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La Collection invisible - édition enrichie

De
20 pages

Le narrateur voyage en train lorsqu'il apprend l'histoire d'un collectionneur aveugle, propriétaire d'une incroyable collection de tableaux...


Il décide alors de rendre visite à cet homme pour admirer sa collection. Mais quelle surprise lui réserve cette visite inopportune ? Et pour quelle raison la fille du collectionneur semble-t-elle si étrange ?


Cette nouvelle de Stefan Zweig, qui a connu un important succès lors de sa parution en France en 1935, est disponible pour la première fois en édition numérique !


Notre travail éditorial a été spécialement effectué pour optimiser la lecture numérique afin de vous rendre cette lecture plus agréable.


Cet eBook contient :


- Un sommaire dynamique

- La biographie de Stefan Zweig

- La Collection invisible

Traduction de Anaïs Ngo.

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Extrait


Deux stations après Dresde, un homme d’un certain âge monta dans le compartiment en nous saluant poliment ; puis, levant les yeux, il me fit un nouveau signe de tête comme une vieille connaissance. Je ne pus me rappeler du premier coup d’œil qui il était ; mais dès que, dans un léger sourire, il se nomma, cela me revint tout de suite : c’était l’un des antiquaires les plus renommés de Berlin et chez lequel, à l’époque où nous n’étions pas en guerre, j’étais souvent allé regarder, et acheter, de vieux livres et œuvres d’art originales. Nous commençâmes par discuter de choses anodines. Soudain, sans transition, il me dit : 

« Mais… il faut que je vous raconte d’où je reviens. Car c’est sans doute là l’épisode le plus étrange qui soit arrivé au vieux boutiquier d’art que je suis, en trente-sept ans de métier. Vous n’êtes probablement pas sans savoir comment le marché de l’art se porte en ce moment, depuis que la valeur de l’argent est devenue aussi volatile qu’un gaz : les nouveaux riches se sont découvert un penchant subit pour les madones gothiques, les incunables, les gravures et tableaux anciens ; on ne pourrait pas les envoûter davantage, il faudrait même plutôt les empêcher de vous mettre la maison à sac de fond en comble, jusqu’au salon. Ils aimeraient encore pouvoir vous acheter les boutons de manchette que vous portez et la lampe sur votre bureau. On a donc de plus en plus de mal à se procurer toujours plus de nouvelles marchandises – pardonnez que j’appelle soudain marchandises ces choses pour lesquelles, nous autres, avons le plus grand respect –, mais cette vilaine engeance va jusqu’à vous habituer à ne plus considérer un merveilleux incunable vénitien que pour le nombre de dollars qu’il recouvre et un dessin de la main du Guerchin comme l’incarnation d’une liasse de billets de cent francs. Toute résistance est vaine face à cette frénésie d’achats, tant elle est volontaire et obstinée. Une fois de plus, toute ma marchandise s’étant envolée du jour au lendemain, j’eus très envie de laisser les volets baissés, tant j’avais honte de ne plus voir dans notre vieille boutique, que déjà mon père avait reprise à la suite de mon grand-père, qu’un flot de pacotilles minables dont même un camelot du Nord n’eût autrefois pas voulu dans sa charrette. 


« J’eus l’idée, dans mon embarras, de feuilleter nos vieux livres de commerce afin de dénicher d’anciens clients auxquels, peut-être, je pourrais soutirer quelques doublets. Une liste de clients de ce genre a quelque chose d’un champ jonché de cadavres, particulièrement par les temps qui courent, et celle-ci ne m’apprit en fait pas grand-chose : la plupart de nos clients d’autrefois avaient depuis longtemps vendu leurs biens aux enchères, ou étaient morts, et il y avait peu à espérer de ceux qui restaient. Mais je tombai soudain sur tout un paquet de lettres de ce qui devait être notre plus vieux client ; si cet homme m’était sorti de l’esprit, c’était uniquement parce que, lorsque la guerre avait éclaté, en 1914, il ne nous avait plus adressé la moindre commande ni la moindre demande de renseignements. Cette correspondance durait – je n’exagère pas – depuis presque soixante ans ; il avait déjà fait des achats auprès de mon père et de mon grand-père, Toutefois, je n’arrivais pas à me souvenir qu’il fût déjà entré dans la boutique au cours des trente-sept ans où je l’ai moi-même tenue. Tout semblait indiquer qu’il s’agissait d’un drôle de personnage, bizarre et d’un autre temps, un de ces Allemands sortis d’un Menzel ou d’un Spitzweg, qui se sont ainsi conservés jusqu’aux portes de notre époque, ici et là, comme de rares œuvres originales, dans de petites villes de province. Son écriture relevait de la calligraphie, soigneusement tracée, les montants soulignés à la règle et à l’encre rouge, et il réécrivait toujours deux fois ses chiffres afin de ne pas prêter à confusion. Ceci, et le fait qu’il se servît exclusivement de pages de garde arrachées et de vieilles enveloppes, indiquaient un incorrigible provincial, mesquin et furieusement soucieux de ses économies. Sur ces curieux documents, en plus signer de son nom, il ajoutait toujours ces titres compliqués : anc. conseiller des Eaux et forêts et de l’Agriculture, anc. sous-lieutenant, titulaire de la Croix de fer de 1e classe. Vétéran de la guerre de soixante-dix, si toutefois il vivait encore, il devait donc avoir quatre-vingts ans bien sonnés. Mais cet économe, ridicule et bizarre, montrait, en tant que collectionneur de gravures anciennes, un instinct tout à fait extraordinaire, des connaissances de premier ordre et un goût des plus fins. Comme je commençais à regrouper près de soixante ans de ses commandes, dont les premières n’évoquaient que des groschens d’argent, je me rendis compte que, du temps où l’on pouvait encore s’offrir pour un thaler une soixantaine de superbes gravures sur bois allemandes, ce petit provincial avait dû réunir dans le plus grand silence une collection d’estampes qui serait tout à fait honorable à côté de celles, déjà citées, que les nouveaux riches constituent avec tapage. Car ce qu’il avait acheté en l’espace de cinquante ans, juste chez nous, et dont les commandes se comptaient en quelques marks et pfennigs, représenterait déjà une somme stupéfiante aujourd’hui ; et on peut imaginer en outre, qu'il eût augmenté sa collection sans plus grands frais lors de ventes aux enchères et auprès d’autres marchands. Néanmoins, depuis 1914, il n’était arrivé aucune nouvelle commande de sa part ; mais j’étais trop bien informé de tout ce qui se passe sur le marché de l’art, pour avoir pu laisser passer la mise aux enchères, ou en vente privée, d’un tel lot. Ce drôle d’homme devait donc être toujours en vie, ou bien sa collection était entre les mains de ses héritiers.



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