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PASCALE RAULT-DELMAS
La Compagnie des Livres
© PASCALE RAULT-DELMAS, 2017
ISBN numérique : 979-10-262-0304-9
Courriel : contact@librinova.com
Internet : www.librinova.com
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
PREAMBULE
Comme tous les matins, Annie se dirige vers la libr airie que son grand-père lui a léguée il y a trente ans, mais le trajet qu’elle em pruntait mécaniquement depuis son enfance est presqu’un pèlerinage aujourd’hui, car les jours de cet endroit si cher à son cœur sont comptés.
Elle remonte le volet roulant qu’elle n’a même pas cherché à automatiser, tant elle voulait conserver l’authenticité de ce lieu chargé d’histoire. Créé dans les années trente en plein cœur du quartier latin, il a traversé les épo ques, témoin de tous les grands évènements politiques et culturels et il a accueill i de nombreux écrivains, maintenant célèbres, qu’Annie se souvient avoir vus en grande discussion avec son grand-père.
Elle contemple avec émotion les rayonnages qui l’entourent. Rien n’a changé depuis toutes ces années, et l’ordinateur qui a remplacé les registres sur lesquels son grand-père répertoriait ses livres, détonne un peu dans cet univers qui semble figé dans le passé. Le passage du cap du troisième millénaire et l’entrée dans l’ère de l’informatique se sont faits sans bouleversement. Annie a surmonté la tempête d’internet et résisté au raz de marée de la liseuse électronique en communiquant à ses clients la passion des livres que son grand-père lui a transmise.
Pourtant le glas de ce sanctuaire de la lecture a s onné. Le propriétaire des murs a cédé à l’offre alléchante d’une grande enseigne de prêt à porter et Annie va devoir quitter les lieux. Impuissante, elle regarde toutes ces œuv res dont elle va certainement se séparer et son cœur se serre. Sur le portrait qui trône toujours au-dessus du comptoir, le regard d’Adrienne Monnier, que son grand-père appel ait son ange gardien, lui semble lourd de reproches. Annie se sent envahie par la cu lpabilité car elle a le douloureux sentiment de les avoir trahis. Elle n’a pas pu empêcher l’inévitable, et maintenant c’est fini. Dans quelques jours les marteaux piqueurs vont pren dre possession des lieux et après quatre-vingts ans d’existence, l’enseigne de « la compagnie des livres », la bonne étoile d’Annie, va s’éteindre, laissant derrière elle tous les souvenirs, qui eux, brilleront pour l’éternité…
ANNIE
CHAPITRE 1
Mars 1965, dans un appartement, à Paris.
La nuit est tombée et l’on aperçoit, à travers la f enêtre de la petite cuisine, des silhouettes qui se déplacent dans l’immeuble d’en f ace. Juchée sur un tabouret, Annie pétrit consciencieusement la pâte à tarte de ses pe tits doigts, puis du revers de la main, elle repousse une boucle blonde, maculant au passage son nez de farine. Elle a cinq ans, et ce soir, comme chaque fois que sa maman travaill e, elle est confiée à ses grands-parents maternels. Sa grand-mère la regarde, attendrie. Secrétaire de direction dans une grande entreprise parisienne, elle aime, à travers ses talents de cuisinière, satisfaire une gourmandise que trahissent ses formes arrondies, et le sérieux de son métier tranche avec sa personnalité un peu bohème. Femme de tête, Louise a aussi une âme d’artiste, et si aujourd’hui, elle a relégué ses pinceaux dans la chambre de bonne du septième étage, elle a passé les dimanches de sa jeunesse à peindre sur les bords de la marne. C’est là qu’elle a rencontré son mari, Lucien Bouchard, jeun e étudiant en littérature dont les parents tenaient une guinguette. Il est à présent l ibraire au quartier latin. Des pas résonnent dans l'escalier et la lourde porte d'entr ée s'ouvre sur Lucien. Délaissant ses occupations ménagères, Annie court dans le long couloir au parquet ciré et se jette dans les bras de son grand-père, qui, une fois de plus, n’a pas résisté à la tentation de rapporter quelques livres. Subjuguée, elle le regarde de ses grands yeux bleus, déballer ses trésors, des ouvrages anciens à la couverture p assée et aux pages jaunies, qui dégagent une odeur qu’elle reconnaitrait entre mill e car elle est associée à toutes les merveilleuses histoires qu’il lui a lues. A la gran de fierté de Lucien, Annie maitrise parfaitement la lecture à présent et ils ont pris l ’habitude de lire à tour de rôle. Ce soir, comme deux complices, ils vont rire ensemble des malheurs de cette pauvre Sophie de la comtesse de Ségur.
Annie et ses parents habitent un deux pièces près de la tour Eiffel, au sixième étage sans ascenseur. Il est très rudimentaire, mais son atout majeur est la proximité du domicile des grands-parents, car Hélène, la maman d ’Annie, est infirmière à l’hôpital et son emploi du temps lui laisse peu de disponibilité pour s'occuper de sa fille. Petite brune coquette, c’est une vraie parisienne qui aime les spectacles, la mode et les musées, mais elle aime par-dessus tout son métier qu’elle a choisi par vocation. D’un naturel discret, elle a été un peu étouffée par l’imposante personnalité de sa mère, mais sa profonde sensibilité, qui la conduit toujours à l’écoute des autres, cadre parfaitement avec sa profession.
Bernard, le papa d’Annie termine son internat en pé diatrie. Ses beaux yeux bleus, balayés par des boucles blondes rebelles, sont cern és de noir par les nuits blanches passées à l’hôpital où il assure des gardes pour ar rondir les fins de mois. Il a le même sourire que sa fille, révélant ces deux charmantes fossettes qui donnent un air mutin à son visage angélique. Lui n’a pas choisi son métier par vocation. Il aurait voulu être musicien, mais sa famille, très rigide s’y est formellement opposée. Alors il a jeté ses partitions et est
allé s’endurcir à la guerre d’Algérie. A son retour , comme il lui fallait une situation à la hauteur de celles de ses frères ainés, il a opté pour des études de médecine.
***
Bernard Guiraud va soutenir sa thèse. Pour l’occasion, ses parents ont quitté leur magnifique demeure de Versailles et la famille au g rand complet fait partie de l'auditoire. Ils sont tous un peu émus, alors qu’Annie, pimpante avec ses gants blancs et ses chaussures vernies, a bien du mal à garder son séri eux en voyant son père dans une robe. La cérémonie terminée, tout le monde attend l’heureux lauréat qui sort de la faculté de médecine en exhibant fièrement son diplôme. Mais au moment où Hélène s’approche de lui pour l’embrasser, il se raidit et a un mouve ment de recul. Surprise, elle essaie de croiser son regard et saisit celui de sa belle-mère qui la dévisage d’un air glacial. Hélène n’a pas respecté le code de la convenance, qui proscrit les démonstrations en public. Elle s’est toujours sentie en marge de sa belle-famille où elle fait un peu figure de dévergondée, avec son style très parisien, et son statut de femme active. Pour détendre l’atmosphère, Lucien les entraine vers sa librairie . Hélène, restée à l’arrière du groupe avec Annie, observe sa mère et sa belle-mère qui ma rchent côte à côte en échangeant des banalités. Les deux femmes sont aux antipodes. Marguerite Guiraud dans une robe sombre, chignon gris encadrant un visage sans maquillage, marche à pas saccadés dans ses chaussures plates à lacets et chuchote presque, de peur de se faire remarquer, tandis que Louise, qui trottine dans ses escarpins et son tailleur Chanel, un sourire accroché à ses lèvres rouge carmin, est très volubile. Lucien remonte le volet roulant sous l’enseigne qui indique « la compagnie des livres », heureux de dévoiler son lieu de prédilection aux parents de Bernard. Puis, profitant des premiers beaux jours, ils remontent, en flânant, le boulevard Saint Germain, et Lucien, toujours entrep renant, propose, pour terminer la journée, d'aller fêter le diplôme de son gendre au café de Flore. Il est un peu chez lui là-bas, car il fréquente ce lieu mythique depuis l'occupation. Il venait alors d’être racheté par l'actuel propriétaire, et fut, à l'époque, le QG de Jean-Paul Sartre et de Simone De Beauvoir. S'il a attiré le tout Paris, intellectuels et artistes confondus, le café de Flore est, depuis les années 50, particulièrement investi par une clientèle d'homosexuels. En longeant la terrasse du café, la petite troupe pass e devant un couple d'hommes, qui parlent d'une voix haut perché et tournent leur thé d'une manière efféminée. C’en est trop pour Marguerite, qui avait déjà été choquée de voir, dans la librairie du beau-père de son fils, un rayon garni de romans de Colette, cette femme aux mœurs décadentes, qui a eu droit à des obsèques nationales pour avoir écrit de s histoires à son image. Outrée, elle décline sèchement l'invitation de Lucien, en le toi sant d’un air hautain, puis elle prend brusquement congé, entraînant dans son sillage son brave mari, qui aurait pourtant bien aimé, pour rigoler, voir ces « pédés » de près. Bernard, déçu, laisse ses parents retourner vers leur banlieue chic et il en veut un peu à Luci en, qui, penaud, a réalisé trop tard l'énormité de sa proposition.
***
Bernard fait les cent pas devant l’hôpital où il at tend Hélène pour l'emmener déjeuner. Elle n'a pas un métier facile. Affectée a u service de cancérologie pédiatrique, elle se dépense pour apporter le plus de soins poss ible aux enfants malades, et transmettre un espoir qui est, malheureusement, souvent vain. Mais elle aime ses petits patients, et même si elle finit par pleurer avec les parents, elle sait qu'elle est utile, et elle se dévoue chaque fois avec la même ferveur. C'est l à qu'elle a rencontré Bernard. Infirmière fraîchement diplômée, Hélène était très éprouvée, à l'époque, par la souffrance de ces petits innocents. Bernard, qui revenait d'Algérie, était plus aguerri et, touché par sa fragilité, il ressentit le besoin de la protéger. H élène tomba dans les bras du bel étudiant en médecine, et Annie fut conçue à l’improviste, alors il fallut précipiter le mariage pour que l'honneur des familles soit sauf. Mais il restait de longues années d'études à Bernard, et ils ont dû, jusqu'à maintenant, se contenter du modeste salaire d'infirmière d'Hélène pour subvenir à leurs besoins quotidiens.
Attablés dans leur brasserie favorite, ils mangent silencieusement, chacun absorbé par ses pensées. Bernard a quelque chose d’importan t à lui dire, mais il ne sait pas comment aborder le sujet. Hélène, l'air absent, paraît contrariée.
— Tu as un problème ma chérie ? Lui demande-t-il, gentiment.
— L'état de la petite Claudine s'est subitement dég radé cette nuit. Répond Hélène, tristement. Je vais devoir préparer ses parents au pire.
Saisissant l'occasion, Bernard la regarde en soupirant :
— Il était vraiment temps que tu arrêtes ce métier qui t'use le moral.
— Comment ça que j’arrête ? Tu es sérieux ? S'exclame Hélène, stupéfiée.
— Mais oui ! C'est à mon tour de travailler maintenant !
— Mais ce n'est pas parce que maintenant tu vas travailler, que je dois abandonner mon métier !
— Si, Hélène. Ta place est à la maison auprès d’Ann ie, pas dans un hôpital à t’occuper des enfants des autres.
Hélène ne comprend plus. C'est à l’hôpital qu'ils se sont connus, il y avait entre eux une complicité qui les liait à leurs petits malades, et il sait combien elle prend son métier à cœur. Elle reste sans voix un moment, puis reprend, indignée
— Mais enfin Bernard, je peux très bien concilier l es deux ! Ma mère a toujours travaillé et ça ne l'a pas empêchée de s'occuper de moi. On aura une nounou à la maison et je prendrai le relais en rentrant. Il faudra jus te qu'on se trouve un appartement plus grand et plus confortable.
— Je n’accepterai jamais que mes enfants soient élevés par une domestique !
C’est la bonne qui s’occupait de lui, sa mère s’éta nt bornée à son éducation, et
personne n’est jamais venu l’embrasser dans son lit. Ce manque affectif, qu’il a toujours tu par pudeur, lui pèse encore aujourd’hui. Ne s’attar dant pas sur ce sujet sensible, il enchaine : Et puis j'ai besoin d'oxygène. On étouffe à Paris !
Tu sais bien que Paris c'est toute ma vie ! Où veux-tu nous exiler ?
Déçu, Bernard réalise que la surprise qu'il réservait à son épouse est un échec.
— J'ai eu une proposition de reprise de cabinet dan s une résidence récente de la banlieue sud. Explique-t-il. On pourra y avoir un g rand appartement en attendant de pouvoir s'acheter une maison.
— En banlieue ? Mais tu veux nous couper du monde ! S'écrie Hélène, affolée.
— Mais pas du tout ! Il y a un projet de Réseau Exp ress Régional qui va relier la banlieue à Paris. On est en train de réorganiser toute l’île de France avec la création des villes nouvelles. C'est ça l'avenir !
— Si l'avenir c'est de vivre dans ces villes sans âme, au milieu du béton, je préfère rester dans le passé.
— Ce n’est pas toi qui décides, Hélène !
Hélène repousse son assiette et regarde son mari droit dans les yeux.
— Écoute-moi bien Bernard, lui dit-t-elle fermement, il est hors de question que j'aille habiter dans une ville nouvelle. Je ne quitterai ni mon emploi, ni Paris.
Le mâle, qui a mis son égo en veilleuse pendant ces cinq années de dépendance financière, reprend son statut qui lui donne tous les droits et clôt le débat en décrétant :
Inutile d’insister. Si tu n’es pas d’accord, je me passerai de ton avis.
Interloquée, elle prend son manteau et s’en va.
Tout l’après-midi, Hélène n’a cessé de repenser à sa dispute avec Bernard et c’est pleine d’appréhension qu’elle regagne leur domicile , où la lumière éclairant la fenêtre indique qu’il est rentré. Elle ne reconnait pas son mari en cet homme autoritaire qui ne lui donne plus droit à la parole et elle se sent perdue . Lorsqu’elle franchit la porte et qu’il lui sourit, elle pense qu’il est revenu à de meilleurs sentiments, mais elle se fige sur place en apercevant sa valise. Sans se démonter, il lui expl ique calmement : « J'ai rendez-vous demain avec ce généraliste qui prend sa retraite. S ans attendre sa réaction, il poursuit. Comme pédiatre, je ne vais récupérer qu'une partie de sa clientèle et ça risque d’être un peu compliqué, car si ses anciens patients m’appellent pour leurs enfants, il faudra qu’ils consultent un autre médecin pour eux-mêmes. Malgré l'air stupéfait d’Hélène, et sans lui laisser placer un mot, il enchaine : Je vais aller passer quelques jours chez mes parents, car une voiture sera indispensable là-bas et papa, qui vient de s'acheter la dernière Renault, m'a gardé sa vieille dauphine qui n'est plus cotée à l'argus. »
Hélène écoute Bernard exposer son programme qui été organisé au détail près, sans qu'elle n’ait été consultée, ni même informée, et e lle soupçonne fortement sa belle-mère de l’avoir influencé. Elle n’a aucune envie de céder aux exigences de son époux, même si c’est lui le chef de famille et qu’elle n’a pas vra iment le choix, mais elle est tellement
abasourdie d’avoir été mise devant le fait accompli, qu’elle ne parvient pas à se rebeller. Elle va se contenter de manifester son désaccord en gardant le silence, jusqu’à ce qu’il tire la porte derrière lui.