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LA CENE

De
130 pages
Il existe différentes façons de tenir un carnet intime. On peut y noircir toute sa vie, sans rien oublier, de sa première dent à son dernier souffle. Ou préférer, comme Jean, une autre méthode, plus synthétique. Il jalonne son carnet de bord de quelques phrases sibyllines, car, comme il le dit lui-même, il se comprend ! Aurait-il quelques secrets inénarrables ? Il se remémore pour nous les évènements qui ont marqué ses années quatre-vingt : sa découverte des autres, ses débuts au théâtre, la mort de ses parents, sa rencontre avec l’amour et la perversion. Il raconte son angoisse devant la solitude et l’ennui, son obsession de la plastique humaine parfaite. Et il n’oublie pas d’évoquer pourquoi il entretient désormais des rapports étroits avec le Diable.
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Pierre Camus
La Cène















Collection « premier roman »

Le Manuscrit
www.manuscrit.com












 Éditions Le Manuscrit, 2004.
20, rue des Petits-Champs - 75002 Paris
Téléphone : 01 48 07 50 00
Télécopie : 01 48 07 50 10
www.manuscrit.com
contact@manuscrit.com

ISBN : 2-7481-4307-8(Fichier numérique)
IS6-X(Livre imprimé)






A Patricia,
A Benjamin.




Avertissement :

Tout ce que vous allez lire est inventé. Absolument tout.
(Heureusement, d’ailleurs !).
PIERRE CAMUS


LE ROI D'ANGLETERRE


« Jeudi 10 février 1983, chez Jean-Jacques, en Fournirue.
Tapisserie du salon refaite. Dix-neuf à deux heures.
Exceptée Frédérique, tout le groupe était présent, avec
en plus deux nouveaux : Thomas, un assistant allemand
et Karine, institutrice stagiaire (premières impressions
favorables). Menu : tarte au potiron, hareng mariné avec
de la crème (sucrée !), pommes de terre en robe des
champs, crêpes au sarrazin. Apéro (vin de noix), Vin du
Rhin (Thomas) et cidre (Manger avant la prochaine fois).
Discussions sur l’Allemagne (Est-Ouest, Réunification),
l’échec annoncé de la Gauche, puis jeux de groupes :
croisé-décroisé, le menteur et le roi d’Angleterre.
Une soirée difficile. Je ne comprends plus grand-chose à la
dynamique du groupe. Jean-Jacques m’a cherché, j’aurais dû lui
rentrer dedans ? Note : 5/10. »

J’ai totalement oublié les règles du croisé-décroisé et du
menteur mais j’arrive à me souvenir de celles du roi
d’Angleterre. Il y a le Roi, le Prince de Galles et les
valets. Le but est de prendre la place du Roi, à la suite
d’un dialogue dont l'objectif est de faire trébucher
l’interpellé. La principale difficulté réside dans la
mémorisation de l’étiquette de chacun, le roi (sire), le
prince de Galles (Prince) et les valets (monsieur si vous
vous adressez au sexe féminin et madame dans l’autre
cas).
« Le roi d’Angleterre a perdu sa couronne. Qui donc la
lui rendra si ce n’est le valet n°4 ?
- Qui moi, sire ?
7 LA CENE
- Oui, vous, madame.
- Ce n’est pas moi.
- Eliminé ! Eliminé ! Ce n’est pas moi, SIRE. Eliminé !
Eliminé !
- Ouais, à la queue. De toute façon, à la vitesse à
laquelle tu réponds, on est encore là demain matin. A la
queue, le roi a dit. Le roi d’Angleterre… Allez, dépêche-
toi, putain qu’est-ce que t’es lent. Hé, Sabrina, j’espère
pour toi qu’il est plus rapide au pieu ! »

Le Roi, c'était Jean-Jacques, pas pendant tout le jeu,
mais à ce moment-là, oui. Il était affalé sur le canapé du
salon (style rococo, de ses parents), une couronne de
galette des rois sur la tête, une cigarette dans une main,
un verre de vin (du pétillant du Rhin) dans l'autre,
chemise à carreaux trois-quarts sortie du pantalon,
visage période pré-bouffie, légèrement éméché. A ses
pieds, Martine, sa cop., occupée à boire ses paroles. Elle
ne jouait pas car elle ne jouait jamais, tout juste aux jeux
de dés, car là il n'y a que le hasard qui compte. Sa
mission était de contrôler les réponses, car elle n'était
bonne qu'à cela, dixit son cop. Je revois ses cheveux, de
la paille, qui tombaient sur son visage tellement fin
qu'on l'aurait dit dessiné à l'instant et tout le reste était à
l'avenant, des jambes en verre interminables, un cul aux
abonnés absents, un buste plat comme
l'encéphalogramme d'un trépané, pas une voix mais un
filet de voix, de la porcelaine vivante. Jean-Jacques avec
elle ? Les mystères insondables de l'Amour.

« Eliminé ! Eliminé ! », c'était Gladys. Une bonne pâte,
toute en sucre. Des rondeurs qui débordaient de
partout, le visage de Janis Joplin, la guitare toujours à
8 PIERRE CAMUS

portée de la main, rigolant jusqu'à se pisser dessus, très
feu de camps-chamallows : du ciment vivant pour un
groupe.
Et le valet n°4, c’était moi. J’étais venu avec Sabrina que
je fréquentais depuis trois mois. « Le groupe », c'était
ainsi qu'elle m'avait présenté ses amis, une espèce
d'entité globale qui évoquait pour moi quelque chose de
mystérieux, de fusionnel et à l'intérieur duquel il allait
falloir que je me fonde, condition sine qua none pour
que je puisse rester avec elle.
« Tu verras, ils sont sympas, avec eux on rigole bien. ».
J’avais tout de suite senti que le groupe constituait un
passage obligé, du genre examen d’entrée, avec ses
épreuves obligatoires comme ces soirées souvent
intéressantes mais parfois interminables. Bon, à cette
époque, j’avais une autre raison, plus pragmatique,
d’accepter son invitation. Je venais d’entrer en fac de
droit et j’avais choisi «psychologie de la relation »
comme option. On avait démarré par la dynamique des
groupes et c’était quelque chose qui m’était
complètement étranger. Du plus loin que remontent
mes souvenirs, je n’avais jamais fréquenté de groupes,
jamais. J’étais enfant unique et mes parents n’avaient
guère d’amis ; il n’était pas rare que nous passions une
année complète sans que personne ne franchisse le seuil
de notre maison, excepté quelques représentants que
mon père retenait tant et plus jusqu’à finir par leur
avouer qu’il n’achetait jamais sous la pression. Je n’avais
aucune famille en dehors d’eux. Quand, au cours
moyen, je dus rédiger une rédaction sur le thème
« Décrivez un personnage pittoresque de votre famille »,
papa m’avait excusé par une formule sans appel : «Nous
avons laissé tous les membres de notre famille, y
9 LA CENE
compris les plus pittoresques, à Buchenwald. »

Je revois aussi la scène de l'incident. C'était après le Roi
d'Angleterre ou un autre jeu, je ne sais plus exactement,
enfin, c'était en fin de soirée, cela j'en suis sûr. On est au
salon, tous plus ou moins défraîchis. Les couples sont
reconstitués, comme souvent alors que les soirées se
terminent : Gladys avec Gérard, un grand dégingandé,
en costard car il sortait du boulot à des heures pas
possibles ; Stéphanie, aussi chêne que sa sœur Martine
était roseau, et Jacques, un informaticien limite réac
derrière ses jeans et ses cheveux longs ; Martine, les
yeux sur le Roi, guettant une caresse qui n'arrivera pas ;
Sabrina et moi. Il y a aussi les individuels. Jérôme,
spécialisé dans les premières années de fac, et Larbi,
spécialisé dans les femmes de ménage de la cité
universitaire (un couple à leur façon, toujours en quête
d'une connerie à faire), sans oublier Isabelle, une
chasseuse de diplômes, qui sortait pour une fois sans sa
copine Frédérique. Enfin, comme au spectacle, il y a les
intermittents qui apportent fraîcheur et nouveauté, avec
ce soir là Karine, stagiaire dans la classe du Roi, que, je
suis désolé, je ne vois plus que comme une énorme
poitrine et Thomas l'assistant allemand et ses « pourriez-
vous s'il vous plait répéter plus lentement ? »
Isabelle avait lancé la conversation en parlant de son
projet de partir aux Etats-Unis pour poursuivre ses
études à la rentrée de septembre, un master of business
ou quelque chose dans le genre, enfin avec business
dedans. Elle travaillait trois jours par semaine dans un
cabinet d'expertise comptable, bossait son DEA les
quatre jours suivants, consacrant à sa famille et à ses
amis le reste de la semaine. Dans la foulée, Jérôme et
10 PIERRE CAMUS

Larbi avaient embrayé sur un trafic de 404 avec
l'Afrique, Jacques sur ses hésitations entre tout plaquer
pour partir en Inde et ouvrir sa boîte informatique,
même si avec la gauche au pouvoir il n'y avait aucune
lisibilité pour l'avenir. Martine relança sur la troupe de
Jean-Jacques, son obsession, le bébé à son Jean-Jacques
comme elle disait. Il avait déjà écrit une pièce et le Roi
nous avait bien fait rigoler en disant qu'il avait réservé à
sa meuf un rôle de dame-pipi. Je crois que c'est Gladys
qui m'avait demandé quels étaient mes projets. J'avais
pris mon élan, sans problème, mes yeux protecteurs
posés sur Sabrina et j'avais dit :
« Notaire. »
Je revois son expression, juste navrée, en même temps
que Jean-Jacques recrachait son bolet de cidre sur
Martine, qui, aussitôt, avait éclaté de rire.
« NOTAIRE. Ah, putain, ça c'est du plan de carrière !
Sacré soixante-dix huit tours, si on ne t'avait pas, il
faudrait t'inventer ! Eh, t'as hésité entre ça et croque-
mort ? »
Bon, que lui se moque de moi n'était pas bien grave,
mais que tout le monde se mette à rigoler, c'était plus
embêtant. Qu'aurais-je dû répondre ? Ecrivain, Routard,
que sais-je encore ? Non, à la réflexion, je peux
facilement imaginer ce qu'en aurait fait Jean-Jacques :
« Ecrivain, ouais mais spécialisé dans le premier degré. »
« Routard, ouais mais toujours avec un métro de
retard. »

Quand nous repartions de ces soirées-là, Sabrina me
débriefait, plus ou moins consciemment d'ailleurs, et
j'avais droit à une bonne note ou pas, c'était selon. En
tout cas, jusque là, j’avais toujours eu droit à
11 LA CENE
l’indulgence du jury et à une partie de jambes en l’air
comme encouragement à poursuivre mes efforts. Ce
soir-là, elle n'a desserré ni les dents, ni le reste. Avec le
recul, je comprends parfaitement ce que cela annonçait.
Mais qu’aurais-je dû faire ? Inventer pour me montrer
tel que je n’étais pas ? Et qu’auriez-vous fait à ma
place ? Bon, je sais bien que cette soirée n’était qu’un
aboutissement, que je récoltais ce que j’avais semé avec
constance pendant les trois mois précédents. Mais que
me reprochait-on au juste ? Ma lenteur de réflexion
absolue, certainement. Il m’a toujours fallu un temps
certain pour comprendre une simple allusion et je ne
vous parle pas des blagues (« Redis-la-lui en allemand,
Thomas, il la comprendra peut-être mieux ! »). Alors, les
jeux ! Un véritable supplice. Jean-Jacques m’avait
baptisé soixante-dix huit tours. Même si, en ma
présence, il était le seul qui m’appelait ainsi, je savais
bien que cela me collait à la peau. Je manquais de
fantaisie ? Oui, voilà sûrement un autre reproche. Et je
refusais de refaire le monde chaque fois que nous nous
retrouvions. J’arrête là. J’ai appris, en cours quelques
jours plus tard, que l’image qu’on pense qu’un groupe a
de vous ne correspond que rarement, sinon jamais, à
celle que ses membres ont réellement de vous. Un peu
de baume au cœur certes, mais c'est quand même
compliqué la dynamique des groupes.


Il vous est certainement arrivé de feuilleter de vieux
albums photos. Au début, on tourne les pages sans y
faire plus attention que cela et puis un moment on
accroche sur un endroit ou peut-être plus sûrement sur
un visage. Alors la mémoire se met en route et le puzzle
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de l'instant se reconstitue avec plus ou moins de fidélité.
Et une image en appelant une autre, on ressuscite toute
une époque avec de plus en plus de précision : comme
toutes les autres formes de mémoire, la mémoire du
passé, cela se travaille. Avec l'habitude, mes écrits
prennent vie, je vois défiler des instantanés, sans
comprendre toujours pourquoi telle scène est remontée
à la surface, ni pourquoi moi qui n'ai aucune attirance
particulière pour les jeux, au point que j’en oublie les
règles sitôt qu’on me les énonce, je me souvenais aussi
parfaitement du Roi d'Angleterre.
Tout le monde devrait tenir un carnet comme le mien,
vous ne trouvez pas ?
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