La Dame de Saïgon

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L’Indochine est encore française lorsque la petite Marianne débarque avec toute sa famille sur les quais de Saïgon. Venus tenter leur chance dans la colonie française, les Frémont vont à la découverte d’un pays à la fois hostile et attirant. En grandissant, Marianne s’éprend de ce nouveau monde et de sa culture tout autant que du jeune Anh Dung à la beauté énigmatique. Amoureux fous, ils se marient contre l’avis de tous. Au-delà des conventions, leur passion vécue au grand jour sera rattrapée par l’Histoire.


Biographe et journaliste d’architecture et de décoration intérieure, Karine Lebert est une passionnée. Ses héroïnes sont à son image et c’est grâce à l’écriture qu’elle sait redonner aux femmes une place prépondérante.
Publié le : lundi 1 avril 2013
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913501
Nombre de pages : 215
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LA DAME DE SAÏGON

DU MÊME AUTEUR

 

Aux éditions De Borée

Le Secret d’Emma

Les Mystères de Camille, prix de la ville d’Aumale

Loin de Margaux

Nina et ses sœurs, prix de la ville d’Étretat

 

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

© img, 2013

Dépôt légal : juin 2013

KARINE LEBERT

LA DAME DE SAÏGON

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À Patrick, à nos nombreux voyages passés, à ceux à venir…

PREMIÈRE ÉPOQUE

1906-1920

L’arrivée en Indochine, 1906

Marianne avait onze ans quand elle débarqua pour la première fois sur le quai Napoléon, à Saïgon, en Cochinchine française, la partie la plus au sud de l’Indochine, en ce mois de février 1906. À peine avait-elle quitté le bateau que la moiteur de l’air l’assommait. Cela ajouté à l’agitation ambiante, les effluves étranges qui parfumaient l’air lui tournèrent la tête et les sens. Ce fut sa première impression de l’Asie. Elle n’avait jamais quitté la Normandie où elle était née. Abasourdie, presque effrayée, elle serrait très fort la main de son frère mais le regard oblique qu’il lui lança, loin de l’apaiser, l’inquiéta davantage car l’expression d’Étienne disait assez sa stupéfaction mêlée d’effroi. Elle avait toujours considéré son frère aîné comme un héros et elle attachait beaucoup d’importance à son jugement. S’il avait peur, comme elle, c’est que ce pays était dangereux, et peut-être avaient-ils eu tort de venir ? À l’idée de devoir faire le voyage en sens inverse, le cœur lui manqua ; la traversée avait été très éprouvante. À ce moment, leur père fit de grands gestes en direction d’un individu au teint jaune et Marianne comprit que, dans son esprit au moins, il n’était pas question de repartir. Son père était le chef de famille et tout le monde lui obéissait aveuglément. Elle ne savait pas si elle devait s’en réjouir ou le déplorer. La chaleur l’empêchait de réfléchir. Elle considéra d’un regard grave les habitants de cette terre lointaine avec leur carnation sombre et leurs cheveux noirs, et faillit pousser un cri en découvrant leurs dents tout aussi noires, comme rongées par un mal mystérieux. Elle ignorait que le bétel1 faisait des ravages sur les dentures des Annamites2. En fait, elle ignorait à peu près tout de ce pays et c’est pourquoi tout lui inspirait un mélange de curiosité et de crainte, presque d’épouvante car elle pensait, comme sa mère, que rien de bon ne sortirait de cet exil. Bien différent était l’état d’esprit de son père qui semblait ici chez lui. Tous les membres de la famille Frémont suivaient en portant des bagages.

À l’exception du père, ils arboraient cet air hébété qu’on retrouve chez tous les voyageurs malgré eux qui débarquent sur un sol exotique et vaguement menaçant où leur avenir demeure assez flou. Autour d’eux, une foule fluctuante et bruyante de coolies3, portefaix et conducteurs de pousse-pousse leur faisait prendre encore plus conscience de leur singularité et de leur désarroi. Quelques figures européennes leur assuraient cependant qu’ils n’étaient pas seuls au monde. En cet instant, Marianne trouvait du réconfort à contempler un visage familier, c’est-à-dire blanc. Ses vêtements trop épais étaient humides. Elle avait l’impression que la chaleur était quelque chose de solide contre lequel elle devait batailler pour espérer avancer un peu. Elle regarda son frère d’un air éploré mais il ne semblait pas se porter mieux.

– Je crois que je vais vomir, dit-elle d’une petite voix.

– Retiens-toi, Marianne. Je ne peux pas bouger avec tous ces gens.

– Il y a tant de monde ! Et puis, ça sent bizarre.

– C’est les épices, déclara son père d’un ton professoral.

Il prit une profonde inspiration comme s’il appréciait cette odeur, alors que Marianne était sur le point de régurgiter son déjeuner sur le dos de l’homme qui la précédait. Elle ferma les yeux et la nausée se dissipa.

– Papa, il faut trouver le père Crépin, intervint Étienne, voyant que leur père allait au hasard, manquant les semer tous.

– Dans cette foule ? C’est impossible !

– Il porte vraisemblablement une soutane, nous devrions le repérer facilement.

Étienne sentait la main de Marianne pétrir la sienne en un geste d’inquiétude. Pauvre petite ! Il espérait de tout son cœur que cette nouvelle vie finirait par lui plaire. Il se mit à scruter la multitude et distingua assez vite la silhouette sombre du prêtre chargé de les accueillir.

– Là, papa, regarde ! Ça va aller maintenant, Marianne.

La fillette sourit courageusement.

À l’intérieur de la voiture cahotante qui les menait vers la mission catholique, Marianne se sentait presque en sécurité. Elle ne détournait son regard de l’étrange figure du père Crépin que pour le reporter sur le spectacle extraordinaire qu’offrait la rue. Tous les Frémont avaient été quelque peu interloqués à la vue du père Crépin qui ressemblait à s’y méprendre à un Asiatique.

– Je ne savais pas que ton supérieur serait chinois, chuchota Denis à son fils sur un ton réprobateur.

– Chut, papa, je t’en prie ! Il n’a rien d’un Chinois, je te l’affirme.

– Si, les yeux.

– Ce doit être une sorte de mimétisme.

Ignorant le sens de ce terme, Denis se tut. Marianne partageait son avis : leur hôte ressemblait à un Chinois. Et sa longue barbe noire semblait abriter toute une colonie d’insectes et de restes de nourriture qui lui soulevaient à nouveau le cœur. Toutefois, il s’était montré accueillant avec eux et c’était la seule personne pouvant les héberger en attendant qu’ils trouvent un travail.

– Mon fils, votre venue me réjouit, disait-il à l’adresse d’Étienne. Nous ne sommes pas de trop ici. Les conditions font peur mais pas à un homme vigoureux comme vous ! Encore que nous sommes privilégiés à Saïgon. Que d’âmes à sauver ! s’exclama-t-il, emporté par un élan grandiloquent qui arracha un sourire à Denis. Pas seulement celles d’indigènes mais aussi de colons égarés par la tentation… (Il s’avisa soudain de la présence de Blandine.) Hum… Bref, nous avons beaucoup de travail.

– C’est la raison de ma présence ici. Je suis très motivé.

Toute peur avait déserté le visage d’Étienne. Il rayonnait. Marianne le considéra avec tendresse. Elle se tenait en face de lui, entre ses parents. Les deux autres garçons et sa sœur aînée se serraient sur la banquette. Sylvain et Jérôme traduisaient leur excitation par de grands rires et des exclamations, interrompus par instants par leur mère qui s’éventait à toute vitesse.

– Tenez-vous tranquilles, les enfants, monsieur le curé parle !

– Laissez-les madame, il faut que la jeunesse s’exprime. Voilà deux garçons enchantés de leur voyage.

– Oh oui, monsieur ! répondirent-ils d’une seule voix.

– On dit mon père, leur rappela Étienne.

Adèle, la sœur de Marianne, ne disait mot comme il sied à une jeune fille. Malgré la chaleur, elle conservait cette grâce qui lui attirait bien des hommages. En la voyant, le père Crépin n’avait pu s’empêcher de penser qu’il aurait été préférable qu’une telle beauté ne connaisse jamais la terre dissolue de Cochinchine. Malgré son sacerdoce, il savait reconnaître et apprécier la perfection des traits et du corps quand il la rencontrait. Les deux garçons étaient un peu turbulents. Quant à la fillette, elle avait l’air d’être déroutée par tout ce qui l’entourait. Il reporta son attention sur la frêle jeune femme qui était l’épouse de Denis Frémont. Ce dernier semblait taillé pour connaître l’aventure excitante, parfois illusoire, d’une nouvelle vie à quelque dix mille kilomètres de son pays d’origine ; en revanche, la constitution de sa femme trahissait une santé fragile, peu susceptible de s’adapter au climat malsain du continent asiatique et à tous les maux qu’il engendrait. Peut-être s’égarait-il dans son jugement par une première impression trompeuse ; de toute façon, celui qui lui importait était Étienne, chargé de l’aider à la mission. Le jeune homme ne semblait pas trop dérouté par ce premier contact avec un continent inconnu et sa bonne volonté faisait plaisir à voir, même si le père Crépin savait qu’elle se heurterait bientôt à la cruelle réalité du monde colonial et indigène.

– Pour commencer, vous allez tous habiter à la mission, leur expliqua-t-il. Je préfère vous prévenir que le confort est spartiate.

– Nous n’avons pas l’habitude du luxe, dit Denis. C’est déjà aimable de nous loger avant que je trouve des terres à acheter.

Le curé l’étudia d’un air dubitatif.

– Votre fils m’a écrit que vous songiez à devenir planteur.

Denis se rengorgea.

– C’est exact. Vous savez, j’étais fermier en Normandie. Le travail de la terre ne me fait pas peur et je m’y connais.

– Ce n’est pas la même terre ici.

– J’en suis conscient.

– Si je puis me permettre… Avez-vous une idée de ce que vous voulez cultiver ? Et disposez-vous d’économies ?

Denis entra dans de longues explications tandis que l’expression de sa femme se teintait d’anxiété. Marianne n’écoutait plus les adultes parler. Elle était bien trop occupée à observer la ville qui se déroulait sous ses yeux, ville immense, étonnante, animée, colorée, sale aussi, étrange et combien terrifiante !

On appelait Saïgon le « Paris de l’Extrême-Orient » mais, comme Marianne ne connaissait pas Paris, elle voyait cette ville sous un autre œil. Elle lui sembla tout d’abord débordante d’activités, de gens, de bruits. Puis, à mesure qu’ils pénétraient et s’enfonçaient au sein du quartier français, l’alignement de ses maisons bâties sur le modèle européen, prisonnières des tentacules exubérants de la jungle de flamboyants, tamariniers, manguiers, fougères géantes, palmiers, hibiscus, agit sur elle comme un charme puissant. L’agitation du port semblait loin.

La carriole stoppa face à un bâtiment bas et long au toit de tôle, assez laid. Aussitôt, un groupe d’Annamites se forma pour les regarder descendre. Denis les ignora tandis que Jérôme et Sylvain se mettaient à glousser. Blandine et ses deux filles conçurent de la gêne à être ainsi dévisagées jusqu’à ce qu’elles disparaissent au sein de la mission, poursuivies par des commentaires incompréhensibles et de grands rires comme si elles se promenaient en jupons.

– Désolé pour cet accueil. Vous vous y habituerez, fit le père Crépin.

Blandine se demanda ce qu’il entendait par là.

Un prêtre déplia sa longue silhouette du fauteuil en osier dans lequel il rédigeait des notes pour venir à leur rencontre. Lui aussi paraissait avoir une goutte de sang asiatique dans les veines. Denis se demanda, non sans effroi, quelle nourriture on servait ici. Finirait-elle par plisser les yeux de tous ses enfants jusqu’à les faire ressembler à ces épouvantails qu’ils venaient de croiser ? Marianne et les deux garçons étaient subjugués par le teint jaune de leur hôte, par sa maigreur et les multiples rides de sa peau qui semblaient tracer tout un itinéraire dans la brousse.

– Je suis le père Sidart, dit-il aimablement en leur faisant signe de s’asseoir. Vous devez être épuisés après ce voyage. Quelqu’un va venir avec de quoi vous désaltérer.

– Fait-il toujours aussi chaud, mon père ? demanda Blandine en agitant son éventail sans trouver d’apaisement.

– J’ai bien peur que ce ne soit pire en période de mousson. Savez-vous ce qu’est la mousson ?

– Non.

Il les regarda avec compassion.

– Eh bien, vous apprendrez vite. La chose la plus importante ici est de se protéger du soleil. N’oubliez jamais, absolument jamais, de sortir avec un chapeau. J’ai connu des gens imprudents foudroyés par une insolation. Il faudra vite vous procurer un casque en moelle d’aloès, certes guère seyant mais la seule protection qu’on connaisse contre ce soleil qui tue.

– Mon Dieu ! fit Blandine.

– Je ne veux pas vous effrayer, madame. Mais je vois là une ombrelle bien peu couvrante pour le soleil d’Asie. Le mieux est de toute façon de ne pas sortir de chez soi durant les heures les plus chaudes de la journée. (Un serviteur entra avec un plateau.) Que désirez-vous boire ? De l’eau, du jus de fruits ? Nous ne servons évidemment pas d’alcool ici. Il faudra d’ailleurs vous méfier de l’eau… Pas celle de la mission, je vous rassure. Ah, et aussi les moustiques !

Le père Crépin prit la parole. Il voyait l’anxiété imprégner les traits luisants de sueur de Blandine et d’Adèle.

– Il existe toujours des moyens pour venir à bout des désagréments de ce pays. Nous les connaissons tous. Mais l’Indochine ne recèle pas que des périls. C’est un beau pays. Cependant, l’Annamite n’est pas d’un abord facile, mon fils, c’est un fourbe, dit-il en s’adressant à Étienne.

Le domestique était encore là. Blandine espéra qu’il ne comprenait pas leur langue. On leur alloua trois petites chambres dépouillées dans lesquelles on aurait pu faire cuire un cochon, se dit Denis en y pénétrant, car toute la chaleur de la journée s’accumulait dans les pièces comme de gros nuages de vapeur. Blandine en partagea une avec son mari tandis qu’Adèle allait dormir avec Marianne dans la deuxième, les deux garçons et leur grand frère se voyant attribuer la troisième. Après avoir déballé leurs affaires et tandis que Denis faisait un tour dehors, Blandine se coucha sur le lit en tentant de rassembler ses idées. Elle aurait voulu être partout sauf ici. Elle détestait déjà ce pays. Elle le détestait depuis l’instant où Denis avait évoqué l’idée d’y aller ; son sentiment s’était renforcé au fil du voyage jusqu’à gonfler et devenir cette haine qui l’étouffait, menaçant d’exploser en une crise que son mari qualifierait « de nerfs ». Non, ce n’était pas cela ! Quelle femme serait heureuse de se retrouver ici avec sa famille ? Il n’y avait rien d’aimable, rien de doux, rien de propre à lui faire voir l’avenir sous un jour moins sombre. Elle sentait que l’Indochine ne voulait pas d’eux. Elle avait peur.

Dans sa chambre, Marianne tentait de consoler Adèle.

– Je t’en prie, je t’en prie, ne pleure pas ou je vais pleurer aussi !

– Je ne veux pas rester ici.

– Nous aurons bientôt notre propre maison.

– Je ne te parle pas de la mission ! Je parle de ce pays atroce. Qu’allons-nous devenir ?

La fillette ne savait quoi répondre.

– Papa a l’air content, hasarda-t-elle.

– Oh, papa a toujours l’air content du moment qu’il se donne de l’importance ! Sur quoi tout cela va-t-il déboucher, tu peux me le dire ?

– Une plantation ? émit Marianne, prête à pleurer à son tour.

– J’attends de voir, fit Adèle en cherchant des yeux un miroir.

Bien entendu, il n’y en avait pas.

– Tu crois que nous avons fait une bêtise ? demanda Marianne d’une voix tremblante.

Adèle se rappela l’âge de sa sœur, et la culpabilité l’aida à se ressaisir.

– Ne t’inquiète pas, Marianne.

Elle prêta l’oreille aux cris et aux rires de leurs frères dans la chambre voisine.

– Il faudrait leur dire de se calmer. Étienne n’est donc pas avec eux ?

Ce dernier avait rejoint les deux prêtres avec lesquels il s’entretenait du travail à fournir dans la colonie. Ses deux jeunes frères profitaient de son absence pour se moquer des Annamites qu’ils lorgnaient furtivement par la fenêtre de leur chambre. Eux, au moins, semblaient satisfaits de leur sort et n’exprimaient pas la moindre appréhension face à cette contrée inexplorée.

Soudain, un homme très maigre leva les yeux vers les garçons et leur lança une imprécation dans sa langue, ce qui les jeta dans l’embarras. Leurs jeux cessèrent tandis qu’ils se considéraient d’un air grave comme si cet individu leur avait déclaré la guerre. Puis ils éclatèrent de rire et se livrèrent à une bataille d’oreillers. Denis poussa d’un coup brusque la porte de leur chambre.

– Où vous croyez-vous ? Vous me faites honte, petits vauriens !

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