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La chaussette

De
441 pages
Les deux auteurs se sont amusés à suivre la fuite sentimentale d'Eve et Hadrien, respectivement prostituée et inspecteur de police en rupture de ban, et surtout maîtres-chanteurs débutants. De Paris aux Marquises via l'Irlande, les héros, avec à leurs trousses deux tueurs recrutés par l'Elysée, vont se révéler à eux-mêmes. Ce livre savoureux, véritable roman du XXIème siècle, nous présente une galerie de portraits originaux, aux destins tantôt comiques, tantôt tragiques. Le ton est léger, les jeux de mots nombreux , il est difficile d'arrêter la lecture de « La chaussette » une fois le livre ouvert.
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2
La chaussette

3Bernhardt Leborgne
La chaussette

Roman
5Éditions Le Manuscrit























© Éditions Le Manuscrit 2007
www.manuscrit.com

ISBN : 978-2-304-00226-3 (livre imprimé)
ISBN 13 : 9782304002263 (livre imprimé)
ISBN : 978-2-304-00227-0 (livre numérique)
ISBN 13 : 9782304002270 (livre numérique)

6 . .
8
CHAPITRE I
LA PREMIÈRE CHAUSSETTE
Il ne faisait plus aucun doute que la
chaussette ne se décoincerait pas du hublot de
la machine à laver, ne participant donc pas au
lavage. Le jour, par la baie vitrée de la cuisine,
hésitait encore à s’engager plus haut.
Ernest, songeur, écrasa son mégot et finit
son café.
Il fixa un long moment le hublot, captivé par
le malstrom de linge et de mouse. Il se
resservit une tasse et tenta d’allumer une autre
cigarette. Le Zippo, un cadeau de son oncle
pour ses treize ans, avait des velléités de refus
de départ de flammes…
Ernest chercha la recharge d’essence sur
l’étagère.
Une lointaine sonnerie de téléphone ne le
sortit pas de sa torpeur.
Il ne répondit pas.
Il se revoyait enfant, répondant pour la
première fois à sa cousine, pressant la bakélite
9 La chaussette
du combiné sur son oreille, de peur de perdre
un mot. Son cœur battait si fort, de si loin…
Il posa la recharge sur la machine. Il se rassit
un court instant. Il saisit sa tasse de café.
Alluma sa cigarette. S’écroula.
La sonnerie s’arrêta, découragée. Le soleil
finit par se lever dans des brumes violacées
qu’un zéphyr laissait s’épaissir. Ernest,
immobile, lâcha enfin sa tasse, qui roula un
instant dans un carré de lumière, débarrassée de
toute énergie, obombrée par une masse de
cheveux, curieusement épaisse.
Tout à la pensée de la cousine Lysiane aux
formes précocement généreuses, il ne
comprenait pas.
Il revit son visage monalisien qui pâlissait
dans un couloir blanc. Il chercha à fixer ses
pensées sur cette poitrine naissante.
Ébahi par des rondeurs qui n’existaient pas
l’été dernier, il s’était surpris à rougir à chaque
regard dérobé. Son corps long et maigre lui
faisait honte. Sa cousine avait rejoint le monde
des adultes. Ils ne semblaient plus avoir le
même âge. Leurs jeux de l’an passé n’avaient
plus le même sens. Leurs approches étaient
devenues des effleurements.
Il ne résista pas, un jour, sur les galets de
Cayeux sur mer, à sournoisement tirer sur le
coin de la serviette, dévoilant un topless qui
allait alimenter son imaginaire des décennies
10 La première chaussette
durant. Malgré l’inéluctable gifle que sa mère
allait lui coller.
Le souvenir perdurait et contrastait avec le
froid qui l’envahissait. Dans un adieu à ses
fantasmes, elle se retourna. Son sourire se
verticalisa. Elle s’éloigna lentement vers la
lumière, alors qu’il était vertigineusement aspiré
vers le néant.
Il était paralysé.
Sa respiration s’était arrêtée, son œil ne
quittait plus le hublot de la machine à laver, son
sexe dans son pantalon se tendait, son
environnement semblait se rétrécir dans la
spirale d’un trou blanc. Le silence était
assourdissant.
Pas plus qu’il n’avait entendu le souffle de la
sarbacane projetant vers son cou une fléchette
empoisonnée, il n’en avait senti l’impact.
Un petit bruit sec enclencha le premier
essorage. La chaussette se libéra.
Un pied nu, hâlé, presque une pointure
d’enfant, retourna le corps inerte d’Ernest
contre la machine à laver. Le talon resta un
moment sur son épaule. Puis, avec douceur,
presque sensualité, le pied remonta vers le cou
de l’infortuné et, avec une adresse surprenante,
retira la fléchette. Pas une goutte de sang ne
jaillit ; à peine une marque rouge sous l’oreille,
invisible dans la barbe de trois jours qu’Ernest
entretenait avec soin.
11 La chaussette
Elle sortit de la cuisine, traversa le couloir et
entra dans le bureau. Elle s’installa devant
l’ordinateur. L’essorage ne couvrait pas le
cliquetis des touches du clavier. La fille effaça
quelques courriers compromettants et envoya
certains fichiers avantageusement négociables
vers un site sécurisé.
Elle sourit en apercevant le fond d’écran
s’éteindre : un montage vidéo lubrique où
toutes sortes de créatures semblaient s’apprécier
mutuellement. Ernest était vraiment
infréquentable.
Elle se rhabilla comme elle put.
Elle décrocha le double du porte-clés, genre
« pénis d’Elvis », et referma soigneusement
l’appartement.

Même si la plupart se retournèrent sur son
passage, les passants la laissèrent s’engouffrer
dans la bouche du métro Solferino, conscients
de l’instant qui fuit encore, seulement et déjà…
Elle prit une profonde inspiration et s’arrêta
au milieu de l’escalier. Elle leva la tête et
contempla les nuances du ciel au-dessus d’elle.
Tous ces rouges… elle pensa au sang dans le
corps d’Ernest qui se figeait.
Soudain, telle une lame de fond, le froid la
saisit de l’intérieur. Incapable de maîtriser les
frissons qui la parcouraient, elle dut mobiliser
une énergie folle pour réaliser que, pieds nus,
12 La première chaussette
seulement vêtue d’une mini-jupe en cuir et d’un
Tee-shirt, elle risquait la pneumonie. À Paris, un
2 janvier, à neuf heures du matin, alors que
depuis plusieurs jours les températures restaient
résolument négatives, elle sentait sa vie se
détacher d’elle à chaque soubresaut. Elle
tremblait malgré elle.
À l’heure actuelle, ses vêtements devaient
terminer leur cycle de lavage dans la machine
d’Ernest. Cet imbécile avait profité, au petit
matin, des quelques instants où elle s’était
assoupie pour jeter pêle-mêle, sa fourrure, son
chemisier, ses sous-vêtements et même ses
escarpins dans la machine à laver.
« Pour effacer les traces », avait-il invoqué à
son réveil. Seule la mini-jupe était restée sous le
lit au milieu des moutons. Elle avait trouvé dans
un panier son magnifique Tee-shirt imprimé au
nom du village d’Amazonie où ils avaient passé
leurs dernières vacances.
« Ça me fera un souvenir, tocard », avait-elle
pensé en passant le maillot trop grand pour elle.
Des usagers, pressés, la bousculèrent, la
sortant de la torpeur qui peu à peu l’avait
envahie. Elle descendit avec précaution les
quelques marches qui la séparaient des portes
de la station de métro et en poussa une,
ignorant la mention « Tirez » qui pourtant se
trouvait à hauteur de son nez. Elle était si faible
que la porte lui résista. Puis elle sentit comme
13 La chaussette
une force compatissante qui rendait son effort
moins inutile : de l’autre côté, un clochard,
peut-être touché par son désarroi, et en tout cas
aussi méprisant à l’égard de ce genre de
consignes, lui ouvrit le passage en tirant la porte
devant elle.
Aussitôt, en même temps que la chaleur de la
station, elle reçut en plein visage l’haleine avinée
du pauvre homme. Celui-ci, comme par réflexe,
lui tendit une paume sale où la ligne de vie
noircie par la crasse lui apparut bien courte. Elle
réprima un haut le cœur et détourna la tête.
L’odeur était insupportable.
– Une p’tite pièce, jolie demoiselle ? Pour
manger ! Ça te portera bonheur pour toute cette
année… dit-il en touchant sa casquette.
Ignorant le mendiant, elle s’éloigna et fit
quelques pas jusqu’aux bancs, à côté des
guichets. Elle s’assit avec lenteur, puis se laissa
gagner par la chaleur ambiante.
Abrutie de fatigue après deux nuits sans
sommeil, alors que tout vacillait autour d’elle,
elle eut soudain envie de crier aux passants, à
tous ces anonymes aux visages ternes et
blafards qu’enfin, elle avait débarrassé la Terre
de son plus grand escroc et, elle savait de quoi
elle parlait, d’un pervers de la pire espèce. Mais
elle n’en fit rien, pressentant qu’elle devrait
peut-être garder tout cela secret jusqu’à la fin de
sa vie.
14 La première chaussette
Le clochard sortit du métro et monta dans
une fourgonnette. Il s’assit devant un écran qui
déjà, montrait la photo d’une superbe créature :
une rousse au teint hâlé et aux yeux verts
souriait dans le coin d’une fiche détaillant son
identité.
La Police judiciaire avait rapproché les
images filmées grâce à la web cam dissimulée
dans la casquette du clochard avec celles
d’Armelle Couvaires, déjà fichée dans une
affaire de mœurs.
« Il a bon goût, cet Ernest Antoine… » pensa
l’inspecteur. Il ne fallut pas plus de deux
minutes pour confirmer avec luxe détails
l’identité d’Armelle Couvaires, actrice au talent
con-fondant. Quelques images prouvaient une
grande souplesse et une réelle gourmandise du
métier. Seule la photo de son beau visage partit
en multidiffusion pour lancer la chasse à la
femme dans Paris.
Hadrien Hassiret était un policier modèle,
bien noté, opiniâtre et pourtant toujours
inspecteur qui n’abandonnait jamais une
enquête. .
– Un vrai morpion ! aurait dit Ernest.
Ce que ce dernier ignorait, c’est que ce flic
zélé avait été le seul de sa brigade à se porter
volontaire la nuit du nouvel an pour épier les
allées et venues devant son immeuble. Déguisé
en clochard, Hadrien avait dû bien
15 La chaussette
involontairement prolonger sa surveillance,
puisque le lendemain personne n’était venu le
relever. De la grippe aviaire au manque
d’effectifs, tous semblaient s’être donnés le
mot, voire la gueule de bois.
Hadrien était claustrophobe. De la
fourgonnette à la station de métro puis de la
station de métro à la fourgonnette, il avait
parcouru, avec son déguisement de clochard, le
trajet au moins une cinquantaine de fois au
cours de ces dernières quarante-huit heures. Il
ressentait régulièrement le besoin de se libérer,
d’échapper à cet enfermement propre aux
planques et aux filatures.
Et ce 2 janvier, il lui apparaissait de plus en
plus évident qu’une nouvelle journée de labeur
avait commencé. Qu’importe ! Il en était sûr, il
l’avait reconnue. La fille qui s’était présentée
dans le hall de l’immeuble d’Ernest, peu avant
minuit le 31 décembre, et celle à qui il avait tenu
la porte tout à l’heure dans le métro, n’était
qu’une seule et même personne. Cette Armelle
Couvaires, si dédaigneuse, si provocante, si
troublante, il allait, lui Hadrien Hassiret, la
traquer, la pourchasser comme du gibier, la faire
craquer. Pour une fois, le manque de sommeil
l’excita. Il visionna à nouveau sur son écran les
photos sans volumes de la rousse. Encore
puceau à trente et un ans, il sentit un violent
désir l’envahir. Il s’empara de la bouteile de
16 La première chaussette
volnay et avala au goulot deux gorgées. Le vin,
un millésime 90, ouvert pour fêter le passage à
l’an nouveau, était froid et commençait à
tourner au vinaigre. Mais c’était sans
importance, il voulait juste que la tête lui
tourne…
Dix mètres plus bas, sur un banc, dans la
station, elle s’était endormie, la tête dans ses
mains. Une minute ? Une heure ? Elle s’éveilla
en criant de douleur. Dans son fauteuil roulant,
un infirme venait de lui écraser les orteils
encore gelés de son pied gauche. Elle se
frictionna quelques instants puis voulut
s’asseoir en tailleur. Elle sentit le froid de ses
pieds sous ses fesses et réalisa qu’elle n’était
pratiquement pas vêtue. Puis, les événements de
ces derniers jours lui revinrent.
Elle n’avait jamais tué quelqu’un qu’elle avait
aimé. Pourtant assassiner Ernest avait été
presque simple, finalement ; mais maintenant
les remords l’envahissaient. Elle ressentait
encore le magnétisme du personnage.
Elle chassa ces pensées et se concentra sur la
situation actuelle. Elle devait reprendre le
dessus. Tout d’abord, rentrer. Prendre une
bonne douche, et dormir, dormir enfin.
La lanière du petit sac à main qu’elle portait
en bandoulière séparait ses seins
avantageusement. Le regard oblique des
hommes qui passaient devant elle ne laissait
17 La chaussette
aucun doute à ce sujet. À d’autres moments, elle
en aurait été flattée mais, là, maintenant, elle se
sentait fragile, vulnérable, inexorablement
gagnée par la panique. Elle recommença à
trembler. Elle serra les dents et tendit tous les
muscles de son corps. Elle prit deux grandes
inspirations et ramena lentement son sac sur ses
genoux. Elle l’ouvrit et sortit un ticket de
métro. Elle esquissa un léger sourire en y
apercevant les trois cartes d’identité qu’Ernest
lui avait fabriquées, il y a juste deux ans.
Comment allait-elle s’appeler aujourd’hui ?
Brigitte De France ? Armelle Couvaires ?
Margaret Townshard ? La riche baronne,
l’actrice de films X ou la prof d’anglais ? Trois
adresses, trois destins, trois scénarii. Maintenant
qu’Ernest était mort, personne ne connaissait sa
véritable identité.
Tout de suite, elle devait choisir « chez qui »
se rendre. Elle n’aimait pas avoir à se décider
dans l’urgence, consciente du risque à traîner
ici. Elle opta pour l’adresse la plus proche, le
studio de Margaret Townshard. Elle se leva,
passa les tourniquets en boitillant et s’arrêta
devant l’étalage, à même le sol, d’un vendeur
ambulant qui semblait aussi transi qu’elle. Il
avait l’air d’arriver tout droit de son Bénin natal
avec son baluchon rempli de babioles. Elle
désigna une paire de babouches et, en prenant
soin de bien articuler, lui demanda le prix.
18 La première chaussette
– Pour toi, c’est 20 euro, le prix que je ferais
à ma sœur ! répondit-il sans le moindre accent.
Avec un billet violet dans son sac à main, elle
pressentait que la négociation s’annonçait
difficile. Dans la station, pas une boutique
ouverte. Objectivement, il ne pouvait détenir
480 euro de monnaie sur lui. Elle ne pouvait
tout de même pas rentrer pieds nus ! Le
vendeur, assis sur ses talons, attendait
patiemment qu’elle se décide. Il contemplait
avec un intérêt non dissimulé les longues
jambes de celle qui allait, selon toute
vraisemblance, devenir sa première cliente de
l’année.

19
CHAPITRE II
LE DÉCÈS DE LA CHAUSSETTE
Dans la cuisine de l’appartement, l’essorage
eut raison du fragile équilibre de la bouteille
d’essence qu’Ernest Antoine avait
imprudemment laissée là. Elle se renversa, se
vidant lentement sur ses faux cheveux. La
perruque coiffait un visage encore incrédule,
mais plus pâle.
Le liquide se répandit sur le carrelage,
comme un crotale cherchant sa proie. Arrivé
aux doigts, l’essence grésilla un moment au
contact de la cigarette. Le serpent s’enflamma.
Le visage du triste et sinistre sire s’illumina, sa
prothèse s’embrasa. Paralysé par le poison de la
fléchette, Ernest eut tout le loisir de ressentir les
affres de sa propre chair se consumer. Ses
narines s’emplirent d’une odeur de viande
grillée. Seule manifestation de sa douleur, ses
paupières s’ouvrirent démesurément.
L’alarme incendie se déclencha. Presque
simultanément, la sonnerie du téléphone
retentit à nouveau.
21 La chaussette
Derrière la porte, quelqu’un tambourinait.
En l’absence de réponse, la concierge
redescendit pour prévenir les pompiers. Sitôt
raccroché, elle s’avisa d’appeler le serrurier, vu
le blindage de la porte d’Ernest Antoine.
– Cela fait trop longtemps que je n’ai pas vu
sa tête de fouine ! ricana-t-elle.
Puis elle marmonna :
– Cet Ernest Antoine, avec son regard noir,
ses yeux de jésuite, il semble toujours sur le qui-
vive… bien le genre à avoir une alarme et un
blindage pareils.
Les deux sapeurs-pompiers arrivèrent main
dans la main dans leur bel uniforme flambant
neuf, précédés de peu par le serrurier.
Sur le trottoir, leurs estafettes étaient garées
les phares dans les phares. Les trois hommes
étaient attendus par Olga Bruges, tout excitée.
L’air pincé, elle apostropha les soldats du feu.
– Vous n’êtes pas venus avec votre grande
échelle ?
– Il y a le feu quai Branly. Ils y sont tous.
Nous venons en éclaireurs évaluer les besoins,
dit le plus âgé.
– Nous pouvons sortir notre grande lance de
secours en un temps record, ajouta l’autre sur le
même ton.
– À quel étage est-ce ? risqua l’artisan avec
une œillade en direction d’Olga.
– C’est au second, répondit la bignole flattée.
22 Le décès de la chaussette
Ils pénétrèrent dans l’immeuble.
Prudents, les deux sapeurs prirent l’escalier
tandis que le serrurier et la concierge
s’enfermèrent à deux dans l’étroit ascenseur.

Quelques minutes plus tard, l’artisan pestait
après sa boîte à outils qui était encore bloquée.
– Saleté de b… à c… de m… jurait-il de
moins en moins discrètement.
– Calmez-vous ! intervinrent les deux sapeurs
qui, pour l’aider, se baissèrent ensemble dans un
joyeux bruit de noix de coco qui tombent.
Deux bosses naquirent. Le serrurier, désolé,
ne savait plus comment s’excuser.
« Nous voilà passés de la fureur au bruit ! »,
pensa la concierge, Olga Bruges, ancienne
danseuse d’un cabaret qu’elle avait quitté pour
de vagues études. Alors, elle déclama la main
sur la poitrine, donc à l’horizontale, d’une voix
d’outre-tombe :
– Life is a tale told by an idiot, full of sound
and fury, signifying nothing.
– Mais Macbeth n’a jamais dit cela, chère
madame ! s’emporta le premier pompier, Walter
Hégault. Il a dit : It is a tale…
Emile Aihunenui, son petit camarade, à la
ville comme à la campagne, ne put s’empêcher
d’intervenir :
– Tête de nœud, tu as lu Shakespeare dans le
Reader’s Digest, alors tais-toi !
23 La chaussette
Walter Hégault, méprisant la remarque
acerbe de son petit partenaire, continua à
l’attention de la concierge.
– C’est Faulkner qui a modifié la citation. Les
critiques de son époque…
– Mais qu’est-ce que tu sais de cette époque,
sinon ceux rapportés par ce magazine que tu
lisais encore, hier soir, vautré dans le canapé à
fumer je ne sais quoi, pendant que je cirais tes
bottes… répliqua Emile Aihunenui.
– Bon ! Ça y est ! coupa l’artisan, c’est
ouvert !

La concierge, après quelques battements de
paupières incrédules, les regarda entrer dans
l’appartement, la mâchoire inférieure
s’affaissant lentement, avant de laisser couler un
long filet de salive, inondant le portrait
d’Huygens imprimé sur le chausson droit,
tandis que le gauche arborait celui de Newton,
simulant ainsi la dualité onde-corpuscule de la
lumière et stimulant ainsi l’allure de la
propriétaire.

Au même instant, dans la station de métro,
les négociations piétinaient. Un Togolais, son
Tee-shirt « To go or not Togo » en attestait,
s’approcha du marchand de mules ambulant, en
parcourant de la tête aux ongles la remarquable
24 Le décès de la chaussette
inconnue. L’homme de Lomé se retourna vers
quelques comparses.
Vautrés sur un banc sous une pub pour le
Club méd. de Dakar, cinq ou six Africains se
levèrent d’un bond. Une vague subsaharienne
encercla la Belle et le Béninois.
Elle se sentit submergée par un flot
d’émotions. Les péripéties des dernières
quarante-huit lui avaient laissé croire que le pire
était passé. Cela ne pouvait se terminer ainsi.
Pourtant, des mains moites agrippèrent
brutalement les fragiles vêtements de la jeune
femme.
Engourdi par la fatigue, gêné par l’exiguïté de
la fourgonnette, Hadrien Hassiret endossa tant
bien que mal son uniforme de civil. Puis, d’un
pas hésitant, il sortit.
Il rejoignit Solferino et, rapidement, il se
retrouva sur le quai.
Un hurlement déchira l’air de la station,
couvrant presque l’arrivée de la rame.
Des silhouettes couraient et semblaient
s’éloigner les unes des autres, dont le point de
départ était un corps hurlant qui se débattait.
Deux cent quarante-trois policiers venaient
de descendre des wagons. Les infortunés qui
portaient la mauvaise couleur furent aussitôt
aplatis au sol, menottes et genoux dans le dos.
Le spectacle qui s’offrait au regard d’Hadrien
lui apparut surréaliste. De la rame immobilisée
25 La chaussette
dans la station, des voyageurs étaient descendus
et semblaient ébahis. Quelques dizaines de
policiers, littéralement statufiés, maintenaient
fermement au sol leurs captures, tout aussi
inanimées. Les autres, plus de deux cents
uniformes, bras ballants, semblaient tout droit
sortis du musée Grévin.
Un court instant, Hadrien se crut dans un
cauchemar dans lequel le temps se serait arrêté
et où il serait le seul survivant sur Terre. Il
comprit soudain que tous les regards
convergeaient vers un point unique.
Allongée sur le ventre au milieu des bibelots,
jambes écartées, les poignets ramenés au-dessus
de la tête comme si la main de fer qui les
maintenait prisonniers, il y a moins d’une
minute, exerçait encore sa pression, la jeune
femme semblait inconsciente.
Le Tee-shirt était à demi déchiré, la mini-jupe
retroussée, sa position était aussi grotesque
qu’impudique.
L’instant dura peut-être une éternité.
Enfin, la sonnerie qui annonce la fermeture
automatique des portes, retentit et rompit la
magie du moment.
Comme si les images d’un film
recommençaient à défiler de plus en plus vite,
elle ramena lentement ses bras le long de son
corps, puis se leva et, sans même prendre le
soin de rabaisser sa mini-jupe, sautilla jusqu’au
26 Le décès de la chaussette
wagon le plus proche, fendant la foule des
policiers médusés.
La sonnerie s’était tue. Elle eut à peine le
temps de sauter dans la rame, un moment
bloquée par les portes qui s’étaient refermées
sur ses épaules.
Les ordres qu’il aurait dû donner pour qu’on
se saisisse d’elle étaient restés coincés au fond
de la gorge d’Hadrien qui regardait, figé, l’air
absent, le train s’éloigner.
Elle lui échappait.
La station était à nouveau silencieuse.
Dans le miroir improvisé que lui offrait la
vitre de la porte, elle eut presque peur de
l’image qu’elle renvoyait. Elle tira le plus
possible sur sa mini-jupe, rassembla sur elle les
lambeaux du Tee-shirt dont elle coinça le bas
dans sa ceinture et se passa la main dans les
cheveux. Elle en fit un chignon, sans accorder
plus d’attention aux autres voyageurs.
Feignant toujours l’indifférence, elle abaissa
un strapontin, s’assit et déposa sur le sol, avec
un grand sourire, la paire de babouches qu’elle
avait réussie à subtiliser au Béninois. Elle massa
longuement son pied gauche endolori. Il était
enflé.
Enfin, elle se chaussa. Alors qu’elle comptait
le nombre de stations qui la séparaient du
studio de Margaret Townshard, elle s’aperçut
que son sac à main était ouvert. Elle eut le
27 La chaussette
réflexe de vérifier si les trois cartes d’identité
étaient à leur place. Elle sentit une nouvelle fois
la panique la gagner : la carte de Brigitte de
France avait disparu, sans doute tombée de son
sac pendant qu’elle se débattait alors que la
bande du métro s’apprêtait à la violer.

Dans l’appartement d’Ernest, chacun s’activa
avec ce qu’il trouvait pour éteindre le feu qui
avait gagné les boiseries de la cuisine.
La fumée leur piquait les narines.
Le début d’incendie maîtrisé, Olga Bruges
demanda si elle pouvait aller couper l’alarme, les
yeux rivés sur l’entrejambe du propriétaire
étendu. Les deux pompiers, tout autant
absorbés, ne daignèrent pas lui répondre. Elle
se tourna vers le serrurier qui, avec un sourire
enjôleur, se proposa de l’accompagner. Ils s’en
allèrent épaule contre épaule.
– Du bruit, vous disiez ? Des odeurs
surtout ! lui planta l’artisan dans le lobe.
Quelques instants plus tard, la sonnerie
stridente était coupée et les soldats du feu firent
les découvertes les plus fructueuses de leur
carrière.
Walter Hégault décrocha le combiné du
téléphone qui n’avait pas cessé de sonner.
– Allô, Ernest ? fit une voix féminine. Tu me
reconnais, salaud ? Je ne t’appelle pas pour te
souhaiter la bonne année, enfoiré !
28 Le décès de la chaussette
– Qui est à l’appareil ? répondit Walter
Hégault, mécontent de se faire insulter à la
place d’un autre.
On raccrocha. Il nota aussitôt le numéro qui
s’était affiché sur l’écran du téléphone. Il
retourna dans la cuisine.
Son jeune collègue, Emile Aihunenui était
stupéfait par le spectacle qu’il découvrait dans la
chambre à coucher. Puis, la surprise passée, il
avait méthodiquement commencé à évaluer les
urgences médicales.
Devant la machine à laver, Walter Hégault
posa le pouce sur la carotide du pauvre Ernest
afin, éventuellement, de constater le décès.

29
CHAPITRE III
LA FOURGONNETTE DE L’UNIVERS
Hadrien, découragé, retourna dans la
fourgonnette d’où il envoya un mail à ses
supérieurs pour les informer de l’échec de sa
mission. Il sentait des larmes monter quand il
entendit taper avec insistance contre la vitre
arrière. Un gros bonhomme, avec un coup de
taureau, agitait dans sa main droite un petit
bout de plastique, format carte de crédit ; sa
couleur ne pouvait échapper à la perspicacité
d’Hadrien. Une carte de police. Il eut l’intuition
qu’il avait peut-être envoyé son mail trop
rapidement.
Il fit monter son collègue en s’excusant pour
l’odeur, tout en se demandant ce qu’un
commissaire faisait ici.
– Commissaire Desluvres, se présenta-t-il, je
viens d’être averti de votre planque. Vous étiez
sur le quai tout à l’heure, n’est-ce pas ?
– Oui, je… bredouilla Hadrien.
– Nous venons de retrouver une carte au
nom de Brigitte de France dans les poches d’un
31 La chaussette
de ses agresseurs. Ce nom vous dit quelque
chose ?
– Non, je suis là depuis deux jours, je
surveille les allées et venues devant l’immeuble
d’Ernest Antoine et j’ai suivi cette fille jusqu’au
métro.
Desluvres tendit la carte d’identité de Brigitte
de France à Hadrien.
– Oui, c’est elle qui est entrée le 31 au soir
dans l’immeuble. Ce matin, elle en est sortie
seule. Je l’ai suivie pour la filmer et vérifier son
identité. Mais elle apparaît sous le nom
d’Armelle Couvaires !
– Ce sont des faux papiers. Il y a donc bien
une histoire entre Ernest Antoine et cette fille,
superbe d’ailleurs, vous ne trouvez pas ?
Hadrien déglutit doucement. Avisant la
bouteille abandonnée, Desluvres demanda :
– C’est un volnay 90, si je ne m’abuse ! Vous
m’en offrez ?
– Puis-je vous le déconseiller ? fit Hadrien en
mimant le sommelier obséquieux.
– D’où venaient ces flics, tout à l’heure ?
reprit-il.
– Une flopée de figurants qui sortait d’un
tournage dans une station de métro voisine…
Avec des collègues et moi-même pour les
conseiller. Vous avez vu la tête des blacks ?
Quelle rigolade ! Et tout le monde l’a regardée
partir sans un geste ! Quel corps ! Enfin ! Dites
32 La fourgonnette de l’univers
donc, Hassiret, vous refoulez salement du
goulot !
La radio de la fourgonnette interrompit
l’échange d’effluves. Hadrien prit la
communication, hocha la tête à plusieurs
reprises, retira son oreillette et se tourna vers
son supérieur.
– Il y a eu du grabuge là-haut. Il faut monter,
la PJ y a déjà envoyé trois de nos hommes.
Vous m’accompagnez ?
– Elle est bien bonne, celle-là ! Quinze ans
que je suis dans le quartier ! Ce n’est pas un
blanc-bec qui va me donner des ordres ! Je vous
autorise à me suivre.

Les deux hommes entrèrent dans l’immeuble
au moment où la concierge découvrait en
gémissant la boîte à outils personnelle du
serrurier. Ils sourirent, les yeux baissés, et
appelèrent l’ascenseur. Quand les portes
s’ouvrirent, un objet attira leur attention : une
clé brillait entre les boucles de la moquette. Le
commissaire enjoignit Hadrien de ramasser
l’indice potentiel. Le pauvre aurait préféré
emprunter l’escalier plutôt que de se retrouver
enfermé dans cette cage. Il obtempéra et retint
sa respiration.
Quelques collègues s’affairaient un peu
partout dans cette suite princière, y compris sur
l’ordinateur du défunt.
33 La chaussette
Walter Hégault et Emile Aihunenui étaient
pourtant gays, mais découragés. Fraîchement
pacsés, mais frères ennemis au travail, ils
partageaient, outre une bosse sur le front, la
même émotion. Désabusés, envahis par un
vague sentiment d’injustice, ils avaient vu
arriver, quelques minutes après eux, méprisants,
des flics de la P.J. qui jugèrent qu’il était
préférable de reprendre les investigations depuis
le début, faisant fi des premières conclusions
des deux soldats du feu. Pourtant, malgré
l’incroyable spectacle qu’ils avaient découvert
dans la chambre à coucher, ils avaient su garder
leur sang-froid.
Comment expliquer un tel capharnaüm ?
Dans quel but ?
La chambre à coucher avait été mieux
insonorisée que le plus moderne des studios
d’enregistrement. Plus grande que le reste de
l’appartement, un immense lit circulaire en
occupait juste le centre. Les murs étaient blancs
comme l’épaisse moquette qui recouvrait le sol.
Il serait plus exact de préciser que lorsque les
deux pompiers avaient pénétré dans la pièce
tout à l’heure, murs et moquette avaient perdu
de leur blancheur à la suite des exactions dont
elle avait été le théâtre. Bizarrement accrochée
au plafond, une reproduction de Guernica était
la seule décoration de la pièce. Cela laissait une
impression de malaise qui donnait une furieuse
envie d’en sortir au plus vite, voire de la bâcher.
34 La fourgonnette de l’univers
Le commissaire les appela sévèrement :
– Bonjour, commissaire Desluvres ;
l’inspecteur Hassiret m’accompagne. Qu’y a-t-il
ici ?
– Sapeur-chef Hégault et sapeur Aihunenui,
déclama Walter d’une voix de stentor d’arabica.
Nous sommes arrivés sur les lieux à neuf heures
quarante-cinq en compagnie de la concierge et
du serrurier. Nous avons circonscrit un début
d’incendie dans la cuisine… Il s’y trouvait le
corps d’un homme au visage brûlé. Je n’ai pas
pu trouver son pouls.
Manquant de buter sur un premier corps,
Desluvres se retint au chambranle de l’entrée de
la chambre à coucher.
Il n’était plus homme à tressaillir devant
l’imagination créatrice de certains êtres humains
pour glorifier leur plaisir, depuis longtemps.
Mais, là, il fallait avouer une certaine humilité
lointaine dont la saveur s’était perdue au fil des
années. Combien étaient-ils ? Dix ? Douze ?
Plus de femmes que d’hommes semblaient
s’être beaucoup amusés. Avant. Comment des
personnalités aussi respectables pouvaient-elles
se trouver ainsi emmêlées ? Si elles l’étaient…
Puis ce qui le frappa, c’était l’omniprésence
d’une seule odeur, inhabituelle à ce genre de
tableau. Une sorte de musc tropical un peu âcre
et apaisant qui imprégnait chaque inhalation,
comme si elle s’imposait, naturellement. Et
s’imposait aux autres sens, comme endormis.
35 La chaussette
– F… de D… lâcha-t-il en un seul soupir.
Cela ne semblait que jambes et bras,
chevelures et paires de fesses en tous sens, seins
et poils de toutes les couleurs, mais surtout des
yeux, fixes, éclairant des regards terrorisés,
– Commissaire, y en a un autre, hésita Walter
Hégault, de peur d’en rajouter.
Mais le mouchoir rose de Mme Hégault mère
brouilla l’écoute, comme elle, de son fiston.
Desluvres se retourna, les yeux écarquillés et
fixement vrillés dans ceux de Walter qui
reculait.
– Comment ça : Je suis des vôtres… ?
bredouilla-t-il, réveillé par cette voix chantante
sortie d’outre-tombe.
– Non, articula-t-il lentement, en
s’empourprant davantage, j’ai dit : il y en a un
autre, de cadavre…
Desluvres se dit qu’il fallait sortir de ce
cauchemar, perdu entre le dégoût des hommes
et les quinze mois qu’il lui restait à résister dans
cet univers uniquement peuplé de barjots en
tous genres, police comprise.
Et toujours cette étrange odeur omniprésente
dans l’appartement.
Il se retourna vers Hadrien et lui fit signe. Ils
suivirent le duo d’uniformes qui les
conduisaient vers la cuisine en se protégeant le
nez avec ce qu’ils avaient dans les poches et se
les appliquèrent vigoureusement. Le
commissaire tenait un immense mouchoir à
36 La fourgonnette de l’univers
carreaux tandis que l’un des sapeurs en serrait
un grand, plutôt uni, avec une petite dentelle
aux trois ouvertures du tissu, d’un joli rose
fuchsia. En d’autres circonstances, Desluvres se
serait volontiers répandu en commentaires
acerbes sur « ces tarlouzes qui infiltrent les plus
nobles administrations », mais il ne sembla
même pas remarquer le mouchoir.
Il avait espéré, après le sinistre spectacle de la
chambre à coucher, que le fond de l’horreur
avait été atteint. Mais quand il vit les brûlures
sur le visage, rendu méconnaissable, d’Ernest, il
retint un haut-le-cœur. Ce début d’année virait
au cauchemar.
– Tiens, il porte un pantalon celui-là !
hasarda Hadrien derrière son mouchoir.
– Vous en déduisez quoi, Hassiret ? répondit
lentement le commissaire, hypnotisé par le
visage ravagé d’Ernest.
Fatigué par deux nuits de veille, abruti par un
mal de tête annonçant une gueule de bois
longue et douloureuse, Hadrien ne pensait plus.
Ou alors juste à elle, Brigitte ou Armelle, qui,
quelques minutes auparavant, venait de lui
offrir, sur un quai de métro, le tableau
surréaliste de son postérieur. Cette vision ne le
quittait pas. Les corps enchevêtrés de la
chambre, ce moribond méconnaissable à ses
pieds, quelles que puissent être les horreurs
présentées à son regard à cet instant précis,
Hadrien était devenu insensible, incapable
37 La chaussette
surtout de réaliser l’effet insidieux que l’étrange
odeur qui régnait dans l’appartement pouvait
avoir sur son organisme
La question de son supérieur le pénétra et
résonna en lui. Qu’est-ce qui lui avait pris de
balancer cette remarque sur le pantalon du sieur
Antoine ? Il lui semblait que le silence durait,
durait. Gêné, il ressentait l’urgence de dire
quelque chose.
Il perçut la voix de Walter Hégault comme
dans du coton.
– Sauf votre respect, messieurs, on devrait
ouvrir en grand les fenêtres. Cette odeur est
bizarre et ne me dit rien qui vaille.
Sans attendre de réponse et joignant le geste
à la parole, Walter Hégault commença par
ouvrir la fenêtre de la cuisine puis fit de même
avec les deux baies vitrées du salon. Il passa sur
le balcon, suivi comme son ombre par son
jeune collègue. Il se frotta énergiquement le
visage puis il s’exclama :
– Je vous conseille de quitter l’appartement,
messieurs, juste quelques minutes, le temps
d’aérer un peu. Prévenez vos hommes, je crois
que cette odeur est en train de nous jouer un
mauvais tour !
Tel un zombie Desluvres, rejoignit les
pompiers sur le balcon. Saisi par le froid, il
recouvra vite ses esprits. Il retira le mouchoir de
son visage et le laissa pendre au bout de son
bras ballant. Pour garder une contenance, il
38 La fourgonnette de l’univers
apostropha Hadrien d’une voix qu’il voulait
mâle et autoritaire :
– Dites donc, Hassiret, vos déductions, elles
se font attendre !
D’un pas hésitant, le regard fixe, Hadrien se
dirigea tel un robot vers le balcon.
Il entendit la voix de Desluvres intimer aux
deux sapeurs de le rejoindre sur le balcon pour
prendre un peu l’air. Au son de sa voix, il y avait
urgence.
– Hassiret, mon bon, je commence à me
morfondre… Alors ?
Desluvres et les deux pompiers regardaient
fixement Hadrien qui ne ressentait plus que
l’urgence de dire quelque chose, de préférence
sensé. Il frotta ses mains l’une contre l’autre
puis souffla dedans. Il releva le col de sa veste,
gratta sa barbe naissante et toussota.
– L’un de vous n’aurait pas une petite
cigarette ? Je crois que ce n’est pas la bonne
année pour arrêter le tabac, hasarda-t-il pour
gagner encore un peu de temps.
Silence. Les six yeux restaient braquées sur
lui, vides d’émotion
– Ah ! Je vois : vous avez plus de volonté
que moi, essaya-t-il pour plaisanter.
– Hassiret, ce n’est pas le moment…
s’impatienta Desluvres.
– Oui, euh… Pardon.
39 La chaussette
Puis, comme touché par la Clairvoyance,
Hadrien entendit sa voix qui démêlait avec une
surprenante limpidité l’écheveau de ses idées.
– Voilà : pour moi, tout est parti de la
surveillance de l’immeuble où habite Ernest
Antoine. Depuis plusieurs semaines, on ne
relâchait pas notre guet. C’était mon tour le
31 décembre. D’abord, j’ai vu cette fille, très
aguichante, entrer chez lui en début de nuit.
erPuis, rien pendant la journée du 1 . Enfin, elle
en sort ce matin, vers huit heures, avec une
démarche hésitante, comme si elle n’avait pas
dormi pendant tout ce temps. Pieds nus, elle
n’était vêtue que de sa mini-jupe et d’un tee-
shirt trop grand. À la suite d’un concours de
circonstances malheureux, elle nous échappe.
On apprend toutefois que son identité est
trafiquée et qu’elle a fait plus que de la
figuration dans des films pornos. Elle a passé
presque trente-six heures dans ce splendide
appartement, adresse d’un certain Ernest
Antoine, malfrat suspecté dans une multitude
d’affaires louches qui vont de l’extorsion de
fonds au trafic de cocaïne. Et voilà qu’on
retrouve dans la chambre dudit appartement
onze corps, nus : quatre hommes et sept
femmes. Enfin, monsieur le commissaire, j’y
arrive, il y a cet individu, dans la cuisine, sans
doute Ernest Antoine lui-même, dans un triste
état : le visage brûlé, le corps tendu comme un
arc. À mon humble avis, il n’a pas participé aux
40 La fourgonnette de l’univers
ébats de ses petits camarades. Il devait plutôt
être celui qui a organisé cette orgie. Quant au
rôle de la fille dans cette mascarade, il faudra
attendre les résultats des relevés et des autopsies
pour le clarifier. Rentrons, voulez-vous, il fait
trop froid. Demandons à la concierge de nous
monter du café : ses affaires avec le serrurier
n’ont pas dû aller si loin qu’elle ne puisse être
déjà surprise à fouiner par ici. Examinons cette
chambre en attendant.
Il devait clarifier avec le commissaire son rôle
dans cette enquête. Il faillit donner l’ordre au
jeune pompier de s’occuper des cafés puis aux
trois flics de lui faire leur rapport. Qu’y avait-il
d’intéressant dans la machine à laver de la
cuisine ? Est-ce que l’ordinateur avait délivré
quelques secrets ? Pourquoi ce sang et ces
vomissures dans la chambre alors qu’aucun
corps ne semblait porter de marques de
blessure ou de torture ?
Il se retint, soudain conscient d’avoir
sérieusement piétiné les plates-bandes du
commissaire.
Mais Hadrien, emporté par son exposé, ne
s’était pas aperçu que son supérieur ne l’écoutait
plus.
Desluvres avait lâché la clé qu’il tenait dans la
main gauche.
Elle avait résonné légèrement en heurtant le
carrelage du salon.
41 La chaussette
Le commissaire laissait venir à lui un des
corps de la vaste chambre blanche qui tout à
l’heure semblait privé de vie.
Apparemment sans aucune conscience de sa
nudité, un homme, sans doute âgé de plus de
soixante-dix ans, marchait à pas mesurés vers
Desluvres, tendant vers lui une main
tremblante. Il murmurait quelque chose
d’incompréhensible. De la main gauche, il saisit
avec douceur le bras du vieillard, pendant que
sa main droite se posait sur la crosse de son
pistolet automatique.
– Était-ce vraiment Edmond Ardboulète ? se
demanda-t-il avec effroi.
Toujours impudique, le candidat malheureux
aux élections présidentielles 95 fut convié à
s’asseoir dans un fauteuil moins prestigieux.
Sans regarder Hadrien, avec un ton qui
n’admettait aucune réplique, le commissaire
lança :
– Magnez-vous, Hassiret, allez voir dans la
chambre si d’autres gugusses se réveillent.
Le vaniteux Edmond, complètement hagard,
continuait ses litanies incompréhensibles à voix
basse. Mal rasé, le cheveu blanc et rare, la peau
du visage comme une vieille pomme, il
s’affaissa sans pudeur, hébété.
Hadrien se présenta avec prudence dans
l’encadrement de la porte de la chambre. Ce fut
pour recevoir le corps d’une magnifique blonde
qui venait de se réveiller. Elle ne semblait pas
42 La fourgonnette de l’univers
avoir retrouvé assez d’équilibre pour rester
debout plus de quelques secondes.
Ils virevoltèrent gracieusement.
Hadrien ne trouva que la poignée de la porte
pour se retenir. Il s’écroula lentement, un peu
avant la blonde, comme s’il l’attirait à lui. Il
l’entraîna dans sa chute au moment où Olga
Bruges rentrait avec une pile de linge,
comprenant mal ce qu’elle voyait.
– M’enfin ! lâcha-t-elle. Qu’est-ce que c’est
que ce b… ?
– Comme vous dites, reprit Desluvres,
énervé par la maladresse d’Hadrien. Que nous
apportez-vous, chère Madame ?
Il interposa sa massive carrure devant la tête
inquisitrice d’Olga Bruges.
– Le linge de monsieur Ernest, balbutia-t-
elle, quittant à regret le spectacle des quatre
jambes qui avaient disparu dans la chambre.
Des cris s’en échappèrent, puis des
grognements ; tout le monde semblait enfin se
réveiller.
Excepté Ernest Antoine ; et l’univers ne s’en
portait pas plus mal.

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