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La colère de Dieu - Marie Bonnefois

De
216 pages

L’été de ces 16 ans, Marie Bonnefois retrouve son père qu’elle n’a pas revu depuis deux ans. Mais sa joie est ternie par un meurtre qui a lieu presque sous ces yeux.

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Chapitre II
Un peu ensommeillée, Marie emprunta la rue de la Poissonnerie-Vieille. Malgré la joie que lui avait procuré le retour de son père, sa nuit avait été hantée de cauchemars. Toujours le même : la vue horrible du corps ensanglanté ! L'homme à la cagoule noire en gros plan devant elle, sa fuite éperdue puis, contrairement à la réalité, l'assassin la poursuivant, la rattrapant... Alors elle se réveillait en sursaut. Aussi, s'était-elle levée de bon matin. En mettant son tablier, elle avait aperçu la déchirure et n'avait pas tardé à faire le lien entre l'accroc et sa course de la veille. S'il manquait du tissu à son vêtement, ne se trouvait-il pas sur les lieux du crime ? Et si le meurtrier ou la police le découvrait ? Il fallait absolument qu'elle retourne sur la colline de la Garde pour le récupérer. Oui, mais quand ? La voyant soucieuse, son père lui avait demandé ce qui la tracassait. Elle avait esquivé la question. Toutefois, parler avec lui de ses souvenirs d'enfance, se blottir dans ses bras comme un petit enfant l'avait apaisée. Et c'était directement chez Dame Lafont qu'elle était allée, souhaitant obtenir un peu de temps libre, pour passer de bons moments avec son père. La brave dame lui avait accordé l'après-midi sans difficulté. En balançant son panier à provisions, Marie marcha d'un bon pas vers la Halle aux Poissons. Avant d'y pénétrer, elle respira longuement l'air frais du dehors,
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puis s'engagea dans un couloir, un peu gênée par l'odeur irritante du lieu. Des bancs de pierre délimitaient les quatre coins de la salle au plafond plat, d'autres la partageaient en de nombreuses rangées exiguës. Des femmes se suivaient en file indienne, se poussaient, se bousculaient, espérant choisir la meilleure pièce. Marie examina, ordonnées sur un banc, les sardines d'un beau gris cendré, serrées contre les seiches blanches par manque de place. La poissonnière cria d'une voix forte et retentissante : – Les belles, les vives, ils sont bien vivants mes poissons, ils sont bien beaux ! Puis, reprenant plus bas : – T'es tombée du lit, ma belle ? – Père est revenu, expliqua la jeune fille, le visage soudain empreint de bonheur... Celui-là s'il vous plaît. La poissonnière sourit en enveloppant de papier le merlan que Marie désignait. – Le poisson, c'est pour fêter son retour ? – Non, pour Dame Lafont. Elle me permet de profiter de lui si je termine ses courses et son ménage... Elle paya et emporta le merlan dans le couloir aux fruits de mer. Sur la gauche, des caisses dressées sur des tréteaux de supplément réduisaient de moitié le passage réservé aux clients. – Par notre Dame des Accoules, cria une grosse femme à une grande maigre qui la doublait en la
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bousculant, tu tiens plus de place que l'abbesse de San Salvador ! Lève-toi un peu de là, c'est mon tour ! – Toi, tu fais plus de tracasseries que l'archer de la ville ! répliqua la grande maigre. La querelle s'envenimait. La grosse femme empoigna une bassine remplie de moules et la renversa sur celle qui osait lui tenir tête. En poussant les hauts cris, la marchande ramassa ses coquillages et la gifla. Une bataille s'engagea sous les regards railleurs des autres clientes. Marie s'éloigna de peur de recevoir un coup. Toinette Mercier, la mère de François, attirée par la véhémence des jurons, se mit à sa fenêtre. Des cheveux 6 remontés sur la tête et tenus par un couqueto , des cils blonds, des yeux de la couleur de la mer, des joues fraîches et pleines adoucissaient un visage où simplicité se confondait avec bonté. Elle était de ces personnes que le dénuement et la souffrance n'indiffèrent pas mais qui, pour les avoir combattus, sont empreintes d'une sérénité qui se devine jusque dans leur physionomie. Pourtant sa vie n'avait pas été facile ! Hormis François, aucun de ses enfants, garçons ou filles, n'avait survécu à ses accouchements successifs. Quelle douleur morale avait-elle dû supporter! Puis, il y avait eu la perte du trois-mâts, leur ruine, le déménagement vers les quartiers pauvres. Quelle déchéance ! Lorsque l'on naît bourgeois, quelle humiliation ! Et enfin, alors que les Mercier s'accoutumaient tant bien que mal à la
6 Couqueto :chapeau rond qui s’attache sous le menton.29
misère et qu'un nouveau bébé s'annonçait, la mort tragique du chef de famille renversé par une charrette. – Le petitou va bien ? questionna Marie en l'apercevant. – Oh ! Oui, il me donne des coups de pieds dans le ventre ! Je le sens plein de vitalité, celui-là! Il ne va plus tarder, répondit Toinette en souriant. Vous êtes au courant pour la mère Antonin ? Elle a été assassinée. Si vous aviez vu son mari, hier ! Il errait comme un fou, le pauvre ! Il les cherchait partout, elle et son bébé. Marie se tint brusquement le ventre, saisie d’une vive douleur. Absorbée par ses révélations, Toinette ne remarqua pas l'attitude de la jeune fille. D'un geste spontané, elle se signa. – Il faut que je me dépêche, dit soudain Marie, désirant mettre un terme à la conversation. Sinon je ne pourrai pas accompagner mon père… – Jean est de retour ? l'interrompit Toinette en esquissant un mouvement de surprise. Té ! Ma pitchoune, quel bonheur pour ta mère et toi ! Ces paroles rendirent le sourire à Marie. – Ce matin, Père a rejoint Germain chez les Descamoins. Il aimerait reprendre son travail. Si tout se passe bien, cette après-midi, nous partirons sans doute livrer du vin, tous les deux, ensemble… – Mais... Pourquoi ne partageriez-vous pas avec nous le repas de ce soir ? ajouta-t-elle en jetant un regard d'envie vers Toinette. Vous pourriez ainsi connaître mon père.
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Et sans attendre la réponse, Marie courut chez Dame Lafont. * * * Le clocher des Accoules annonçait l'heure du repas de midi. De retour chez elle, la jeune fille aida sa mère à mettre la table. Il fallait manger rapidement, Maître Descamoins attendait Jean. – Que ça sent bon ! se réjouit le père de Marie, en humant son assiette. Vous avez préparé l'aigo 7 boulido ? On va se régaler ! Il termina son plat préféré en un rien de temps. C'était un homme tendre, serviable, adorant sa famille, mais un peu colérique. Il décrocha son croisé d'un clou où il était suspendu et le revêtit. – Hâte-toi, Marie ! s'impatienta-t-il. Maître Descamoins ne tolère pas les retards. Marie absorba d'un trait ce qui lui restait de soupe. Lorine déposa dans la besace de Jean deux morceaux de pain dur et du fromage de chèvre pour la route. – Maman, avertit Marie avant de la quitter. Toinette et François mangent avec nous ce soir. – Dépêchons ! s'écria Jean. Maître Descamoins n'habite pas la porte à côté ! Depuis que Maître Descamoins, grand propriétaire terrien disposant de nombreux hectares de vignes et 7  L’aïgo bouligo se composait d’eau bouillante versée sur des tranches de pain frottées de gousses d’ail et garnies de feuilles de sauge. Très apprécié des familles pauvres, ce mets marseillais alliait le bon goût à l’économie réalisée.31
d'un troupeau de moutons l'avait réembauché comme livreur de vin, il vivait dans une euphorie qui lui ôtait l'idée du précaire de sa situation. Deux ans auparavant, il n'avait pas tout abandonné sans regret. Il espérait alors subvenir aux besoins de sa famille en naviguant. Maintenant de retour, toujours aussi pauvre qu'à son départ, c'était avec une grande impatience qu'il reprenait son métier de charretier. Il aimait tant les chevaux ! Quand ils parvinrent à Sainte Marguerite, la bastide des Descamoins leur parut plus imposante que les autres villas. Elle se situait au milieu d'un terrain, dallé sur les trois quarts, à gauche des terres cultivées que le passage de l'Huveaune permettait d'arroser généreusement. À droite, une mer d'herbes folles et de broussailles masquait un parc abandonné. Autrefois, dans ce jardin, des parterres fleuris entouraient une fontaine représentant une dizaine d'anges qui jouaient de la flûte et d'où ruisselaient des rivières d'eau. Honoré Descamoins s'y promenait souvent avec son épouse, la belle Eléonore. Le décès de sa bien-aimée, emportée par une bronchite, déclencha un désarroi terrible chez cet homme qui ne vivait qu'à travers elle. Il se mit à haïr le jardin, témoin de tant de tendresse. Son fils Henri, alors âgé de quatre ans, grandit sous la garde d'une gouvernante. Dès son plus jeune âge, il passa des heures dans la chambre de sa mère, restée intacte depuis sa mort. Bien que l'ayant très peu connue, il s'étendait sur son lit, le nez dans l'oreiller comme s'il sentait encore l'odeur maternelle qui lui manquait. Il ouvrait les tiroirs de sa commode,
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respirait le parfum fané des vêtements conservés, chérissait et gardait de petits tissus brodés. En revanche, son père lui-même trop affligé, ne lui prodigua aucune affection. Puis, les années atténuant son chagrin, Honoré Descamoins s'en voulut d'avoir négligé cet enfant qui réclamait tant d'amour. D'autant qu'Henri, grand et fort, devenait un vaurien. Son père le soupçonnait même d'être un peu truand et de s'adonner à la contrebande de tabac. Se croyant fautif, il le protégeait contre tout ce qui représentait un danger. 8 Descamoins s'avança vers eux. Guêtres, rousseto en velours vert, chemise, camisole, tel était son costume. Il tenait par la bride deux chevaux attelés à un chariot vide. – Jeune fille, dit-il à l'adresse de Marie. Puisque vous êtes là, attachez les bêtes à la barrière. Nous allons charger. Avant de s'exécuter, Marie dévisagea l'employeur de son père. Elle en eut tout de suite une impression favorable. La physionomie de Maître Descamoins révélait une bonté généreuse que des traits durs et une voix ferme n'occultaient pas totalement. – Venez, vous ! ordonna-t-il à Jean. Le père de Marie suivit Maître Descamoins jusqu'à une grange où s'alignaient des tonnelets de vin. Marie les observa un instant, puis son attention se reporta sur un garçon de vingt ans qui s'approchait d'elle. Grand et sec, il arborait des cheveux bruns frisés et des yeux noirs où amertume et désillusion se complétaient. 8 Rousseto : culotte courte.33
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