La dame aux deux jardins

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Au château de Roquenterre, en ce glacial mois de mars de l'an de grâce 1147, alors que le seigneur Raimon de Villemur et sa fille Sybille s'apprêtent prendre la tâtée d'une battue aux loups, l'arrive d'un homme la réputation sulfureuse, le comte de Lrida, et de ses mercenaires, fait planer une menace plus insidieuse encore que celle de la bâte noire. Quels événements tragiques attendent la jeune Sybille.
Publié le : jeudi 1 novembre 2007
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EAN13 : 9782296365292
Nombre de pages : 291
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LA DAME AUX DEUX JARDINS TOME 1

LE SANG DES LOUPS

Dominique Laguerre

LA DAME AUX DEUX JARDINS
TOME 1

LE SANG DES LOUPS

ODIN éditions www.odin-editions.com

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DU MÊME AUTEUR : Le Puits du fourchu, Odin La Dame aux deux jardins, tome 2, Les Yeux de Wardah, Odin La Dame aux deux jardins, tome 3, La Forteresse maudite, Odin, à paraitre La Dame aux deux jardins, tome 4, Le Chemin des étoiles, Odin, à paraitre DANS LA COLLECTION KHARISADO : L’Amour, la mort et tutti quanti..., Laurent Anne Lecteur, es-tu là ?, Laurent Anne Les Enfants des Éléments et le cristal des mages, Naïk Feillet Les Enfants des Éléments et la disparition d’Herbiane, Naïk Feillet Face à Pile ; mensonges, horreurs et splendeurs, Brigitte Tsobgny Rats, Brigitte Tsobgny DANS LA COLLECTION KHARIS : La Tête, le ventre et le médecin, Paul Zeitoun L’Homme qui aimait Yngve, Tore Renberg La Vie d’un autre, Thierry Acot-Mirande Mémoire des sables, Nicolas Ragu

ISBN : 978-2-913167-62-9 © ODIN éditions , novembre 2007 Graphisme et illustrations : Mette morskogen, www.perle.no Distribution : Harmattan
Découvert par manuscrit.com Le code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal.

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TA B L E D E S M AT I È R E S AVANT-PROPOS............................................................................13 DANS LES BRUMES DE ROQUENTERRE..........................................17

LE HURLEMENT DE LA LOUVE......................................................51

CONCILIABULES...........................................................................45

PRÉPARATIFS .....................................................................33

L’AVEU........................................................................................77 UN SECRET BIEN CACHÉ...............................................................93 MENACE SUR LE CASTEL.............................................................113

LE TROBAR DE LA REINE............................................................117 LE GOUFFRE DU GARRIGOU........................................................145

L’EMPOISONNEUSE.....................................................................129

PÉTRONILLE...............................................................................205

LA CROISADE D’ALIÉNOR..........................................................189

LES MOULINS DE SAINTONGE....................................................173

L’ÉPÉE DU MORT.........................................................................219 LE TRÉPASSÉ DU DANUBE..........................................................251 L’ÉMISSAIRE DU DIABLE.............................................................241

LES CHEVALIERS DE LOUIS..........................................................213

LA VILLE LUMIÈRE.....................................................................267 PERSONNAGES ROMANESQUES...................................................284

L’ADIEU.....................................................................................259

GLOSSAIRE.................................................................................286 BIBLIOGRAPHIE..........................................................................290

PERSONNAGES HISTORIQUES......................................................285

À Micheline, ma mère

La vérité ne peut être contenue dans un seul rêve. Sagesse arabe

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AVANT-PROPOS

Le Sang des loups, premier volet de La Dame aux deux jardins, nous mène au cœur du Moyen-âge, au moment où l’Histoire mêle les destinés des peuples du Moyen-Orient et de l’Occident dans des heurts terribles au temps des croisades. À travers le récit des pérégrinations de l’héroïne, Sybille de Villemur, nous échappons au poncif d’une Histoire sans femmes. Déjà, au XIe siècle, lors de la première croisade, leur présence parmi les croisés était attestée par les chroniqueurs occidentaux des croisades, mais aussi par les historiens arabes qui faisaient le même constat dans leurs propres rangs. Femmes franques ou arabes, ces amazones sont décrites comme volontaires et intrépides, courant au secours des blessés et encourageant les combattants dans la mêlée. Sybille est l’une de ces femmes. Elle est attirée par ces contrées lointaines dont son père, croisé de la première heure, lui a longuement parlé. Elle connaît le nom des fleuves, des montagnes, des villes, de ce Moyen-Orient qui lui est d’autant plus cher qu’elle est une « sang-mêlé », héritière des deux cultures : sa mère est Syrienne et son père, Franc.
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Ces deux siècles de durs conflits ponctués de trêves toujours si fragiles ont façonné les relations entre l’Occident et le Moyen-Orient, creusant un fossé entre les peuples et alimentant, encore aujourd’hui, les ressentiments à l’égard des Occidentaux.

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DANS LES BRUMES DE ROQUENTERRE

– Échec et mat ! Eh bien, père, vous voilà battu pour la seconde fois ! La jeune fille renversa le roi noir sur l’échiquier. – À quoi songez-vous ? Vous n’êtes plus au jeu. Ce sont les loups, n’est-ce pas ? – J’ai appris de mauvaises nouvelles, ma filhà. Des bergers nous ont rapporté que dans la vallée du Vicdessos, des loups affamés ont pénétré dans des bergeries sans nulle crainte de l’homme. Près du pont du Diable, deux enfants ont été retrouvés à moitié dévorés : ils n’ont pas pu atteindre la petite chapelle de sainte Lucille, les malheureux… La jeune fille frissonna, le parchemin huilé qui obturait les meurtrières du tinel1 crépitait sous les rafales de vent. Elle savait que si les loups avaient touché à la chair humaine, ils s’enhardiraient et descendraient toujours plus bas dans la vallée jusqu’à atteindre Foix. À cette idée, elle se recroquevilla dans son pelisson2 : – Je les ai encore entendus hurler cette nuit…
________________________________ 1 Grand’salle d’un château. 2 Manteau, pelisse.

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– C’est la faim qui les enrage, Sybille ! C’est à cause de ce maudit hiver qui ne veut pas finir, grommela le baron. Même dans la basse vallée, la rivière Ariège charrie de la glace. Il ne se passe pas un jour désormais sans que j’apprenne les ravages de ces fauves. La colère gronde, les hommes crient vengeance : ils veulent que j’agisse. – Ces pauvres gens attendent la Saint-Aubin comme une délivrance : la battue nous débarrassera de ces maudites bêtes, j’en suis sûre ! Rappelez-vous, j’étais encore jeunette quand vous avez tué le grand vieux loup du Pinéou avec sa meute ; cette année-là, la châtellenie vous a fêté comme un sauveur. – Je suis las, Sybille ! Cette terre a besoin de sang neuf, je ne pourrai la défendre éternellement ; quoique tu en dises, je vieillis : il faut que tu te décides à prendre époux… – Vous m’aviez promis de ne pas aborder ce sujet avant le retour du printemps. Le temps ne me presse pas de vous quitter. La conversation prenait un tour qu’elle n’aimait pas. La donzelle repoussa l’ourson qui jouait avec le bas de son bliaut*, elle l’attacha au pied de son escabeau. Son père la regarda faire : elle était si belle ! Deux longues tresses brunes, entrelacées d’un ruban de soie vermeil, soulignaient un visage au teint de rose d’un
________________________________ * Tunique portée par les hommes et les femmes au XIIe siècle.

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ovale parfait. Ses yeux, qu’elle avait grands et légèrement en amande comme ceux de la représentation de la Vierge qu’il avait rapportée de Jérusalem, étaient d’un vert émaillé d’ocre clair et pétillaient de vie. Comment lui résister ? Elle avait l’art de le manipuler : lui, le chevalier d’Orient qui avait passé la moitié de sa vie en Terre sainte à combattre le Sarrasin, perdait tous ses moyens devant la jouvencelle. – Je ne peux plus attendre, ma miga, lui dit-il comme s’il se parlait à lui-même. Ce jeune Élie Taurin d’Espiguan qui a abattu la quintaine* à Tarascon est un bon parti. Je l’ai vu également combattre avec succès au tournoi de Pamiers, et j’espère convaincre le comte de Foix de me donner son consentement. – Revenons à notre battue, père. – Non, mon enfant, cette fois-ci tu m’écouteras : Taurin d’Espiguan, Aubri Basan de Narbonne ou un autre, il faudra bien que tu cesses de n’en faire qu’à ta tête. Il se mit à arpenter la salle. – À cette chasse, tous nos voisins seront rassemblés, et je sais qu’il ne manquera pas de prétendants. Je ne te cache pas que j’ai la ferme intention de conclure tes épousailles à cette occasion. – Rien ne presse !
________________________________ * Poteau portant écu et haubert que le jeune chevalier doit abattre lors d'une épreuve qui suit l'adoubement.

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– Je te le répète, Sybille, je suis vieux, notre châtellenie réclame une vigueur que je ne peux plus lui donner. En cédant à tes caprices, je fais non seulement ton malheur, mais celui de notre maisnie*. À l’autre bout de la vaste salle, tout près de la grande cheminée, un homme déjà âgé observait la scène du coin de l’œil. Il était vêtu d’une ample chasuble noire en grosse laine. « Encore une de ces sempiternelles disputes », songea-t-il, il aurait voulu disparaître dans un trou de souris. Le baron le prit à témoin : – Ermelin, répondez, est-ce folie que de vouloir marier sa fille ? – Bien, je… non, je veux dire… c’est votre devoir de père, Raimon, et je crois… – Vous m’approuvez, mais vous ne m’aidez pas beaucoup. Comment faire entendre raison à cette entêtée ? Le chapelain rentra la tête dans les épaules et se remit à son travail de copiste. Cette conversation l’ennuyait. – Père Ermelin, expliquez à mon père que le sujet à débattre ce jour n’est pas mon mariage ! Le chapelain leva les yeux au ciel. – Par saint Nicolas, tu vas m’entendre jusqu’au bout ! explosa le sire de Roquenterre. Quand tu étais dans l’âge tendre, j’ai résisté aux pressions de Roger
________________________________ * Ensemble des gens vivant dans une même demeure, un château.

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Bernard de Foix qui avait pour dessein de te marier à l’un de ses gendres. J’ai manqué à mon devoir de vassal. Je te préviens que si tu ne te décides pas pour un parti de la région, je suivrai le conseil de ma sœur et laisserai la reine Aliénor choisir pour toi. Elle est, si l’on veut en croire ta tante, de très bon conseil. – Ah voilà bien ce qui vous pèse sur le cœur ! Vous manigancez avec tante Alix derrière mon dos. Sachez que la reine de France ne peut savoir ce qui est bon pour moi, je ne veux pas quitter Roquenterre. – Aliénor sait se faire entendre, Sybille. – Père, vous parlez de ce mariage comme si vous aviez déjà donné votre consentement. Dites-moi qu’il n’en est rien, je vous en prie ! Le baron dut se contraindre pour ne pas succomber au regard implorant de sa fille. Il tint bon : – Obéis-moi ! Prends pour époux Élie Taurin d’Espiguan, Aubri Basan ou même le fils de mon ami Engherand, et l’affaire sera entendue, mais décide-toi avant le printemps, sinon… – Si tôt ! Et notre voyage en Aragon ? – Nous le ferons en compagnie de ton mari. Quel bonheur de voir enfin ma fille au bras d’un chevalier de bonne naissance ! Quel soulagement pour un père ! Tu ne peux imaginer combien de fois j’ai rêvé d’une telle scène. Songes-y ! Ne serait-ce pas mieux ainsi, plutôt que d’aller vivre loin de moi à la cour de Poitiers ou pis, à Paris chez les Français !
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– Père… – Sybille, le sujet est clos. Garde plutôt ton énergie pour notre chasse, je sais que tu meurs d’impatience d’être à la Saint-Aubin. Te souviens-tu quand tu étais jeunotte comme tu me suppliais pour que je t’emmène avec moi ? – Oui, cela est vrai, mais vous profitiez toujours de mon sommeil pour vous éclipser… – Combien de fois t’es-tu endormie dans les écuries ? Tu voulais m’empêcher de partir sans toi. Tête de mule ! Il sourit à ce souvenir. Sa bonne humeur lui revenait, il était apaisé d’avoir épanché son cœur. La jeune fille feignit la résignation, mais la partie n’était pas jouée, elle saurait pousser ses pions un peu plus tard. Pour donner le change, elle se mit à en plaisanter avec la femme qui se tenait auprès du père Ermelin. – Réjouis-toi, Yara, tu vas pouvoir ordonner des épousailles dignes d’une fille de roi. – N’aie crainte, lui répondit celle-ci en riant, on en parlera au moins jusqu’en Aragon ! C’était une femme encore jeune : bien en chair, de grands yeux noirs, ourlés de khôl, une épaisse chevelure brun-rouge, crantée, retenue par un carré de mousseline bleu turquin couronnant un front haut. Sa poitrine généreuse était chargée d’une tâgah : un lourd plastron en argent en forme de croissant auquel étaient accrochées des chaînettes du même métal, ornées de
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pièces en or. Il émanait d’elle une grâce naturelle malgré des gestes précieux, presque affectés. Elle était occupée à trier une liasse de parchemins pour le père Ermelin. Le baron lui fit signe d’approcher. Il lui tendit sa main senestre. – Dis-moi ce que tu peux y voir, ma magicienne ; ferons-nous une belle chasse ? Elle caressa la paume rugueuse, ses doigts suivirent la ligne de vie, sinueuse et profonde. Elle secoua la tête. – Je ne vois rien, messire ; vous savez que le don m’a abandonnée depuis que j’ai quitté ma Syrie. – Eh bien ! moi, je vais te dire ce que j’y lis, douce Yara. Je vais terrasser le loup, et la châtellenie fêtera cette victoire en même temps que les épousailles de ma fille. Pour l’heure, va me chercher l’arc de Sybille que je vérifie sa courbure. Il alla s’asseoir dans son faldestuel* près de la cheminée. Il paraissait soulagé. Sybille lança à Yara un regard complice. Ce petit bout de femme d’une trentaine d’années était devenue plus qu’une nourrice au fil des années. Elle était encore très jeune quand elle avait quitté sa terre natale pour suivre le baron et sa famille en Pyrénées. Bien sûr, il ne lui avait pas été aisé de se faire accepter par
________________________________ * Fauteuil.

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la maisnie de Raimon. Pour beaucoup, la position qu’elle occupait auprès de la fille du châtelain était usurpée ; il était inconvenant et même insensé d’avoir choisi une sarrasine pour éduquer la donzelle… une infidèle, une ennemie somme toute ! À force de patience et de compréhension l’étrangère avait gagné l’estime des gens du château – ses talents de guérisseuse surtout l’avaient servie – on la consultait plus sûrement que n’importe quel mire* de la haute vallée. À n’en pas douter, Yara serait encore une précieuse alliée. Les propos de son père la laissaient pensive : elle se demandait pourquoi la reine s’intéressait tellement au sort d’une petite châtelaine des Pyrénées. Tout bien pesé, le chevalier Élie Taurin d’Espiguan n’était pas déplaisant, et surtout, son fief était en Aragon, si proche de Roquenterre. Elle aviserait de la conduite à tenir au moment opportun. Pour le moment, elle était trop heureuse de se consacrer aux préparatifs de cette chasse. Sybille s’approcha de la cheminée monumentale. Elle était placée entre deux fenêtres géminées qui s’ouvraient au fond d’un renfoncement formé par l’épaisseur des murs. À l’extérieur, sur les coursières, une pluie de flocons malmenés par des bourrasques furieuses venait mourir dans le halo des torchères.
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Guillaume Ros, le benjamin de maître Peire, le cuisinier du château, était en train de charger le foyer avec de grosses bûches en bois de frêne mêlées à des sarments de vigne bien secs. Le feu crépita de plus belle, il éclaira quelques instants le visage du baron. La jeune fille observa furtivement son père ; elle le trouva fatigué. Était-ce la lueur des flammes qui creusait ces rides profondes et dessinait ces cernes sous ses yeux bleu-gris ? Pourtant, à soixante-neuf ans passés, le sire de Roquenterre, Raimon de Villemur offrait encore une belle prestance. Il avait la rudesse de traits des montagnards pyrénéens, une taille imposante, et surtout le verbe haut. Les paupières à demi closes, il caressait machinalement les accotoirs de son faldestuel en bois massif finement décoré de sculptures incrustées d’or basané. Elle connaissait son goût immodéré pour les objets précieux ; sans doute, les longues années passées en terre d’Orient lui avaient fait oublier la vie frustre des montagnes pyrénéennes. On le disait fort riche : des bruits couraient sur l’origine de sa fortune ; certains assuraient que la prise de Jérusalem avait été une bien belle aubaine pour ce petit seigneur parti en croisade reconquérir le tombeau du Christ avec le comte Gaston de Béarn*. Des envieux ! Sybille connaissait le cœur de cet homme : nul n’aurait pu le contraindre à quelque bas_________________________________ * Gaston IV de Béarn, dit "Le croisé" – Compagnon de Godefroy de Bouillon et de Tancrède durant la premiére croisade.

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sesse. Elle savait que Roger-Bernard de Foix était l’instigateur de ces rumeurs, il jalousait la fortune de son vassal et guettait sa mort comme le charognard la bête blessée. Son père avait raison : le temps était peutêtre venu qu’elle consentît à prendre époux. L’ourson la tira de ses pensées : il renâclait en mordillant sa longe qui s’était encore enroulée autour des pieds de l’escabeau. Elle le délivra et vint s’asseoir auprès de son père sur un quarrel* rembourré de laine. Achille et d’Hector les deux lévriers de Raimon en profitèrent pour venir quêter ses caresses, ils se lovèrent contre elle. C’était le moment privilégié où le baron allait captiver l’assemblée par ses récits : ce soir il parlerait de la "bête noire", et comme à chaque fois, tous abandonneraient leurs tâches pour l’écouter dans un silence religieux. Sybille fit signe au père Ermelin, au petit Ros et à Guillemette, la chambrière, de venir faire cercle autour du conteur. Ils étaient prêts. Raimon prit l’arc turquin que Yara lui tendait et d’un regard s’assura de l’attention de son auditoire. – Comme vous le savez tous – sa voix s’infléchit à dessein – le loup se retrait dans la profondeur de la forêt dont il connaît chaque recoin, chaque boqueteau qui pourra lui servir à s’accroupir pour mieux vous surprendre. C’est une bête merveilleusement habile et rusée, à la rapidité inégalée ; je l’ai déjà vu semer
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quatre laisses de lévriers accouplés, l’une après l’autre, qui n’ont pu s’en rapprocher. Pour mon compte, j’estime que la chasse au loup est la plus noble de toutes, et forcer aux chiens un vieux loup exige une solide expérience, car c’est un adversaire plein de traîtrise qui ne redoute ni l’homme, ni les chiens. – Ancelin m’a appris combien nos chiens le craignent, interrompit la jeune Guillemette qui buvait les paroles du conteur. Et même, il dit qu’il a une mâchoire si puissante qu’il peut s’enfuir en portant une brebis dans sa gueule. Est-ce vrai, sire Raimon ? Le baron caressa les pointes tressées de sa barbe, le sourire en coin. – Ancelin a sans doute un peu profité de ta naïveté, craintive Guillemette, mais ma foi, si la brebis n’est pas trop grosse… et si le loup a la mâchoire bien accrochée… je ne suis pas loin de lui donner raison. – Sait-on de combien de créatures se compose la meute qui s’est aventurée jusqu’au pont du diable, Père ? – Nos gens en ont repéré cinq à six en lisière de la forêt de Comus, en pays de Sault. Le regard du baron s’assombrit. – Ces loups qui ont plus de huit ans sont très dangereux ; ils ont appris à connaître l’homme en le côtoyant, c’est pour cette raison qu’il est si malaisé de les piéger. Vous souvenez-vous ? Je vous ai déjà appris les mille et une façons de prendre le loup : la fosse, les
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pieux, les clayonnages*, la prise au lacet, l’étranglement avec les aiguilles… Mais pour mon compte, je préfère de loin le forcer aux chiens. De cette façon, nous faisons face à l’animal et c’est ainsi que nous éprouvons notre valeur de chasseur. Il regarda Guillaume Ros avec un petit sourire. – Et toi, garso, tu ne dis rien ? On m’a pourtant rapporté qu’Ancelin t’avait donné quelques enseignements sur l’art de prendre le loup. Montre-moi un peu ce que tu as retenu. Guillaume s’éclaircit la voix, un peu intimidé, mais fier d’avoir attiré l’attention du baron. – Pour prendre la bête, dit-il comme s’il récitait une leçon, il faut l’acharner avec des restes d’animaux : un bœuf ou un vieux cheval démembré qu’on prendra soin de mettre en un beau buisson, non loin d’une forêt. – Bien garso, continue ! Le petit Ros se rengorgea. – C’est à cet endroit bien sûr que le veneur devra le piéger, et pour ce faire, il devra y faire converger par tous les chemins possibles des traînées de viande toujours en ayant soin que d’autres bêtes ne viennent les rapiner. Il ajouta, l’air important : mais ce piège ne peut être tendu au mois de février, car les loups vont à leurs amours et ne se soucient point de manger. Tout bon veneur le sait !
________________________________ * Deux claies circulaires au centre desquelles se trouve un appât.

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Le baron éclata d’un bon rire. – Ah ça, la relève est assurée à Roquenterre ! Ancelin n’a qu’à bien se tenir. – Père, ne vous moquez pas de lui. Nous savons tous qu’Ancelin est votre protégé et que vous l’avez converti à votre passion, il sera bientôt le meilleur veneur de la région. Tous vos voisins vous l’envient. – C’est vrai, tu as raison, ce garçon a ça dans le sang. Il me comble. Pour le récompenser, j’ai l’intention de le chaser* au printemps : le moulin de Pyrène fera l’affaire. – Et la tenure de l’Ormilha ? Vous la lui aviez promise, père ! – Comme tu y vas, ma miga, se récria le baron avec bonhomie, nous en jugerons après la battue. – En tout cas, moi je trouve qu’il tarde à rentrer au château, s’inquiéta Yara. On ne trouve pas que du loup en pays de Sault, sans compter que chasser hors du comté, chez nos voisins… – Tranquillise-toi ma douce, le seigneur de Puivert est reconnaissant de l’aide que nous lui apportons. Quant à Ancelin, il cherche à savoir si les loups ont bien mangé là où la charogne a été déposée ; il doit continuer à les surveiller : connaître leur nombre, repérer les grands mâles et vérifier qu’ils restent bien au buisson au moins deux bons jours. Aussitôt qu’il se
________________________________ * Doter d’un fief.

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