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Extrait
I

LE 2 JUILLET, UN SAMEDI, on avait à peine terminé de déjeuner, quand papa s’est tourné vers Léonie et moi pour nous annoncer, avec un grand sourire : 
« Cette année, les enfants, on va en Bretagne ! 
– Chouette ! Chouette ! » a aussitôt crié Léonie en gesticulant comme une folle. 
Moi, je n’ai pas compris pourquoi elle gesticulait comme ça. Parce que la Bretagne, elle savait même pas si c’était à droite ou à gauche de notre maison. Mais lorsque maman s’est mise à applaudir des deux mains, alors j’ai tout de suite compris qu’elle, elle était vraiment, vraiment archicontente. Et moi, ça m’a fait drôlement plaisir qu’elle soit comme ça. Un plaisir que personne ne peut imaginer, même pas moi ! 
Ensuite, maman, elle a dû reprendre son souffle. C’est normal, elle avait applaudi si fort qu’elle en était toute rouge et bien fatiguée. Puis elle a demandé à papa :
« Bretagne du Nord ou Bretagne du Sud, mon chéri ? »
Je dois dire que papa et maman, c’est très souvent qu’ils s’appellent mon chéri ou ma chérie, comme les chocolats, surtout les jours où ils s’aiment beaucoup. Sinon, quand ils s’aiment normalement et qu’on est là, Léonie et moi, c’est seulement : maman ou papa. Et quand on n’est pas là, par exemple les jours où on est à l’école ou à la piscine, alors je crois que c’est Cyril et Véronique. Mais là, en fait, je n’en suis pas très sûr.
Donc, papa, il a répondu à maman :
« C’est à toi de deviner, ma chérie. »
Je crois bien que maman elle avait déjà sa petite idée. Mais pour que papa soit pas déçu, elle a fait semblant de réfléchir un peu, en levant les yeux au ciel tout d’abord, puis en nous regardant chacun son tour, Léonie et moi.

« Et vous, les enfants, qu’est-ce que vous en dites ? »
Léonie, elle a fait comme ça, avec la tête : ce qui voulait dire qu’elle ne savait pas.
« Et toi, Mathieu, tu as une idée ? »
Moi, j’aurais bien voulu lui dire oui, à maman, que j’avais une idée, la même que la sienne, sûrement, pour qu’elle soit encore plus contente. Mais j’ai fait comme Léonie : non, avec la tête, parce que, vraiment, je ne savais pas.
Alors maman elle a dit, en regardant papa avec des yeux qui riaient :
« Je parie pour la Bretagne du Nord.

– Oui, il a dit, papa. Pari gagné ! » Alors Léonie, elle a refait :
« Chouette ! Chouette ! »
Et elle a à nouveau agité les bras dans tous les sens : cette fois, on aurait cru qu’elle venait de piquer le Maillot Jaune à Thomas Voeckler. Je dis Thomas Voeckler, parce que c’est mon coureur préféré. Je le vois souvent à la télé. J’aime bien aussi Cancellara, mais Voeckler il est vraiment trop fort. Et j’espère qu’il gagnera le Tour de France cette année, et même encore l’année prochaine, et encore la suivante.
Et puis Léonie, elle a fini par se calmer.
Alors, papa et maman, ils ont pris leur café dans le jardin, à l’ombre du vieux saule, comme ils disent, parce qu’il faisait très chaud, et ils ont pu parler de Cancale : car c’est là, au bord de la mer, pas loin du Mont-Saint-Michel, a dit maman, et de Saint-Malo, où elle partait avec grand-père et grand-mère quand elle était toute petite, qu’on allait vivre tous les quatre, maman, papa, Léonie et moi, « une quinzaine de rêve ».
C’était maintenant après le goûter, comme je jouais à la bagarre avec Léonie – parce que Léonie, la bagarre, elle aime ça –, j’ai entendu maman se poser plein de questions. Ou plutôt non, je veux dire que les questions qu’elle se posait, elle se les posait tout haut en espérant que papa l’entendrait. Parce qu’il y avait des choses qu’elle n’arrivait pas à comprendre.
C’est comme ça qu’elle a demandé à papa :
« Pour la Bretagne, Cyril, tu m’expliqueras ? »
J’ai remarqué que maman, elle n’avait pas dit : « mon chéri ». Et comme elle ne savait pas que je l’écoutais, elle n’avait pas dit non plus : « papa ». Alors, moi, j’ai compris que, déjà, maman elle aimait moins papa que tout à l’heure.
Bizarre, bizarre, je me suis fait tout bas et sans rien dire à Léonie, mais tout de même un peu contrarié : parce que, moi, je ne suis jamais autant heureux que lorsque papa et maman ils s’aiment très fort.
Papa, lui, par contre, il n’avait pas l’air contrarié du tout.
Tout en continuant d’arracher les herbes qui avaient poussé entre les rosiers, il a répondu à maman :
« J’ai supposé que cela te ferait plaisir, ma chérie. Et aux enfants également que nous n’avons encore jamais emmenés à la mer. Après les Pyrénées, les Vosges, pourquoi pas la mer ? »
Là, j’ai pensé que papa avait raison. Et maman aussi, car elle a dit :
« C’est vrai, les petits, ça va les changer. » Mais elle a ajouté aussitôt :
« Tu as tout de même mis presque dix ans pour t’en rendre compte, Cyril. Et ça t’est venu comme ça ? »
Elle l’appelait encore Cyril, toujours pas chéri. C’est vrai qu’elle avait la voix assez sèche.

Papa, lui, il a continué sur le même ton :
« Eh bien, oui, cela m’est venu comme ça. » Il a même haussé les épaules.
Alors maman a quitté l’ombre du saule où elle lisait un livre énorme. Elle est rentrée à la maison. Et elle s’est installée devant l’ordinateur de papa.
« Tout de même, elle a crié bientôt à papa, en se mettant à la fenêtre, hier soir encore, en regardant la météo, à la télé, tu me disais que la Bretagne ce ne serait jamais possible à cause du temps qu’il y fait.
– Moi, j’ai dit ça ? a répondu papa, sans lever la tête. J’ai dit ça hier soir, tu es certaine ? »

Derrière le groseillier où Léonie et moi nous nous tenions cachés depuis que maman parlait à papa, j’ai bien vu que papa se moquait un peu d’elle.
« Oui, tu as dit ça », a répété maman. Papa, il a encore haussé les épaules.
« C’est possible », il a fait.
Et il s’est redressé, comme s’il avait mal dans le dos. Je crois d’ailleurs qu’il avait mal pour de bon, car il a dit :
« Ces foutues herbes finiront bien par me tuer ! »
Un pour Un
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