La comédienne

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Voilà sans doute le roman le plus accompli de Célia Bertin. Claire est une comédienne parvenue au faîte de sa carrière. Les répétitions de sa nouvelle pièce sont pour elle l'occasion de raviver les souvenirs de son enfance difficile, de ses déboires sentimentaux, de ses rares joies. elle se livre, en composant son personnage, à un véritable examen de conscience qui l'oblige à réagir.
Publié le : lundi 2 janvier 1967
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782246801658
Nombre de pages : 279
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© 1963, by Editions Bernard Grasset.
978-2-246-80165-8
DU MÊME AUTEUR
LA PARADE DES IMPIES (Grasset).
LA BAGUE ÉTAIT BRISÉE (Corrêa).
LES SAISONS DU MÉLÈZE (Corrêa).
LA DERNIÈRE INNOCENCE (Corrêa). Prix Renaudot 1953.
CONTRE-CHAMP (Plon).
HAUTE COUTURE, TERRE INCONNUE (Hachette).
UNE FEMME HEUREUSE (Corrêa).
LE TEMPS DES FEMMES (Hachette).
CHAPITRE PREMIER
Claire n’était pas différente de la femme vue la veille à la télévision. « Elle n’a pas bonne mine », avait dit la fille d’Elisabeth, en regardant l’émission ; mais comment se rendre compte si la comédienne avait bonne ou mauvaise mine ? Claire pouvait avoir quinze ans de plus ou de moins en cinq minutes. Elle a un visage tellement mobile. Sur le petit écran, Elisabeth avait bien regardé les gros plans. Elle avait trouvé le regard de Claire plus étrange encore, plus touchant que dans la vie. Et peut-être y avait-il une espèce d’angoisse au fond des yeux. Mais pourquoi ? Le nom de Claire Murcier était connu de tous. Ses succès, au théâtre comme au cinéma, ne se comptaient plus. Le film à propos duquel la télévision l’avait interrogée lui avait rapporté, racontait-on, beaucoup d’argent.
— Ah ! tu as regardé l’émission ? demanda Claire. Ça n’était pas formidable. Roland m’a téléphoné, ce matin, pour me dire que ça allait, mais je ne crois pas qu’il ait raison. D’autres amis se sont montrés plus réticents. Je n’étais pas en forme, hier soir, et les questions étaient mal posées. En tout cas, le film est bon.
— Quand sort-il ? demanda Elisabeth.
— La semaine prochaine, tu veux le voir avant ?
— Je ne suis pas sûre d’avoir le temps. J’ai trop de travail, répondit Elisabeth. Mais j’irai. Son métier de directrice de théâtre ne lui laissait guère de loisirs. Ces Italiens ont dû savoir t’employer, reprit-elle.
Elle contemplait avec curiosité ce visage où passait si vite, sans cesse, le reflet des sentiments les plus divers, les plus intenses. Claire dans la plénitude de ses quarante ans avait de l’éclat, mais elle avait perdu la couleur châtaine de ses cheveux qu’elle teignait à présent dans un ton d’automne ni trop cuivré, ni trop éteint, ni trop sombre, qui s’harmonisait avec ses yeux verts, mordorés vers l’extérieur de l’iris. Elle était assise les jambes croisées dans le vieux fauteuil de cuir. Elle avait les genoux fins, elle était grande, un peu trop, peut-être, pour une comédienne. On était souvent obligé de tricher avec sa taille à cause de ses partenaires masculins et, à présent, elle prenait grand soin de son poids car ses hanches avaient tendance à épaissir et le cinéma ne le lui permettait pas.
— Il y a une espèce de mystère qui se dégage du film, reprit-elle, les couleurs, les paysages, toute une atmosphère un peu féerique. J’ai beaucoup aimé le travail du metteur en scène. Et la photographie est exceptionnelle.
Claire ne disait pas, en général, que les choses étaient bonnes quand elle ne le pensait pas, même si elle y avait participé. Elle avait, au contraire, une certaine brutalité dans le jugement. Elle avait toujours eu cette brutalité. Le succès n’y avait rien changé. Au fond, à part l’assurance extérieure que donne l’argent en abondance, le succès n’avait pas changé Claire.
— Tu sais, continua celle-ci, ce n’est pas un film d’époque mais il a les mêmes qualités que Senso
de Visconti, tu te rappelles ? Je ne sais pas pourquoi j’y ai pensé dès que j’ai vu les premières images. Je n’ai pas pu le leur dire ; on ne sait jamais exactement ce que veulent les gens. Les Italiens ne sont pas plus susceptibles que d’autres mais il faut se méfier.
Etait-ce son secret ? Claire était-elle toujours sur ses gardes ? se demanda soudain Elisabeth. Elle avait fait venir Claire au théâtre pour lui parler de son engagement. Elles s’étaient mises rapidement d’accord sur les conditions. Entre elles, il n’y avait pas de problème de cet ordre.
Elles étaient assises face à face, de part et d’autre de la table de travail encombrée. En prenant, quelques années plus tôt, la direction de ce théâtre, Elisabeth semblait avoir adopté les habitudes de son prédécesseur, Gatien, dont le bureau était toujours dans le plus grand désordre. Il y avait deux postes de téléphone, toutes sortes de dossiers, des livres, des piles de manuscrits inégales sur la longue table espagnole. Elisabeth fumait autant que Gatien et le même tabac, sans doute, car l’odeur n’avait pas changé non plus.
Elle avait allumé une cigarette après l’avoir tapotée sur l’ongle de son pouce gauche. Un vilain geste de garçon qu’elle avait observé probablement un jour de sa jeunesse et qu’elle avait copié à grand-peine. Il lui restait à parler du désir du metteur en scène d’engager Michèle pour jouer la jeune fille.
Le rôle n’est pas très long mais il est important, surtout au premier acte. Cette jeune fille séduit l’amant du personnage principal que Claire allait incarner. Elisabeth était gênée. Elle n’avait pas de véritables raisons à opposer au choix de Basile, le metteur en scène ; mais elle n’avait pas envie d’engager cette gamine qui, de plus, se trouvait justement être sa parente.
— Si tu ne la prends pas dans la pièce, Michèle se débrouillera très bien quand même, dit Claire d’un ton légèrement irrité. Elle n’a pas besoin de toi. Elle a le cinéma. Je ne suis pas sûre qu’elle accepte ta proposition.
Elisabeth, surprise, leva les yeux vers la jeune femme qui d’habitude affichait au contraire de l’indifférence vis-à-vis des autres et elle n’avait pas oublié le temps, les efforts qu’il lui avait fallu pour gagner sa confiance et peut-être (elle n’en était pas tout à fait certaine) son amitié. « L’inatteignable Claire », disait-on. Elisabeth se la rappelait à ses débuts, en pleine guerre, avec son air de fille affamée. Vulnérable, sans doute alors mais insaisissable. On ne pouvait pas même fixer son regard. Claire paraissait toujours voir des choses que les autres ne voyaient pas. Croyait-elle aujourd’hui que Michèle ressemblait à ce qu’elle avait été alors ? Pour Elisabeth, Michèle était bien différente. Une fille qui sait ce qu’elle veut, ne perd pas de temps et ne doit guère rêver. Elle est, en effet, à la veille de faire une brillante carrière au cinéma. Claire a connu de tout autres débuts. Longtemps, pendant l’occupation nazie, attablée avec des amis au café de Flore, elle avait fait des projets « pour après » et guetté de la figuration ou de petits rôles qui ne venaient pas. Pourquoi s’attache-t-elle à cette petite fille gâtée ?
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