La Chute imprévue

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Un beau roman d'Henry de Monfreid qui appartient à la série L'envers de l'aventure.

Publié le : jeudi 11 février 1965
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246147992
Nombre de pages : 254
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PREMIÈRE PARTIE
CHAPITRE PREMIER
MARIE
Ma mère avait repris la gérance de La Franqui après les expériences désastreuses de son frère. Elle ne tarda pas à s'apercevoir que l'ancien baigneur Corentin, dont « Monsieur Emile » avait fait une sorte de factotum, avait été mis auprès d'elle comme espion.
On se souvient de cet homme athlétique qui représentait, dans ses fonctions de baigneur, un des personnages traditionnels de La Franqui, tels que l'oncle Locamus, le docteur Alary et le père Bertrand. Toute une génération avait été baignée par ce colosse qui aujourd'hui faisait encore « trrremper la tête » à la suivante.
A l'époque, cette divinité marine avait environ cinquante ans mais ne savait toujours pas nager, l'eau de la mer n'ayant jamais dépassé sa ceinture.
Au physique, un lutteur de foire, massif et sanguin, avec une face réjouie et débonnaire qui laissait croire au brave homme sans malice.
A la fanfare de Leucate il jouait de la contrebasse à vent, énorme instrument de cuivre qui m'impressionnait beaucoup à cause de toute l'eau qui dégoulinait de l'embouchure quand, à la faveur d'un point d'orgue, il la retournait.
Conseiller municipal, il donnait dans le socialisme comme tous ceux que dévore l'ambition d'exercer un pouvoir.
La république plaît au peuple parce qu'elle donne à chacun l'espoir d'exercer l'autorité. Elle a abattu le roi pour en distribuer le pouvoir comme on lotit un domaine. Les débris de ce pouvoir deviennent dangereux comme des éclats de verre entre les mains d'un peuple malhabile avide de s'en servir : chacun voudrait obtenir de ce fragment les mêmes effets que du tout dont il provient. Il en résulte une multitude de dangereux tyranneaux sans pouvoir créateur, mais aveuglément armés pour détruire.
Flatteur, cauteleux et lâche, Corentin avait une âme de valet. En haine du maître et pour le mieux mépriser, il se faisait complice de toutes ses faiblesses, voire de ses infamies. Il donnait à ses complaisances l'apparence du dévouement alors qu'elles n'avaient d'autre but qu'abaisser à son niveau celui qui le faisait vivre, ou que se donner un motif de revanche à l'heure du Grand Soir.
Il accablait ma mère de platitudes et d'exaspérante compassion.
A la faveur de son isolement et en dépit de son impression première, la pauvre femme se laissait parfois aller à confier sa peine et ses griefs contre son frère.
Sa femme, la Finotte, sèche, flétrie de corps et d'âme, devait le seconder dans ce rôle d'espion au service de M. Emile, mais une sorte de solidarité féminine et peut-être aussi un fond d'honnêteté lui faisaient souvent prendre la défense de sa maîtresse. Cette paysanne, qu'aucune maternité n'avait rendue femme, était sans bonté, mais elle répugnait à la trahison; de plus elle gardait inconsciemment rancune à ce mari athlétique de l'avoir déçue dès la première nuit.
Ne pouvant renvoyer ce ménage, payé par Emile sous prétexte d'entretien des vignobles, ma mère chercha à s'attacher des serviteurs à elle, indépendants de l'influence de son frère. Il fallait d'ailleurs pourvoir à l'entretien du matériel, du linge et aussi des immeubles. Sous la recommandation du père Pédéaros, le juge de Foix, elle engagea le ménage Poublanc, des Ariégeois de Pamiers, réputés plus laborieux et plus dociles que les riches paysans de la plaine narbonnaise et bitteroise où la vie est trop facile.
L'homme se nommait Jamari – Jean-Marie. Il avait fait son service dans les zouaves, au temps des sept ans, et cette servitude militaire avait favorablement formé son caractère. Il était avant tout débrouillard. Sans métier particulier, il savait tout faire : jardinier, maçon, menuisier, peintre et braconnier à temps perdu. Il était ainsi l'homme indispensable dans une propriété isolée où il est difficile de faire venir des spécialistes.
Il n'avait guère plus de quarante ans à cette époque, et une sorte de distinction, une gravité réfléchie l'imposaient de prime abord au respect. De taille moyenne, on le sentait agile et vigoureux, avec cette maigreur de visage au teint fané particulier à certains hommes tout en muscles.
Quand on lui parlait, il écoutait toujours avec attention. Parfois le reflet d'un sourire intérieur éclairait sa figure sérieuse comme s'il eût pénétré des pensées informulées. Il semblait alors laisser dire avec une indulgence de philosophe revenu de bien des choses. Peut être, à la manière de Talleyrand il se laissait apprendre les choses qu'il savait par des gens qui les ignorent.
S'il parlait peu, il le faisait toujours opportunément, avec le mot qu'il fallait pour rassurer les consciences inquiètes ou les troubler, selon le cas.
Sa régularité au travail, le soin qu'il y apportait, le bon sens avec lequel il résolvait les questions les plus embarrassantes, firent tomber bientôt une à une les préventions dont on accable d'ordinaire les étrangers.
Après quelques velléités de bravades provocantes, l'athlétique Corentin fut maté l'un des premiers. Filant doux en sa présence, il prenait sa revanche quand il le savait loin. L'autre, avec son mystérieux sourire, semblait avoir deviné les propos fanfarons en écoutant sans souffler mot les protestations d'amitié du colosse.
Quant à moi, bien que fort impressionné par sa réserve, respectueuse certes, mais distante et sans bassesse, il me fut sympathique. Me payait-il de retour ? Je ne le sus jamais.
Sa femme était une belle brune au pur type ariégeois, grande et bien faite, que le tournant de la quarantaine ne déparait pas, bien au contraire. Cette capiteuse maturité se devinait à l'éclat des yeux noirs où, à travers de longs cils, le regard semblait moduler des langueurs caressantes. Une démarche souple, bien balancée, dénotait la perfection du corps et suggérait de voluptueux abandons. Cette harmonie de formes et de mouvements me la faisait comparer à Junon.
A part moi j'enviais Jamari d'avoir chaque nuit dans son lit une si belle créature, car depuis mon émancipation j'avais adopté d'instinct le critérium à l'usage des deux sexes : coucherais-je volontiers avec ?...
Quand on leur présente un monsieur, des dames très prudes, d'une vertu au-dessus de tout soupçon, se posent en secret l'abominable question. C'est la pierre de touche, si j'ose dire.
La belle Junon se nommait Marie et plut tout de suite à ma mère. De son côté, attirée et dominée tout à la fois par la distinction et la simplicité de sa nouvelle patronne, elle fut d'emblée conquise.
Marie n'était pas d'ailleurs une vulgaire domestique. Contrainte à cette condition par un de ces ricochets imprévus de la vie, elle l'avait acceptée comme une nécessité, sans en subir la déformation.
Son enfance fut celle d'une fillette bourgeoise mais le phylloxéra ruina ses parents qui ne survécurent pas au désastre. Elle dut s'adapter à la vie paysanne chez une vieille tante.
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