La carte marine

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"Peut-être Claude ne me pardonnera-t-il pas de livrer ce secret qui nous lie depuis notre jeunesse. C'est que Claude est devenu un homme important. Je n'oserais pas, assis à la table qu'il préside, raconter cette aventure; les enfants lèveraient vers leur père des yeux étonnés. mais peut-être Claude ne lira-t-il pas ces lignes. Cette aventure, la voici."
Publié le : dimanche 1 janvier 1939
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246801153
Nombre de pages : 262
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LA CARTE MARINE
A René Rouverel.
Peut-être Claude ne me pardonnera-t-il pas de livrer ce secret qui nous lie depuis notre jeunesse. C’est que Claude est devenu un homme important. Il est marié bourgeoisement, père de famille et occupe dans le commerce une situation enviable. Je n’oserais pas, assis à la table qu’il préside, raconter cette aventure ; les enfants lèveraient vers leur père des yeux étonnés.
Mais peut-être Claude ne lira-t-il pas ces lignes.
Cette aventure la voici.
Nous avions quinze ans et fréquentions le même collège. Pendant deux mois, élèves de la même classe, assis côte à côte, nous ne nous parlâmes pas. Un jour cependant, je ne sais plus à quelle occasion, nous nous fîmes part de notre intention de devenir marins.
Ce désir appartenait à chacun de nous, aucun des deux ne subit l’influence de l’autre ; nous voulions vivre sur mer.
Ce que je sais encore c’est que nous étions les seuls parmi tous les élèves du collège à nourrir cette passion pour la mer, car c’était une véritable passion.
Claude – j’avais déjà pu le juger – se montrait beaucoup plus exalté que moi. Rêver, désirer ne lui donnaient pas satisfaction. Il était porté à réaliser et à réaliser tout de suite. Je sais qu’en parlant de Claude tel qu’il est aujourd’hui, je pénètre dans un domaine qui m’est interdit. Cependant, volontiers, je me le représente tourmenté toujours par cette exaltation, se réveillant au milieu de la nuit et hésitant. Ne va-t-il pas s’habiller, quitter cette maison silencieuse et calme et partir pour une grande aventure ? Mais le matin suivant, il passe digne et imposant parmi ses comptables penchés sur les registres.
Tous les jours, à huit heures, Claude m’apportait des nouvelles du port qu’il apercevait de ses fenêtres. « Les pêcheurs ne sont pas encore rentrés », me disait-il. Ou bien : « Il est arrivé du Canada un grand schooner. Il faut que tu le voies. »
Ce port, moi qui en étais éloigné, je ne le connus d’abord que dans la nuit. Il apportait au cœur même de la ville, l’odeur du large. Avant de l’atteindre, avant même de l’apercevoir, nous le sentions. Il était là, derrière cette file de maisons. Nous savions qu’à ce croisement de rues, nous le verrions. Nous nous pressions car le temps nous était limité. Et voici le croisement de rues atteint et nous voici, nous les deux gosses, souffletés par le vent marin. Alors, tout ce qui faisait notre vie – famille, collège, camarades – disparaissait. Nous subissions une sorte d’envoûtement. Nous nous trouvions dans un autre monde. Tout y était différent : les hommes, les formes, les bruits, les odeurs, la vie elle-même. Là, plus rien n’était stable ni limité. Nous qui avions bavardé pendant toute la classe, marchions silencieux. Pourquoi parler ? Il no us fallait voir, nourrir notre émotion. Il y avait l’eau noire à nos pieds, cent coques de navires, ce fanal vert, cette passerelle appuyée, semblait-il, à cette courte cheminée d’où s’échappait encore un filet de fumée. Il y avait ces mâts, cette hune, cette voile qui claquait au vent, ce cri de sirène. Il y avait les hommes chargés de leur vie de marin, que nous regardions cherchant à percer leur secret, à découvrir leur joie intime. A quelques cents mètres était la porte du large.
Nous connaissions un batelier. C’était un vieil homme de mer, tout courbé, au visage couturé de rides profondes, aux mains épaisses. Dès qu’il nous apercevait il approchait sa barque du quai et nous abandonnait les avirons. Libres, nous errions sur le port, nous engageant entre les hauts navires, accostant les énormes bouées à demi-chavirées sous le poids des chaînes, au ventre dévoré par les coquillages. Parfois nous posions une main sur une coque de bois. Il nous arrivait de regarder par un hublot ouvert au ras de l’eau. Oui, nous aussi serions des marins, vivrions sur ces navires, dans ces cabines étroites, errant sans cesse, sans attache avec la terre.
A la table de famille, nos mères ne reconnaissaient pas nos yeux chargés de rêves.
*
*
*
Nous n’avions aucun souci de savoir comment nous deviendrions marins ou plutôt comment nous deviendrions capitaines marins. Car nous serions capitaines marins, Mieux : déjà nous l’étions.
Cela semblait une chose entendue entre Claude et moi. Sans scrupule nous passions par-dessus les années d’études et les années d’apprentissage. Sitôt franchie la haute porte de fer du collège, nous serions les maîtres d’un navire. Mais quel navire ?
Nous ne voulions pas d’un « vapeur ». Il nous fallait un voilier et un voilier fait à la mesure de notre rêve, un voilier fait par nous et pour nous.
L’heureux âge ! Pas une fois nous n’avons pensé à l’argent. Pas une fois Claude ni moi, n’avons dit : « Il faudrait de l’argent. » Nous avions écarté toutes les difficultés.
Mais comment serait ce voilier ? Nous nous mîmes à le construire, je veux dire à en faire les plans. D’abord chacun travailla de son côté. Surveillant le regard et les gestes du maître qui, assis à la chaire, nous dominait, cachant sur la page du cahier ouvert devant nous, une feuille de papier, nous dessinions. Nous cherchions la largeur du navire, sa longueur, le nombre de mâts et des cales, la capacité des cales. Puis nous échangeâmes les plans et des deux n’en fîmes qu’un.
Nous étions d’accord. Il nous fallait un petit voilier, à deux mâts seulement, bien maniable. Une cale serait suffisante. Deux matelots, avec nous, formeraient l’équipage.
Le soir, nous courions jusqu’au port. L’audace nous était venue. Nous avions lié connaissance avec des matelots qui, sans rire, écoutaient nos projets. Nous montions à bord des goélettes, les arpentions, comptant nos pas, prenant des notes. Je me souviens de notre émoi lorsque, pour la première fois, un capitaine corse, nous fit l’honneur de sa cabine. On y descendait – on pénétrait, nous semblait-il, dans le cœur du navire – par un court escalier de bois. A gauche était la haute couchette encadrée de planches, à droite une table sur laquelle nous vîmes une carte marine, un compas et un rapporteur. Au plafond était suspendu un baromètre. Pour nous, le capitaine souleva le couvercle de la petite boîte où était caché le chronomètre.
Après notre visite, nous marchâmes un long moment silencieux et nous tenant par la main.
– Claude, dis-je enfin. Je viens de voir notre cabine. Ce capitaine, c’était « nous ». N’as-tu pas vu comme il « nous » ressemblait ?
– Il faudra deux couchettes, me répondit seulement mon camarade aussi ému que moi.
Bientôt notre navire fut prêt. Je veux dire que le plan en fut achevé dans les moindres détails. Ici était la barre, là la boussole, là encore les magasins à vivres, le charnier, les soutes à voiles.
Nous nous plaisions à nous le représenter dans son ensemble et dans sa grandeur réelle. Nous tracions sa forme sur le gravier de la cour. Il s’élevait entre les platanes, nous marchions sur son pont et Claude commandait une manœuvre tandis que je tenais la barre.
Nos camarades qui ne comprenaient pas nos paroles, nous traitaient de fous.
Les mauvaises notes et les punitions pleuvaient sur nous. Peu nous importait ; nous étions des capitaines marins bien au-dessus de ces mesquineries.
– Claude, dis-je un matin à mon jeune compagnon, nous appellerons notre voilier Les Deux Amis.
Mais Claude ne me répondit pas. Depuis plusieurs jours je le trouvais bizarre, moins communicatif. Parfois il m’évitait. Depuis le jeudi précédent, il avait trouvé un prétexte chaque soir pour ne pas venir sur le port.
– Claude, Claude, fis-je, qu’as-tu ?
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