La Compagnie des Livres

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Annie est fille de médecin et habite à Paris, tandis que Michel est fils de fermier et vit en Auvergne, mais ils ont un point commun : ils sont tous les deux passionnés de lecture. Des événements tragiques vont amener leurs routes à se croiser, et malgré leur différence sociale, les destins de leurs familles vont s'entremêler. Grâce au grand-père d'Annie, libraire au quartier latin, ils vont finir par se rencontrer.
Entre la saga familiale et la fresque sociale, ce roman, qui se déroule en France entre 1965 et 1975, fait revivre, à travers les nombreux personnages, les principaux événements politiques et culturels de l'époque. Et sur un fond d'histoire romanesque, il met l'accent sur la condition des femmes et la place des jeunes dans cette période charnière.  
Publié le : jeudi 15 octobre 2015
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9791026203049
Nombre de pages : non-communiqué
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PASCALE RAULT-DELMAS

La Compagnie des Livres

 


 

© PASCALE RAULT-DELMAS, 2016

ISBN numérique : 979-10-262-0304-9

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Courriel : contact@librinova.com

Internet : www.librinova.com


 

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PREAMBULE

 

Comme tous les matins, Annie se dirige vers la librairie que son grand-père lui a léguée il y a trente ans, mais le trajet qu’elle empruntait mécaniquement depuis son enfance est presqu’un pèlerinage aujourd’hui, car les jours de cet endroit si cher à son cœur sont comptés.

Elle remonte le volet roulant qu’elle n’a même pas cherché à automatiser, tant elle voulait conserver l’authenticité de ce lieu chargé d’histoire. Créé dans les années trente en plein cœur du quartier latin, il a traversé les époques, témoin de tous les grands évènements politiques et culturels et il a accueilli de nombreux écrivains, maintenant célèbres, qu’Annie se souvient avoir vus en grande discussion avec son grand-père.

Elle contemple avec émotion les rayonnages qui l’entourent. Rien n’a changé depuis toutes ces années, et l’ordinateur qui a remplacé les registres sur lesquels son grand-père répertoriait ses livres, détonne un peu dans cet univers qui semble figé dans le passé. Le passage du cap du troisième millénaire et l’entrée dans l’ère de l’informatique se sont faits sans bouleversement. Annie a surmonté la tempête d’internet et résisté au raz de marée de la liseuse électronique en communiquant à ses clients la passion des livres que son grand-père lui a transmise.

Pourtant le glas de ce sanctuaire de la lecture a sonné. Le propriétaire des murs a cédé à l’offre alléchante d’une grande enseigne de prêt à porter et Annie va devoir quitter les lieux. Impuissante, elle regarde toutes ces œuvres dont elle va certainement se séparer et son cœur se serre. Sur le portrait qui trône toujours au-dessus du comptoir, le regard d’Adrienne Monnier, que son grand-père appelait son ange gardien, lui semble lourd de reproches. Annie se sent envahie par la culpabilité car elle a le douloureux sentiment de les avoir trahis. Elle n’a pas pu empêcher l’inévitable, et maintenant c’est fini. Dans quelques jours les marteaux piqueurs vont prendre possession des lieux et après quatre-vingts ans d’existence, l’enseigne de « la compagnie des livres », la bonne étoile d’Annie, va s’éteindre, laissant derrière elle tous les souvenirs, qui eux, brilleront pour l’éternité…

 

 

 

 

 

 

 

ANNIE

 

CHAPITRE 1

 

Mars 1965, dans un appartement, à Paris.

La nuit est tombée et l’on aperçoit, à travers la fenêtre de la petite cuisine, des silhouettes qui se déplacent dans l’immeuble d’en face. Juchée sur un tabouret, Annie pétrit consciencieusement la pâte à tarte de ses petits doigts, puis du revers de la main, elle repousse une boucle blonde, maculant au passage son nez de farine. Elle a cinq ans, et ce soir, comme chaque fois que sa maman travaille, elle est confiée à ses grands-parents maternels. Sa grand-mère la regarde, attendrie. Secrétaire de direction dans une grande entreprise parisienne, elle aime, à travers ses talents de cuisinière, satisfaire une gourmandise que trahissent ses formes arrondies, et le sérieux de son métier tranche avec sa personnalité un peu bohème. Femme de tête, Louise a aussi une âme d’artiste, et si aujourd’hui, elle a relégué ses pinceaux dans la chambre de bonne du septième étage, elle a passé les dimanches de sa jeunesse à peindre sur les bords de la marne. C’est là qu’elle a rencontré son mari, Lucien Bouchard, jeune étudiant en littérature dont les parents tenaient une guinguette. Il est à présent libraire au quartier latin. Des pas résonnent dans l'escalier et la lourde porte d'entrée s'ouvre sur Lucien. Délaissant ses occupations ménagères, Annie court dans le long couloir au parquet ciré et se jette dans les bras de son grand-père, qui, une fois de plus, n’a pas résisté à la tentation de rapporter quelques livres. Subjuguée, elle le regarde de ses grands yeux bleus, déballer ses trésors, des ouvrages anciens à la couverture passée et aux pages jaunies, qui dégagent une odeur qu’elle reconnaitrait entre mille car elle est associée à toutes les merveilleuses histoires qu’il lui a lues. A la grande fierté de Lucien, Annie maitrise parfaitement la lecture à présent et ils ont pris l’habitude de lire à tour de rôle. Ce soir, comme deux complices, ils vont rire ensemble des malheurs de cette pauvre Sophie de la comtesse de Ségur.

Annie et ses parents habitent un deux pièces près de la tour Eiffel, au sixième étage sans ascenseur. Il est très rudimentaire, mais son atout majeur est la proximité du domicile des grands-parents, car Hélène, la maman d’Annie, est infirmière à l’hôpital et son emploi du temps lui laisse peu de disponibilité pour s'occuper de sa fille. Petite brune coquette, c’est une vraie parisienne qui aime les spectacles, la mode et les musées, mais elle aime par-dessus tout son métier qu’elle a choisi par vocation. D’un naturel discret, elle a été un peu étouffée par l’imposante personnalité de sa mère, mais sa profonde sensibilité, qui la conduit toujours à l’écoute des autres, cadre parfaitement avec sa profession.

Bernard, le papa d’Annie termine son internat en pédiatrie. Ses beaux yeux bleus, balayés par des boucles blondes rebelles, sont cernés de noir par les nuits blanches passées à l’hôpital où il assure des gardes pour arrondir les fins de mois. Il a le même sourire que sa fille, révélant ces deux charmantes fossettes qui donnent un air mutin à son visage angélique. Lui n’a pas choisi son métier par vocation. Il aurait voulu être musicien, mais sa famille, très rigide s’y est formellement opposée. Alors il a jeté ses partitions et est allé s’endurcir à la guerre d’Algérie. A son retour, comme il lui fallait une situation à la hauteur de celles de ses frères ainés, il a opté pour des études de médecine.

 

***

 

Bernard Guiraud va soutenir sa thèse. Pour l’occasion, ses parents ont quitté leur magnifique demeure de Versailles et la famille au grand complet fait partie de l'auditoire. Ils sont tous un peu émus, alors qu’Annie, pimpante avec ses gants blancs et ses chaussures vernies, a bien du mal à garder son sérieux en voyant son père dans une robe. La cérémonie terminée, tout le monde attend l’heureux lauréat qui sort de la faculté de médecine en exhibant fièrement son diplôme. Mais au moment où Hélène s’approche de lui pour l’embrasser, il se raidit et a un mouvement de recul. Surprise, elle essaie de croiser son regard et saisit celui de sa belle-mère qui la dévisage d’un air glacial. Hélène n’a pas respecté le code de la convenance, qui proscrit les démonstrations en public. Elle s’est toujours sentie en marge de sa belle-famille où elle fait un peu figure de dévergondée, avec son style très parisien, et son statut de femme active. Pour détendre l’atmosphère, Lucien les entraine vers sa librairie. Hélène, restée à l’arrière du groupe avec Annie, observe sa mère et sa belle-mère qui marchent côte à côte en échangeant des banalités. Les deux femmes sont aux antipodes. Marguerite Guiraud dans une robe sombre, chignon gris encadrant un visage sans maquillage, marche à pas saccadés dans ses chaussures plates à lacets et chuchote presque, de peur de se faire remarquer, tandis que Louise, qui trottine dans ses escarpins et son tailleur Chanel, un sourire accroché à ses lèvres rouge carmin, est très volubile. Lucien remonte le volet roulant sous l’enseigne qui indique « la compagnie des livres », heureux de dévoiler son lieu de prédilection aux parents de Bernard. Puis, profitant des premiers beaux jours, ils remontent, en flânant, le boulevard Saint Germain, et Lucien, toujours entreprenant, propose, pour terminer la journée, d'aller fêter le diplôme de son gendre au café de Flore. Il est un peu chez lui là-bas, car il fréquente ce lieu mythique depuis l'occupation. Il venait alors d’être racheté par l'actuel propriétaire, et fut, à l'époque, le QG de Jean-Paul Sartre et de Simone De Beauvoir. S'il a attiré le tout Paris, intellectuels et artistes confondus, le café de Flore est, depuis les années 50, particulièrement investi par une clientèle d'homosexuels. En longeant la terrasse du café, la petite troupe passe devant un couple d'hommes, qui parlent d'une voix haut perché et tournent leur thé d'une manière efféminée. C’en est trop pour Marguerite, qui avait déjà été choquée de voir, dans la librairie du beau-père de son fils, un rayon garni de romans de Colette, cette femme aux mœurs décadentes, qui a eu droit à des obsèques nationales pour avoir écrit des histoires à son image. Outrée, elle décline sèchement l'invitation de Lucien, en le toisant d’un air hautain, puis elle prend brusquement congé, entraînant dans son sillage son brave mari, qui aurait pourtant bien aimé, pour rigoler, voir ces « pédés » de près. Bernard, déçu, laisse ses parents retourner vers leur banlieue chic et il en veut un peu à Lucien, qui, penaud, a réalisé trop tard l'énormité de sa proposition.

 

***

 

Bernard fait les cent pas devant l’hôpital où il attend Hélène pour l'emmener déjeuner. Elle n'a pas un métier facile. Affectée au service de cancérologie pédiatrique, elle se dépense pour apporter le plus de soins possible aux enfants malades, et transmettre un espoir qui est, malheureusement, souvent vain. Mais elle aime ses petits patients, et même si elle finit par pleurer avec les parents, elle sait qu'elle est utile, et elle se dévoue chaque fois avec la même ferveur. C'est là qu'elle a rencontré Bernard. Infirmière fraîchement diplômée, Hélène était très éprouvée, à l'époque, par la souffrance de ces petits innocents. Bernard, qui revenait d'Algérie, était plus aguerri et, touché par sa fragilité, il ressentit le besoin de la protéger. Hélène tomba dans les bras du bel étudiant en médecine, et Annie fut conçue à l’improviste, alors il fallut précipiter le mariage pour que l'honneur des familles soit sauf. Mais il restait de longues années d'études à Bernard, et ils ont dû, jusqu'à maintenant, se contenter du modeste salaire d'infirmière d'Hélène pour subvenir à leurs besoins quotidiens.

Attablés dans leur brasserie favorite, ils mangent silencieusement, chacun absorbé par ses pensées. Bernard a quelque chose d’important à lui dire, mais il ne sait pas comment aborder le sujet. Hélène, l'air absent, paraît contrariée.

— Tu as un problème ma chérie ? Lui demande-t-il, gentiment.

— L'état de la petite Claudine s'est subitement dégradé cette nuit. Répond Hélène, tristement. Je vais devoir préparer ses parents au pire.

Saisissant l'occasion, Bernard la regarde en soupirant :

— Il était vraiment temps que tu arrêtes ce métier qui t'use le moral.

— Comment ça que j’arrête ? Tu es sérieux ? S'exclame Hélène, stupéfiée.

— Mais oui ! C'est à mon tour de travailler maintenant !

— Mais ce n'est pas parce que maintenant tu vas travailler, que je dois abandonner mon métier !

— Si, Hélène. Ta place est à la maison auprès d’Annie, pas dans un hôpital à t’occuper des enfants des autres.

Hélène ne comprend plus. C'est à l’hôpital qu'ils se sont connus, il y avait entre eux une complicité qui les liait à leurs petits malades, et il sait combien elle prend son métier à cœur. Elle reste sans voix un moment, puis reprend, indignée

— Mais enfin Bernard, je peux très bien concilier les deux ! Ma mère a toujours travaillé et ça ne l'a pas empêchée de s'occuper de moi. On aura une nounou à la maison et je prendrai le relais en rentrant. Il faudra juste qu'on se trouve un appartement plus grand et plus confortable.

— Je n’accepterai jamais que mes enfants soient élevés par une domestique !

C’est la bonne qui s’occupait de lui, sa mère s’étant bornée à son éducation, et personne n’est jamais venu l’embrasser dans son lit. Ce manque affectif, qu’il a toujours tu par pudeur, lui pèse encore aujourd’hui. Ne s’attardant pas sur ce sujet sensible, il enchaine : Et puis j'ai besoin d'oxygène. On étouffe à Paris !

— Tu sais bien que Paris c'est toute ma vie ! Où veux-tu nous exiler ?

Déçu, Bernard réalise que la surprise qu'il réservait à son épouse est un échec.

— J'ai eu une proposition de reprise de cabinet dans une résidence récente de la banlieue sud. Explique-t-il. On pourra y avoir un grand appartement en attendant de pouvoir s'acheter une maison.

— En banlieue ? Mais tu veux nous couper du monde ! S'écrie Hélène, affolée.

— Mais pas du tout ! Il y a un projet de Réseau Express Régional qui va relier la banlieue à Paris. On est en train de réorganiser toute l’île de France avec la création des villes nouvelles. C'est ça l'avenir !

— Si l'avenir c'est de vivre dans ces villes sans âme, au milieu du béton, je préfère rester dans le passé.

— Ce n’est pas toi qui décides, Hélène !

Hélène repousse son assiette et regarde son mari droit dans les yeux.

— Écoute-moi bien Bernard, lui dit-t-elle fermement, il est hors de question que j'aille habiter dans une ville nouvelle. Je ne quitterai ni mon emploi, ni Paris.

Le mâle, qui a mis son égo en veilleuse pendant ces cinq années de dépendance financière, reprend son statut qui lui donne tous les droits et clôt le débat en décrétant :

— Inutile d’insister. Si tu n’es pas d’accord, je me passerai de ton avis.

Interloquée, elle prend son manteau et s’en va.

Tout l’après-midi, Hélène n’a cessé de repenser à sa dispute avec Bernard et c’est pleine d’appréhension qu’elle regagne leur domicile, où la lumière éclairant la fenêtre indique qu’il est rentré. Elle ne reconnait pas son mari en cet homme autoritaire qui ne lui donne plus droit à la parole et elle se sent perdue. Lorsqu’elle franchit la porte et qu’il lui sourit, elle pense qu’il est revenu à de meilleurs sentiments, mais elle se fige sur place en apercevant sa valise. Sans se démonter, il lui explique calmement : « J'ai rendez-vous demain avec ce généraliste qui prend sa retraite. Sans attendre sa réaction, il poursuit. Comme pédiatre, je ne vais récupérer qu'une partie de sa clientèle et ça risque d’être un peu compliqué, car si ses anciens patients m’appellent pour leurs enfants, il faudra qu’ils consultent un autre médecin pour eux-mêmes. Malgré l'air stupéfait d’Hélène, et sans lui laisser placer un mot, il enchaine : Je vais aller passer quelques jours chez mes parents, car une voiture sera indispensable là-bas et papa, qui vient de s'acheter la dernière Renault, m'a gardé sa vieille dauphine qui n'est plus cotée à l'argus. »

Hélène écoute Bernard exposer son programme qui été organisé au détail près, sans qu'elle n’ait été consultée, ni même informée, et elle soupçonne fortement sa belle-mère de l’avoir influencé. Elle n’a aucune envie de céder aux exigences de son époux, même si c’est lui le chef de famille et qu’elle n’a pas vraiment le choix, mais elle est tellement abasourdie d’avoir été mise devant le fait accompli, qu’elle ne parvient pas à se rebeller. Elle va se contenter de manifester son désaccord en gardant le silence, jusqu’à ce qu’il tire la porte derrière lui.

 

CHAPITRE 2

 

Hélène est sans nouvelles de Bernard depuis deux jours et elle commence à trouver le temps long. Le bras de fer auquel ils se livrent tous les deux lui pèse tellement qu'elle serait prête à baisser la garde, mais quand elle essaie de se projeter dans la vie que lui impose son mari, elle ressent une profonde tristesse. Elle ne connaît pas la banlieue, à part la propriété de ses beaux-parents à Versailles où ils se sont rendus quelquefois, mais elle a entendu parler de ces barres d'immeubles et de ces tours qui ont été construites ces dernières années pour loger rapidement la population devenue trop nombreuse, et elle a peur d'y perdre ses repères.

Bercée par le tic-tac régulier de la grosse horloge, Hélène regarde distraitement Annie qui tente d’apercevoir les pigeons par la fenêtre, quand soudain, elle l’entend s’écrier : « Papa ! C’est papa en bas ! Il est revenu avec une voiture ! » Hélène est à la fois soulagée et anxieuse. Elle aurait bien voulu résister, mais elle sent son cœur s'accélérer en entendant les pas de Bernard dans l'escalier et quand il est là, devant elle, elle sait qu'il a gagné.

Assise à l’arrière de la vieille dauphine, Annie, ravie, s’émerveille de tout ce qu'elle voit sur la route, tandis que Bernard, très volubile, fait l'éloge de leur future habitation. Il s'adresse à sa fille, car il est un peu embarrassé devant Hélène. Il a conscience de lui avoir forcé la main, et sait qu'il va devoir être très convainquant pour lui faire accepter ce projet décidé sans elle. Hélène ne dit rien. Elle est encore déstabilisée et elle garde une rancœur pour ce qu'elle considère un peu comme une traîtrise. Elle regarde, avec mélancolie, défiler le paysage à travers la vitre de la voiture. Laissant derrière eux la périphérie de Paris et ses immeubles anciens, ils traversent à présent une zone pavillonnaire. Hélène découvre ces rues désertes, où sont alignées des petites maisons entourées d'un muret surmonté d'une grille. Elles sont toutes construites à peu près sur le même modèle, avec une entrée surélevée, à laquelle on accède par un perron. Derrière ces pavillons, s'étendent des jardins, où picorent parfois quelques poules. Et entre les arbres fruitiers, on aperçoit des carrés de salades et des pieds de tomates, sagement alignés. Il n'est pas rare non plus de voir des lapins mâchonnant un brin de paille derrière le grillage de leur cage, en attendant de passer à la casserole. Ici c'est encore un peu la campagne... Puis, les habitations s'espacent, laissant place à des terrains vagues aux hautes herbes. Soudain, apparaissent les fameuses cités et Hélène frémit en voyant les tours qu'elle redoutait tant se dresser devant elle. Toutes ces fenêtres empilées lui donnent le vertige et elle comprend maintenant l'appellation de cages à poules, qui a été faite à ces logements. Plus loin, des grues surgissent au-dessus des immeubles. Le chantier se poursuit, et d'autres bâtiments sortent de terre. Mais heureusement, Sceaux fait partie des villes qui ont été épargnées et les nouvelles constructions sont surtout de belles villas individuelles. Hélène découvre la « résidence des fleurs », qui à son grand soulagement, est à échelle humaine. Tous trois empruntent l’allée bétonnée, bordée de chaque côté par des pelouses avec, au milieu, une grande aire de jeux pour les enfants et arrivent devant quatre immeubles de quatre étages. Chaque bâtiment a un nom de fleur. Bernard entraîne sa femme et sa fille vers les glycines, et frappe au rez-de-chaussée. C'est là qu'habitent les gardiens, un couple d'espagnols d'une soixantaine d'années. Bernard est accueilli comme le messie, car depuis le départ du docteur Durand, l'absence de médecin se fait cruellement ressentir dans la résidence. La gardienne leur fait visiter le cabinet médical, situé près de la loge. On dirait qu'il a été abandonné. Le docteur Durand, qui le cède à son successeur, n'a rien débarrassé. L'ancien médecin n'habitait pas la résidence, et il est parti du jour au lendemain, laissant tout derrière lui. De vielles revues poussiéreuses traînent encore sur la table basse de la salle d'attente. Puis elle les conduit au premier étage, où se trouve le trois pièces qui va se libérer cet été. Après un bref coup d’œil circulaire, ils ne s'attardent pas dans l'appartement, respectant l'intimité des actuels occupants. Ils reprennent en silence le chemin du retour. Annie, fatiguée par les émotions s’est endormie dans la voiture. Hélène pense à ses parents dont la vie s’articulait autour de leur petite-fille et elle craint que la séparation soit difficile pour eux, de même que pour Annie qui a une relation si forte avec son grand-père.

 

***

 

La mort dans l’âme, Hélène a démissionné de l'assistance publique et son préavis se termine dans quelques jours. Elle entre dans la chambre d’une petite patiente qui est arrivée hier et doit être opérée cet après-midi d'une ablation de la rate. Elle a été admise en urgence pour un cancer des ganglions. Elle a treize ans. Ses parents, encore sous le choc de la nouvelle, sont assis, chacun d'un côté du lit. C'est le début d'un marathon : radiothérapie, chimiothérapie... pour un pronostic vital très engagé. Comme chaque fois, Hélène va instaurer un climat de confiance en expliquant les soins, être à l'écoute, compatissante et rassurante à la fois. Son rôle est aussi d'accompagner ces parents désemparés qui ont perdu la place qu'ils occupaient auprès de leur enfant avant l'hospitalisation, et dont la réaction est quelquefois violente devant l'injustice de la situation. La plupart de ces jeunes malades sont condamnés, même si tout est tenté pour essayer de les sauver, et le soin relationnel est aussi important pour eux que le soin technique. C’est vrai que ce métier est lourd à supporter, mais seule une infirmière dévouée comme Hélène peut les aider à traverser cette épreuve. Elle a essayé de s’opposer à Bernard pour ne pas abandonner son emploi, et d’obtenir une mutation dans un hôpital plus proche de leur futur domicile, mais un nouvel évènement est venu rajouter un obstacle à cette situation déjà compliquée : elle attend un deuxième enfant.

 

***

 

Le 13 juillet, tandis qu’elle prépare le repas en écoutant distraitement la radio, une annonce attire son attention : « La loi permettant aux femmes de travailler sans l'accord de leur mari, a été votée ce matin à l’assemblée nationale ». Cette nouvelle, arrivée trop tard, la remplit d’amertume.

 

CHAPITRE 3

 

Il fait chaud en ce mois d’Août 1965, à Paris. Les touristes ont remplacé les parisiens affairés, et des files d'attente interminables se renouvellent au pied des ascenseurs de la tour Eiffel. Les gardiens oublient de siffler les audacieux qui foulent les « pelouses interdites » sous leurs pieds nus. Les enfants s'arrosent dans les bassins, sous le regard de leurs mères qui les laissent faire. Il y a comme un air de vacances.

Assise à l'avant sur les genoux de sa maman, Annie regarde, à travers la vitre de la dauphine, s'éloigner ce décor qui lui était familier, et roule vers sa nouvelle vie. Planté au milieu du carrefour, un agent de police agite son bâton blanc pour régler la circulation, sans prêter attention à ce qui se passe à l'intérieur des voitures. Ce n'est pas son rôle, car le conducteur est le maître à bord de son véhicule. Avec grand-père et grand-mère à l'arrière, la dauphine est un peu trop chargée et peine à grimper les côtes, mais ils parviennent sans encombre à leur destination finale. Les déménageurs qu'Annie, inquiète, avait vu vider l'appartement, sont déjà là et attendent de décharger leur camionnette. Anita et Juan, les gardiens, se précipitent pour les accueillir. Anita a la charge du ménage de la résidence, tandis que Juan s'occupe du jardin. C'est lui qui tond les pelouses, taille les haies et soigne les fleurs. C'est lui aussi qui gronde les enfants quand un ballon vient écraser un massif. Mais sous son air un peu bourru, c'est un homme très serviable et toujours disponible. Ils travaillent dur pour retourner dans leur pays prendre leur retraite.

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