui-même… Michel ne rêve plus non plus de transformer Fabienne en une deuxième Baba, cette marraine qui lui a servi de mère lorsque la première ne jouait pas son rôle. Il ne croit plus au roman familial qu’il a forgé de toutes pièces. Il a envie d’adresser des vœux à un correspondant anonyme pour le mettre en garde contre toutes les chausse-trapes dans lesquelles il s’est enferré : « Évite les impasses du narcissisme si tu prétends à une vie heureuse. » L’époque où il se prenait pour Zarathoustra, le prophète mis en scène par Nietzsche, est lointaine. Maintenant, il est plutôt un adepte des S.M.S. et de la messagerie électronique. Il a envie de poursuivre ses vœux : « Mon ami, tu ne vas pas te reconnaître si tu acceptes d’effectuer une révolution intérieure. Lis donc cette histoire parce qu’elle t’encouragera à échapper à tes malheurs… Les ombres portées déforment la réalité où chacun trouve le meilleur et le pire. Pour ce qui me concerne, je souffrais de la jalousie, mais tu souffres peut-être de l’obésité ou du vertige. Préparons-nous ensemble à un saut dans la fiction ! »

 

1Le Mat est l’un des vingt-deux arcanes majeurs du jeu de tarot et la seule carte à ne pas comporter de numéro. Si elle est tirée à l’endroit, elle est favorable et annonce un changement positif, fût-ce au prix de choix douloureux. Si elle est tirée à l’envers, elle peut conduire au contraire à l’autodestruction. Dans les deux cas, cette lame implique des transformations en cours. Mat est un mot d’origine arabe qui veut dire mort. On le retrouve dans l’expression échec et mat. Au sens symbolique, le Mat est quelqu’un qui a perdu quelque chose et qui doit retrouver un équilibre pour ne pas retomber dans la folie (Il matto signifie le fou en italien et c’est le nom donné à cet arcane dans certains jeux de tarot). Le fait que le Mat ne comporte pas de numéro indique qu’il n’est pas directement lié à d’autres cartes et qu’il est libre de ses mouvements même si bien entendu des correspondances sont possibles, par exemple avec l’Arcane sans nom, qui pour sa part n’a pas de nom propre et représente un personnage coupant lui-même ses illusions à la faux.

Première partie

I

Décembre 2009

MICHEL CLAMENCE consulte sa montre. Il n’est que 18 heures. Il a encore deux bonnes heures de travail avant de quitter ce bureau situé au trente-cinquième étage d’une tour de la Défense. Il s’étire dans son fauteuil et jette un regard à travers la baie vitrée vers les autres tours qui brillent dans la nuit. Sa secrétaire ne va pas tarder à partir et il faut encore qu’il lise ses dossiers pour les rendez-vous du lendemain. C’est le moment où il commence à avoir très envie d’allumer sa pipe, mais il est interdit de fumer dans les bureaux. Il est depuis quelques mois directeur des ressources humaines dans une société de distribution d’eau grâce à un camarade d’études avec lequel il a travaillé au cabinet d’un homme politique. Sa carrière dans la fonction publique plafonnait et il s’est mis en disponibilité plutôt que de rejoindre l’inspection générale de son ministère. Il pensait avoir du talent pour les relations humaines et maintenant il en rit jaune : « Un bon D.R.H. ne doit pas être envahi par ses problèmes personnels. Il doit savoir en faire abstraction face aux autres… Je me suis imaginé que j’avais le profil parce que j’avais la foi. Sornettes ! Ma lecture quotidienne du Magnificat me laisse de plus en plus froid. Ma grand-tante en serait navrée, elle qui fut une mystique reconnue. Pourtant, j’ai du goût pour l’analyse des profils psychologiques. Je me suis lancé dans cette aventure sans réfléchir suffisamment à mes motivations et sans négocier le profil de mon poste. »

Il a travaillé énormément depuis son arrivée. Il aborde franchement les problèmes avec les gens qu’il reçoit, mais le siège d’une société comme Cassendi est un peu comme la passerelle d’un navire : on ne voit pas ce qui se passe dans la salle des machines. Il continue d’ignorer à peu près tout des préoccupations des employés et des ouvriers de l’entreprise – et il a sur le dos la fermeture d’un site ! Échéance redoutable, où il pressent qu’il sera mis au pied du mur. Il a un rang élevé dans la hiérarchie sans avoir l’esprit de son grade. Il conçoit son rôle comme celui d’un artisan et ses interlocuteurs sont parfois déroutés. Ils attendent des directives et des orientations générales alors qu’il aime s’occuper de sujets considérés comme mineurs, avec un goût de la précision un peu maniaque. Où est sa vision stratégique ? Cette question, sous la pression du quotidien, lui revient comme un leitmotiv et un sentiment d’urgence le visite de plus en plus souvent. Le président lui a posé la question la semaine précédente pendant la réunion du comité de direction… Michel est resté muet, comme paralysé, et il n’a pas été plus brillant lors du comité central d’entreprise qui a scellé le sort du site de Perpignan. Il aurait voulu le sauver, mais il n’a pas été capable de se faire entendre de la direction générale. Il n’a jamais eu à licencier qui que ce soit quand il était directeur du personnel dans son ministère et il appréhende cette heure de vérité. Le dialogue social se limitait à des échanges réguliers avec les syndicats, à la programmation des avancements et à quelques rudiments de gestion prévisionnelle des effectifs. La fonction publique est protectrice jusqu’à l’invraisemblance. Dans le privé, c’est la jungle ! Les travailleurs, aussi bien que lui-même, sont des pions. Une pensée qui lui cause un vrai malaise.

La gestion des plans de carrière relève de ses compétences présumées chez Cassendi. Seulement voilà… Il s’intéresse au reclassement des expatriés mais c’est marginal ; il devrait mettre au point des parcours de formation pour les cadres du siège mais cela ne parvient pas à éveiller un intérêt suffisant en lui. Les ouvrages sur le management lui sont tombés des mains et les gadgets à la mode comme le recours aux réseaux sociaux, le recrutement par stimulation ou les serious games l’horripilent au plus haut point. Il ne croit qu’à la perception intuitive des situations, au contact direct avec les personnes, les yeux dans les yeux… ce qui donne parfois lieu à de regrettables malentendus. Il soupire. Il s’est répété ça plusieurs dizaines de fois alors que le vrai problème est ailleurs : comment faire pour regarder des êtres humains sous le seul angle de leurs compétences professionnelles ? Quelque temps après son arrivée, Morgan, le directeur général, lui a demandé d’établir la liste d’une vingtaine de cadres à fort potentiel de moins de quarante ans aptes à devenir demain les dirigeants opérationnels de l’entreprise. Une vraie gageure, de surcroît lorsqu’on est en poste depuis si peu de temps. Michel a eu de la peine à établir cette liste au seul vu ou presque des dossiers des intéressés. Avec l’impression de battre des cartes au hasard. À cet instant lui revient la pensée du dîner fixé à 20 heures avec Samuel.

Ce condisciple du cabinet ministériel, qu’il a connu jadis à l’institut Saint-Ulm, a pris sur lui un ascendant croissant au fil des années. Ils partagent une passion pour la peinture mais leurs rapports sont assez rudes. Samuel lui répète sans ménagement qu’il manque de confiance en lui. Comme s’il suffisait de le savoir pour changer ! Chacune de leurs rencontres lui donne la gueule de bois. Et pourtant, d’une fois sur l’autre, il oublie ce qui l’a heurté. Quand ils se sont connus, Samuel portait des vestes et des pantalons un peu grands, des chaussures Weston et des chemises Arrow. Il aimait les beaux quartiers, les produits de luxe, les concerts, les galeries de peinture bien sûr, et les femmes. Ils n’avaient rien en commun et c’est ce qui les a réunis, Michel éprouvant une sorte de fascination pour ce frère qu’il n’avait jamais eu. Samuel est devenu pour lui un modèle, avec son élégance qui affectait le négligé. Complexé par sa haute taille, Michel admirait ce prince florentin aux cheveux blonds, semblable aux anges représentés sur les fresques du Quattrocento, d’une si grande beauté que toutes les filles lui tombaient dans les bras – à commencer par celle qui allait devenir sa femme et qui préparait le concours de l’institut Saint-Ulm avec eux. Était-ce pour se faire pardonner une vie trop facile minée par une culpabilité latente ? Samuel a toujours fait des dons importants à des associations caritatives et il a gardé cette habitude.

On frappe à la porte. C’est Laura, qui entre avec un dernier dossier.

– Demain, à 10 h 30, vous recevez Mme Vergès… Vous devrez lui annoncer que son contrat ne peut pas être renouvelé.

« Pourquoi ai-je accepté de recevoir cette femme sous prétexte qu’elle travaille dans mon service ? J’aurais dû confier cette tâche à l’un de mes collaborateurs. Ma conception trop personnelle de la gestion des ressources humaines m’horripile… D’ailleurs, cette expression me fait horreur et je refuse toujours de l’employer. Traiter un homme de ressource ! La société de consommation régit même les relations entre les êtres : elle les transforme en objets à utiliser et à jeter ensuite. » Quand Michel a proposé de rétablir l’expression « relations humaines », Morgan l’a toisé, les lèvres serrées, et il a cru déceler dans son regard un mépris naissant. « Ne lui en déplaise, je continue de souhaiter un monde où chacun aurait sa place et où il ne serait pas nécessaire de “dégraisser”, selon son expression, pour le plus grand bénéfice des fonds de pension. »

Laura l’observe. Son patron a l’esprit ailleurs. Elle s’habille avec recherche et c’est une jolie femme, comme Fabienne, mais la comparaison s’arrête là car elle est grande et blonde… Perchée sur de hauts talons pour se grandir encore, elle affectionne les décolletés profonds et les soutiens-gorge pigeonnants. Est-ce qu’elle veut le séduire ? Michel se pose la question mais fuit la réponse.

– Laissez-moi son dossier. Je le regarderai avant de partir… Dans quel secteur va-t-elle se reconvertir ? À son âge et avec ses qualifications…

Il regrette aussitôt sa tendance instinctive à vouloir prendre en charge la souffrance, réelle ou présumée, des autres. Où se trouve exactement la ligne en deçà de laquelle se tient son monde intérieur, strictement personnel, et au-delà de laquelle se trouve la responsabilité de l’autre ? Il l’ignore et, faute de le savoir, il a parfois l’impression de flotter. « Assume, c’est ton grand problème », lui répète régulièrement Fabienne. Elle lui dit souvent aussi : « Il faut plier. » Devant les réalités, sans doute. Justement, Michel a du mal à débrouiller ce qui appartient à l’univers concret et ce qui relève d’une sorte de monde parallèle, invisible mais qui l’imprègne au point de lui donner envie d’agiter les bras pour dissiper une brume impalpable. Assumer ou plier… Quelque chose lui échappe dans ce dilemme, mais sa femme a sûrement raison. Il revient au présent : quelle idée d’avoir recruté Mme Vergès !

– Rentrez chez vous, Laura. Votre mari va finir par vous rappeler à l’ordre.

– Je ne suis pas mariée, monsieur.

Il imagine le compagnon de Laura sportif et volontaire parce qu’ils partent marcher dans le désert, sacs au dos, en dormant sous la tente… Un instant, il se dit qu’il aimerait prendre sa place et partir avec elle dans les oasis du Mzab ou du Sud tunisien mais il s’en défend aussitôt. Elle lui sourit comme si elle avait deviné l’idée qui vient de lui traverser l’esprit. Pourquoi son patron a-t-il si souvent cet air perdu ? Ce cérébral se pose trop de questions. Elle a un faible pour lui. Il est si grand, et pourtant si désarmé. Même avec ses hauts talons, elle pourrait lover sa tête dans le creux de son épaule. Elle a l’intuition qu’il serait un amant très gentil qu’elle saurait rassurer à la manière d’une mère.

– Je vous apporte aussi vos billets d’avion pour la semaine prochaine. Je vous rappelle que vous devez vous rendre à Perpignan.

– Rassurez-vous ! Je n’ai pas oublié… Filez, maintenant.

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