La chanson de ma vie

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Etoile mondiale de la chanson populaire française au début du siècle, Yvette Guilbert livre d'ici d'étonnants, d'amusants Mémoires (1927) dans le Paris de Zola, Lorrain, Toulouse-Lautrec. Après une jeunesse pauvre et des débuts à l'Eldorado, sa "silhouette définitive" fera sa gloire: longs gants noirs, robe de satin vert et petite tête coiffée de cheveux roux. Le trait est parfois féroce, mais le ton ne trompe pas: cette femme de gouaille a du coeur.

Publié le : mercredi 7 juin 1995
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246379591
Nombre de pages : 294
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Prologue
MON BEAU CLAVIER
Quelle magnifique expérience que la vie! Quelle splendide solution que « vieillir », s'enfoncer loin, dans la forêt superbe des souvenirs, avoir pu dépasser les sautes de la jeunesse trépidante, fébrile, exaspérée, qui touche à tout, sans pouvoir tout atteindre, avoir eu, de par « le temps », la divine possibilité de créer sa Sagesse, et de palper enfin la Vérité, quel miracle!
Comme un buveur de bière contemplant ses soucoupes, je regarde la pile de mes ans, avec une adorable et fière émotion. Avancer en âge! devenir maîtresse enfin de sa sérénité, l'avoir acquise, par ses victoires sur les tempêtes, les cyclones, les déceptions, les dégoûts, les batailles! Avoir traduit soi-même, ligne par ligne, le grimoire difficile du Livre de sa Vie! Quelle belle chose! Quand je sortis du ventre de ma mère, j'avais tout un parcours à faire, tracé sous enveloppe fermée par le Destin, et je ne savais rien de cette route, j'en ignorais la longueur, j'en ignorais les pièges... Quels seraient mes étapes? leur nombre? Et mes reposoirs? bouges ou palaces ? Et mes rencontres, anges ou démons ? Et mes menus? vinaigre ou miel? Et mon corps? malade ou sain? Et mes instincts? Et mon cœur? Et mon âme? De quel bagage étais-je lestée pour aller à la rencontre de la vie? à la rencontre de la mort? De quelle fortune étais-je héritière? Ô mystère!
Dans ma tête de foetus fut accroché un clavier étiqueté du nom d'intelligence. De quelle dimension était-il? Mes architectes responsables l'avaient-ils solidement construit ou se détraquerait-il aux premiers exercices? En perdrais-je le contrôle, ou saurais-je, au contraire, l'adapter à mes besoins? Que saurais-je faire de
mon moi; goutte de sang, petit œuf informe, dans l'habitacle noir du ventre maternel, quelle serait la suite de ma divine métamorphose? La verrais-je! Assisterais-je à ma totale manifestation? Splendeur de vieillir, magie des ans qui s'accumulent! Grammaire humaine, dictionnaire lumineux, arithmétique des poids et mesures de nos endurances, comptabilité et classification des consciences, mascarade des visages, maquillage des attitudes, constats de vertus, procès vicieux, pirouettes des cœurs, appel des compensations, chimie des sentiments, commerce des corps, sports des âmes, trafic des pudeurs, et marcher, marcher, avancer, courir, tournoyer au gré des vents de la misère, de la bêtise, de l'ignorance, de la tricherie, de la duperie, de la cupidité, de la luxure, de la haine, de l'amour, de la gloire pour arriver enfin, flambée, purifiée de nos mauvaises grillades, à la zone où la tourmente cesse, et récapituler les affres du voyage!... revoir par le souvenir la longue échelle de ses étapes... les barrières qu'il a fallu sauter, les montagnes qu'il a fallu franchir, les mauvais frères rencontrés sur les routes, les mains rentrées quand on criait à l'aide, les détrousseurs, les voleurs de vos forces, les abuseurs de vos vertus, de vos faiblesses, les tragédies de votre cœur... celles de votre corps... les crachats sur votre âme... les sifflets sur vos labeurs, les ciseaux sur vos ailes... avec, par-ci par-là, du baume sur vos plaies... un mouchoir essuyant vos larmes... une main pressant la vôtre et compter sur vos doigts les anges de votre vie... Quelle merveille!
Oh! magie des années! Vivre âgée, n'en être point morte, vivre encore, quand la vie vous a livré son livre! contempler d'un œil froid les grimaces des monstres... leur pardonner d'un cœur qui s'est sauvé du feu, et pouvoir regarder sa vie, sa belle vie de luttes et de victoires, vénérer son beau labeur, respecter ses longs succès, et surtout garder tendre et fidèle son cœur piétiné, et remercier Dieu (après quarante-huit ans de glorieux efforts) de rester encore maîtresse, à soixante ans, du clavier de l'orgue qui reste: La Vie!
APRÈS LA GUERRE 1870
J'ai cinq ans.
Du plus lointain de mes souvenirs qui remontent à 1870, l'année de la guerre franco-allemande, je ne vois qu'images de misères.
Des petits logements pauvres, ou très modestes, dans des rues populaires, des escaliers humides, sales, des cours grises, étroites, sans air, des chambres où l'on n'avait pas chaud l'hiver, où l'on mourait de chaleur l'été. La plupart du temps perchés au sixième étage de la maison, mon père et ma mère aéraient leur petit logis par des fenêtres, dites tabatières, restant du style architectural du XVIII
e siècle.
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