Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Téléchargement

Format(s) : EPUB

avec DRM

Partagez cette publication

Vous aimerez aussi

Les Embrasses

de harmattan

LA DEESSE DE VERRE

de alain_zirah

Porteurs d'âmes

de au-diable-vauvert

Du même publieur

couverture

LE POINT DE VUE DES ÉDITEURS

 

Après l’Opéra de Paris et plusieurs années à Düsseldorf avec Pina Bausch, Else est revenue en France où elle fait partie de la compagnie des Kachinas, célèbre pour ses fascinantes improvisations chamaniques. Depuis plus de trente ans, Else n’a jamais cessé d’exercer son art car la pratique de la danse comme unique thérapie l’a véritablement sauvée d’une pathologie sévère – une catatonie consécutive à un traumatisme de l’enfance. Danser, puiser en soi la maîtrise du déploiement puis laisser advenir la beauté, le sens et l’harmonie : c’est à l’abri de cette discipline que cette femme a reconstruit sa vie… jusqu’au matin où l’entrave se manifeste. Face à sa salle-verrière, ce lieu lumineux où depuis toujours s’est enracinée sa danse, quelque chose apparaît, par-delà une lucarne située de l’autre côté de la rue. Une ombre la regarde. Qui semble la menacer.

Alors l’envahit la peur, celle de la paralysie, celle du trauma. Ou celle de la folie. Le corps virtuose défaille, le geste se dérègle. Et pire : ses proches n’entendent pas, la renvoient à l’obscur, s’interrogent et sous-estiment l’éventualité d’une présence hostile.

 

Grand roman de la danse – de Wigman à Carolyn Carlson, de Nijinski à Béjart, de l’Opéra Garnier au Tanztheater Wuppertal de Pina Bausch et jusqu’au Sankai Juku –, ce livre du corps en mouvement, inspiré, exalté ou contraint, est aussi celui de l’inquiétante étrangeté qui saccage la chorégraphie d’une vie, désaxe la trajectoire d’une étoile et la projette dans une tout autre démesure.

KARINE HENRY

 

Karine Henry vit à Paris. Après La Désœuvre (Actes Sud, 2008), ce livre est son deuxième roman.

 

DU MÊME AUTEUR

 

LA DÉSŒUVRE, Actes Sud, 2008.

 

Photographie de couverture : © Josephine Cardin / Arcangel images

 

© ACTES SUD, 2017

ISBN 978-2-330-07426-5

 

KARINE HENRY

 

 

La Danse sorcière

 

 

roman

 

 
ACTES SUD
 

à ma mère

à mon père

 

On me disait fou, je me croyais vivant.

 

VASLAV NIJINSKI

 

Lorsqu’un soir je rentrai dans ma chambre, complètement hagarde, par hasard, je me regardai dans la glace. Elle reflétait l’image d’une possédée, sauvage et lubrique, repoussante, fascinante. Échevelée, les yeux enfoncés dans les orbites, la chemise de nuit de travers, le corps sans forme : la voilà, la sorcière – cette créature de la terre, aux instincts dénudés, débridés, avec son insatiable appétit de vie, femme et bête en même temps.

 

MARY WIGMAN

Eyragues (Provence), hôtel du Grand Pin,

mercredi 1er juillet 2009, 9 h 30.

Un corps habile et vif qui glisse, fend la surface plane de la piscine.

Diffractée sous le jeu des reflets liquides, la silhouette semble ondoyer, puis s’étire infiniment…

Les cheveux blonds sont noués à la base du cou ; elle nage sur le ventre. Une brasse qui régulièrement baigne l’entièreté du corps.

Un mouvement exact, maîtrisé.

Pourtant la nage reste sèche, puissante, comme visant à décharger une énergie noire qui, on le pressent, pourrait à tout moment dérégler la mécanique. Règne en ces muscles une tension telle que l’on se demande comment, lors de la détente propulsive des membres, le corps ne s’écartèle pas.

Un corps qui a possédé une danse. L’a perdue.

Parvenue à l’extrémité de la piscine, elle plonge, disparaît. Cela ne dure pas, déjà elle repart en sens inverse, projetée par l’à-coup donné contre le mur carrelé. Jambes et bras tendus, tête fixe dans l’alignement, la face noyée, l’on devine le bien-être qui pourrait envahir ce corps si se desserrait la bride des nerfs.

Mais rien ne cède.

Dès la longueur achevée, la tête sort, la bouche happe et tout recommence, elle plonge, bascule, opère le virage, prend appui contre la paroi et s’élance… Le mouvement semble sans fin… À nouveau impulsion, détente, propulsion…

Seul l’épuisement l’arrêtera.

Femme vitrifiée sous la surface des eaux.

Enfin la nage cesse.

Sans transition, elle se rassemble à la verticale, les mains empoignent la rampe de l’escalier, d’abord un pied, puis l’autre, elle sort, attrape un peignoir et s’y enveloppe… À peine a-t-on eu le temps d’apercevoir la saillance des muscles, la complexion de ce corps entraîné, bandé de fibres et de nerfs qu’une pratique physique a sculpté.

Néanmoins un déséquilibre perdure : une crispation contraint le corps depuis l’intérieur, le rétracte sur lui-même.

Un corps noué. Qui se défend.

Elle resserre les pans du peignoir. Sa peau est blanche. Pâle. Elle a froid. Parfois son regard s’immobilise, les yeux s’élèvent, écoutent…

Soudain elle se retourne, scrute alentour, cherche, ne trouve pas, revient au geste interrompu.

Otage d’une peur dont l’objet demeure invisible, son corps est celui d’une femme entravée.

L’entrave est en elle, lui a-t-on dit. Elle doute.

Elle avance. Son pas est lent. La main droite libère les cheveux, les essore. Ses yeux ne guettent plus. L’œil est vide… De ce bleu minéral… Voilé de larmes, dirait-on. Ses cheveux ramenés dans le cou, sur le côté gauche, immobilisés par le col du vêtement, reposent au creux de la clavicule.

Elle ne ralentit, ni n’accélère. Elle marche par réflexe appliqué. Il semble que ce soit le paysage qui défile, et elle : un point fixe.

En elle, quelque chose est stupéfié.

Une femme séquestrée par la peur.

Elle arrive au pied d’une table ronde placée près du vieux pin ; c’est elle qui a demandé, depuis le début de sa convalescence, que le petit-déjeuner lui soit servi là, dehors, chaque jour après la nage, près du vieil arbre sage. Sentir l’odeur de la sève mêlée à celle du café la transporte au cœur d’une souvenance précieuse.

Derrière la fenêtre, la vieille Mlle Lucienne surveille car il est impossible de prévoir combien de temps nagera la convalescente qui, à l’instant, s’est accroupie, masse l’arrière de sa cheville droite à l’endroit de la cicatrice.

Ses cheveux gouttent, à terre une minuscule flaque s’est formée qu’elle observe quand soudain elle tressaille : derrière elle, Charles, son mari, vient de poser la main sur son épaule…

— Else, ma chérie…

Sous le bras droit, l’homme tient un dossier de couleur orange.

Les cheveux sont bruns, coupés d’une manière classique, la taille moyenne, l’allure tonique malgré une carrure quelque peu trapue. Habillé d’un pantalon de lin grège, d’une chemise blanche dont il vient de déboutonner le col, il semble avoir chaud. Tout juste arrivé de Paris après avoir roulé la nuit durant, de la main droite il s’essuie le front ; impatient ou nerveux, l’œil vif détaille le dos de son épouse qui n’a pas bougé, ne lui répond pas. Alors il se déplace, lui fait face :

— Else ?

Enfin elle se redresse, lève vers lui ses yeux rougis par le chlore.

— Ah, vous voilà arrivé, monsieur Moreau…

Interrompant les retrouvailles, Mlle Lucienne vient accueillir Charles. Comme tous les matins, la propriétaire de l’hôtel du Grand Pin porte son tablier blanc. Else la connaît depuis plus de trente ans, depuis ce long séjour qu’elle a effectué ici, enfant, avec sa grand-mère paternelle, Joséphina Gebacht, dite Lila ; à l’époque, celle-ci avait dû éloigner en urgence la petite du deuil ravageur de sa mère dévastée par la mort de son mari, Philip, père de l’enfant, fils unique de Joséphina, fauché quatre ans plus tôt dans une rue de Düsseldorf.

— … vous devez être épuisé avec cette route ?

— Ça va, merci…

— Je vous fais du café ?

— Oui, s’il vous plaît.

— Mais asseyez-vous donc tous les deux…

Puis l’hôtesse s’éloigne. Ses traits sont tirés.

Else s’assoit. Charles prend place en face d’elle qui s’absorbe dans un détail du visage de son mari : ces sillons à l’angle externe des yeux, de chaque côté, de petites rides divergentes qui lui plissent la peau.

Tous deux se taisent.

À son tour Charles sonde le regard de sa femme, comme cherchant à retrouver, au-delà des marques de fatigue, ce bleu céruléen quasi translucide des iris qui, lorsqu’on le croise, procure une sensation suraiguë, proche de la douleur… Deux yeux brûlants d’une eau éblouie et sans fond, comme si du sel leur avait été jeté.

L’homme lui prend la main, embrasse la paume. Embrasse l’alliance.

Impassible, elle le laisse faire, l’œil fixé au lointain comme la pensée, au souvenir des disparus.

Entre eux, la table est dressée. Déposés sur la nappe blanche, deux tasses de faïence bleue, deux cuillères et couteaux en argent, deux hauts verres à pied emplis d’un jus de fruits rouges.

Contemplant toujours celle qui est sa femme, Charles relâche sa main afin d’aller effleurer sa joue puis, lentement, du bout des doigts, suit l’ovale délicat du visage et dit :

— Tout est arrangé, tu vas pouvoir rentrer, ma chérie, il n’y a plus aucun risque.

À cet instant l’attention d’Else revient, elle dévisage Charles : qu’a-t-il dit ? Que veut-il dire ?

— D’ailleurs, j’ai une surprise !

Le visage masculin s’est éclairé d’un espoir sincère.

— Ferme les yeux une seconde…

Else obéit. Ses paupières s’abaissent.

Pendant ce temps Charles fouille l’une des poches de son pantalon, se saisit de quelque chose, on ne peut voir l’objet, on entend seulement un bruit métallique :

— Tu peux ouvrir !

 

I LE PRESSENTIMENT

Zone aérienne de Paris,

samedi 18 octobre 2008, 13 h 15.

Else !…

Comme chaque fois, la voix qui l’appelle est celle de sa mère, hurlante.

… Else !

Seulement cela, deux syllabes entre toutes qui la désignent au monde.

Else : son destin est-il contenu en son prénom ?

C’est ainsi que les autres nomment ce corps entre tous qui est le sien, phénomène irréductible surgi d’un autre corps : Helen, la mère, qui à l’instant appelle sa fille à un impossible retour…

Else accourt, sa foulée au plus large de ce que peuvent ses membres, les genoux levés haut comme pour échapper à des mains qui surgiraient du plancher. Suivant une diagonale infernale, elle s’élance depuis l’angle droit du fond de la scène en direction du bord gauche… Else !… C’est depuis l’autre côté de la scène, depuis l’œil sombre, innombrable, du public qui la fixe, c’est depuis ce noir-là que la voix crie son prénom. Else doit la rejoindre mais l’étoffe trop longue de sa robe l’entrave. De la main droite elle relève un pan du tissu, poursuit, des sauts jetés la précipitent, ses cheveux soulevés par le déplacement d’air que génère la vitesse… Else fend la lumière, le buste tendu, de fines particules de poussière flottent autour d’elle… Mais comme chaque fois, dès la troisième enjambée, on la retient, deux vigiles viennent l’encadrer, chacun empoigne l’un de ses bras qu’elle porte pliés à angle droit, plaqués contre le tronc afin de produire le va-et-vient nécessaire à la propulsion du corps car, bien qu’arrachée au sol, Else continue de courir… Else !… Le cri déchire l’espace… Else !… Longtemps, dans l’air, la trace du son s’étire, se propage jusqu’à pénétrer les os… Else, les pieds battant le vide, suspendue dans les airs, répétant à l’infini le mouvement de la course comme un jouet déréglé et plus on la retient, plus vastes sont les foulées balayant l’absence, ce vide de ce qui n’est plus… Else !… Pourquoi l’empêche-t-on de revenir à l’origine de la douleur, là où naître destine à mourir ? Et le sang dans la gorge de sa mère, qui va le boire ?

Else se débat contre la garde noire car, oui, c’est la garde noire qui la retient, mais qui est la garde noire ? Qui !… Else !

— Else… Tu dois attacher ta ceinture, on va atterrir.

Le temps d’un sursaut Else se réveille, comprend, se redresse, regarde autour d’elle, les visages sont graves, tous se préparent aux secousses.

— Tu rêvais ?

C’est Lucas qui lui parle. Assis à côté d’elle, il est son chorégraphe depuis presque autant d’années qu’existe sa compagnie indépendante, les Kachinas, dont ils fêteront le dixième anniversaire au printemps prochain. Lucas est celui grâce à qui elle a pu continuer à danser, qui décide du moindre de ses pas et par qui le succès est venu, flamboyant, arrachant Else à sa nuit.

Sans répondre elle lui sourit, occupée à ausculter ses bras et poignets, elle cherche la marque des doigts qui l’ont retenue, qu’elle sent encore. En vain. Le mal est invisible.

Else se penche sur le côté du siège, observe derrière elle : les vingt membres permanents de la Compagnie et les huit danseurs engagés spécialement pour Le Sacre du printemps sont là. Certains lui font signe. Elle répond. Elle se sait appréciée, enviée aussi… À trente-neuf ans, elle est la danseuse phare de la Compagnie… Else, l’Élue du Sacre du printemps, la virtuose, seule interprète des célèbres Exorcies, ces solos chamaniques des Kachinas.

— Madame, vous devez attacher votre ceinture, s’il vous plaît.

— Else, tu entends ?

“Notre atterrissage est prévu pour 13 h 32, la température au sol est de 24 oC…”

En silence Else répète ces mots afin de se raccrocher au réel qu’ils décrivent.

La tournée en Allemagne dont ils rentrent l’a exténuée.

Le Sacre du printemps est un ballet terrifiant, laminant pour le corps. Aucune mélodie, aucune pulsation régulière, le danseur doit compter en permanence… Une sorcellerie qui effraie tout autant qu’elle fascine. Une œuvre absolue, catalytique, selon Lucas.

Longtemps Else avait refusé de danser le Sacre, que ce soit pour Mme Bausch ou Béjart, la musique de Stravinski provoquant en elle une décharge d’émotions trop brutes et sauvages, de sensations venues de la pulsation même du sang, comme si s’opérait une remontée dangereuse des forces primitives… Oui, en elle le Sacre opère un tel déferlement d’énergies farouches qu’Else a toujours craint de ne plus parvenir à canaliser son mouvement, à maîtriser son corps devenu cheval fou, de se perdre dans l’absence de rythmique régulière, les changements incessants, les accents déplacés, les asymétries.

Mais, si au moment où elle pense cela, l’ongle de son index s’enfonce dans la paume, c’est parce qu’elle sait que ce ne sont là que des prétextes, que la raison du refus est autre.

En réalité, interpréter le Sacre était impensable de peur de ce qui pourrait surgir à sa mémoire depuis un tel déchaînement.

Pourtant Lucas avait su la convaincre : oui, le Sacre participe d’un risque, oui, ce ballet est surréel, oui, Stravinski est un diable, un génie, mais est-ce une raison pour ne pas s’y affronter, la peur n’est-elle pas un agent actif ?… Et puisque Lucas allait écrire et monter sa propre version du Sacre, il le ferait en fonction d’elle, sa danseuse la plus renommée, lui assurant une chorégraphie sur mesure, faisant rempart au pouvoir cathartique du Sacre, derrière laquelle Else pourrait s’abriter de la folie de l’œuvre, une chorégraphie bouclier afin qu’elle puisse danser le ballet sans crainte d’être happée.

Else avait donc accepté.

Aussitôt Lucas créa son Sacre du printemps.

C’était il y a presque deux ans.

Depuis la Compagnie ne cesse de présenter l’œuvre à travers le monde, le succès s’avérant plus vif chaque fois. Tant et si bien qu’au fil des représentations, Lucas s’autorise à extrémiser des éléments de la chorégraphie, comme la veille au soir à Düsseldorf lorsqu’il a demandé aux vingt danseurs d’arriver sur scène chaussés de hautes bottes noires plutôt que pieds nus.

Else n’a posé aucune question.

Maintenant qu’elle s’est livrée au Sacre, plus rien ne compte sinon se laisser ravir par la force éruptive de la musique. Et lorsque arrive Le Sacrifice, quand l’Élue qu’elle interprète doit mourir d’épuisement par la danse, alors, Else, lorsqu’elle s’abat à terre, n’a nul besoin de simulacre tant elle s’offre à ce solo, s’y livre jusqu’à porter son art à incandescence, en effleurer la quintessence, cette part mystique pour laquelle elle danse.

Mais à l’instant il y a ce cauchemar de la voix d’Helen qui revient, qui continue de la hanter… Else se passe la main sur le visage… Ce rêve récurrent, surgi à l’âge de cinq ans quelques semaines après la mort de son père, Else l’avait vu disparaître quelque temps après l’installation en France avec Lila. Or il y a une semaine de cela, tout est revenu, les mêmes images et cris effrayants lui ont sauté à la gorge dès la première nuit passée à Düsseldorf.

Cela faisait dix ans qu’elle n’était pas retournée en Allemagne. Depuis le 25 octobre 1998, date à laquelle elle avait dû quitter Wuppertal, Pina Bausch et la compagnie du Tanztheater, pour rentrer en urgence à Paris : Lila venait de mourir.

Else acquiesce aux signes impatients de l’hôtesse : elle doit s’attacher, qu’elle se hâte… Elle obéit puis se colle au siège, la tête plaquée contre l’appui, la position est inconfortable, le coussin placé trop haut ne soulage pas la nuque, au contraire, lui déjetant la tête vers l’avant, il l’empêche de se tenir droite depuis le coccyx jusqu’à l’arrière du crâne comme elle aime le faire afin d’étirer les trente-trois vertèbres de la colonne. Ses yeux se ferment, ils sont immenses, en eux l’univers entier est absorbé, l’univers tel un objet fractal qui répète à l’infini sa configuration, Else contient l’univers qui la contient, mais elle doit chasser cette vision car tout ce que son regard touche risque d’être détruit : elle et cet avion, elle et les autres, elle et le monde.

Else le sait : son regard est meurtrier.

— Ça va ?

Lucas pose la main sur le bras d’Else, il a compris mais ne dira rien, c’est ainsi qu’il l’aide. En préférant aux mots l’agissement du mouvement.

Else fait un signe de la tête, aucune parole, elle ne peut prendre ce risque, sa bouche ne doit pas s’ouvrir car elle le sent, en elle s’élève le cri d’Helen, elle voudrait hurler le nom de sa mère, lui répondre : bien sûr qu’elle va venir la rejoindre, les rejoindre, elle et Vati… Vati : son père… Vati avant la chute de son corps au sol, le bruit sourd de l’impact, la voiture qui s’enfuit.

“Nous avons commencé la descente…”

Calme et suave, à quelle femme appartient cette voix ? Cette femme connaît-elle la peur ? Est-elle la seule, Else, à ressentir l’épouvante, cette menace partout autour et en elle ?

— Tu veux regarder par le hublot ? C’est fabuleux… Regarde…

Else, d’un mouvement imperceptible de la tête, refuse, mord, déchire d’un coup de dents les tissus de la paroi interne de la lèvre inférieure, le goût du sang dans la bouche, non, elle doit résister, non, l’avion ne va pas s’écraser, non, le vide n’est pas sous elle, non, ses yeux, son regard ne vont pas entraîner l’avion dans la chute qu’elle prévoit déjà. Else décolle la tête du siège et d’un geste nerveux la plaque à nouveau contre l’appui.

“Actuellement la température à Paris est de 15 oC…”

À nouveau Else s’accroche à la voix, reprend les informations, les récite comme une litanie, une prière contre la force de ses obsessions quand déjà ses pieds pendent, un trou dans la carlingue, la tôle s’ouvre, plus rien ne la retient, l’avion tombe, elle tombe avec…

— Else, dans cinq minutes on est à terre, c’est normal que ça bouge, on descend, pense à hier soir, à l’ovation extraordinaire !

Else esquisse un sourire, son visage est doux… Comment le chorégraphe pourrait-il mesurer la tourmente qui se joue en elle que le vertige aspire et qui entraîne les autres, chacun des passagers, Lucas et les danseurs, la femme à l’enfant qui pleure devant elle, l’homme sur la droite deux rangées plus haut, la bedaine lardée par la ceinture, tous autant qu’ils sont, ils vont être emportés si elle n’enraie pas immédiatement son regard.

Car son regard peut la mort. Elle le sait depuis sa toute jeune enfance : son regard tue.

Else, ses lèvres blanches, le bleu clair de ses yeux voilé d’opale : c’est elle qui entraîne l’appareil dans sa chute. La force d’attraction aspirant au sol l’engin puise en elle son énergie infernale, ses yeux génèrent le mal. C’est cette vision si parfaite qu’elle a de la chute qui la fait exister. Son regard est la Cause, comme il le fut le jour de la tragédie. Parce que ce jour-là, juste après qu’elle ne lâche la main de Vati pour s’élancer en d’incroyables enjambées, elle s’est retournée, l’a fixé… Et c’est arrivé : la voiture, le choc, la mort du père.

Else retient ses larmes, ses joues se creusent, la chair aspirée par la descente.

Lucas s’est tu.

L’avion vole bien au-dessous des nuages.

Sur la droite, par le hublot, on distingue la piste.

Elle doit extraire de son champ tout ce qu’elle voit, les pupilles virent, chassent, repoussent, rejettent la moindre chose vue… Tenter de ne percevoir que le contour, le regard n’effleurant qu’à peine afin de ne pas détruire… Elle secoue la tête comme pour diffracter les images… Garder les yeux ouverts sans plus attacher son regard, car s’il touche quoi que ce soit, l’avion sera déjeté de sa trajectoire, entraîné au sol, comme si la vision portait en elle le pouvoir de son autoréalisation.

Puis tout va très vite, un premier choc, un autre, la secousse est puissante, les corps projetés vers l’avant, la vitesse qui les traverse, les plaque au fauteuil, Else ferme les yeux, l’engin roule, elle ouvre la bouche, de l’air entre à nouveau, elle respire, respire encore car elle en est certaine, elle vient d’empêcher que l’avion n’entre dans l’œil fou du cyclone qui vit et lève parfois en elle.

— Tu vois, on est sains et saufs !

À côté d’elle, Lucas sourit, détache sa ceinture…

— Allez, l’Étoile, la danse continue !

Opéra de Düsseldorf, vendredi 17 octobre 2008. Le Sacre du printemps. – Procession. Musique : Stravinski. Compagnie des Kachinas.

Die Frühlingsweihe… Depuis L’Adoration de la terre, Else sait comment traverser la gamme des rites qui la conduiront à La Danse sacrale.

Devenir le Corps Blanc, le corps de la Femme qui va être sacrifiée.

Déjà plus de dix minutes de scène et comme chaque fois qu’elle entend l’accord fixe répété indéfiniment, ce martèlement, harcèlement des notes qui monte, hante, obsède, cette scansion de plus en plus rapide, de plus en plus stridente, ce déchirement des dissonances, l’aggravation du tempo qui à chaque frappe percussive envoûte, empoisonne plus encore, elle ne peut que se soumettre, devenir le corps esclave de la chose implacable, inévitable : la pénétration du rythme jusqu’aux os, oui, c’est cela qui arrive, la pulsation du Sacre comme un ensorcellement de toute la chair !

Au sol, Else attend l’instant où la musique viendra la relever… Elle ferme les yeux : sentir le vertige, ce silence des gestes en suspens… Elle doit tenir jusqu’à ce que la colonne de lumière vienne révéler son corps ramassé, courbé sur la terre, l’arc du dos arrondi, le buste plaqué contre les cuisses, la tête entre les genoux… Devenir cette forme aux lignes fragiles, déposée comme un galet, une masse minérale ou de vie rétractée que la musique va déployer, et c’est maintenant : une vague la soulève ! Elle bondit, pivote, jambes en rotation interne, poings serrés et immédiatement elle voit, désigne ce qui arrive depuis le fond de la caverne obscure : en cadence, vingt danseurs alignés côte à côte, vingt corps noirs, cagoulés, une armée frémissante de torses nus et peints qui s’approche tandis que les cuivres et bois annoncent le danger… Face à face… Elle reste debout, coudes au corps, elle campe la Femme Féconde qui chavire, ses cheveux fous, les lèvres psalmodiant alors que les hommes l’encerclent.

À nouveau le projecteur plonge sur elle, dans le faisceau : la tête tombe sur l’épaule, le buste se casse, se redresse, dix fois, vingt fois, succession frénétique, secousses qui se répandent aux bras, ondulation de la colonne vertébrale puis elle se berce, mouvement pendulaire, balance du corps de gauche à droite, de droite à gauche, bras en croix qui cachent sexe et seins, corps qui balance son corps, balance ses os de plus en plus vite, de plus en plus fort, qui obéit aux brèves cellules rythmiques, la syncope des mesures découpant la saccade des gestes, elle est la Femme Sacrée, les pieds en dedans, joints, enracinés au sol, fusion du corps et de la terre nourricière.

Par ce seul corps : le Printemps.

Ce corps est miracle.

Le Sacrifice : exécution du Corps Miracle.

L’armée noire progresse, la cadence est guerrière : vingt jambes qui se lèvent ensemble au plus haut de la hanche, qui retombent, à nouveau s’élèvent, bruit de bottes qui frappent le sol, à chaque pas : un arrêt… La parfaite synchronisation rend la procession inexorable : à chaque coup de cymbales le corps noir des vingt se rapproche davantage.

Maintenant les hommes bondissent sur place, retombent en grands pliés, pieds en seconde, bustes bombés tandis que d’une main ils frappent leur cuisse, le geste est sauvage, la chair claque. Puis tout recommence, le mouvement incantatoire attise la furie agie par l’irrésistible pulsation du Sacre qui creuse, avive le rythme.

Soudain le cercle se défait, ils sont partout, courent, angles tranchants des bras, humanité bestiale, tout va très vite jusqu’au signal, le gong retentit, aussitôt la Femme fait face au peloton, vingt bras se tendent, vingt doigts qui la pointent : mise en joue de l’Élue.

Elle est la Femme qui doit mourir.

Victime expiatoire.

Condamnée pour que naisse le printemps.

Noir.

Paris, samedi 18 octobre 2008, 15 heures.

Le taxi freine brutalement.

Else se rattrape au siège avant, ses doigts ont effleuré les cheveux du chauffeur, un contact furtif mais qui laisse à la peau la sensation grasse d’une contamination, quelque chose de sale… Else extrait de son sac un petit carré de tissu blanc, “du voile de coton”, avait précisé Lila en lui offrant l’ensemble des six mouchoirs qu’elle avait pris le temps de broder aux initiales de sa petite fille, E. G. Un cadeau qui, en 1980, devait encourager et accompagner l’enfant dans les débuts de son apprentissage de danseuse puisque, ayant été admise à l’École de danse de l’Opéra de Paris, la petite s’apprêtait à passer sa première semaine à l’internat situé boulevard Haussmann, là où étaient hébergés pour l’année les élèves venus de province – tel n’était pas le cas d’Else, mais arrivant d’Allemagne et au vu de son dossier médical, par souci d’intégration et sur la demande expresse de Lila, il avait été jugé plus propice à la scolarité de l’enfant de l’y accueillir.

Or, fragilisée par les drames et l’installation récente en France, la veille de la rentrée Else avait pris peur, refusant de quitter sa grand-mère. Lila lui avait alors remis la boîte enrubannée contenant les six petits mouchoirs imprégnés chacun de quelques gouttes de son parfum, Jicky de Guerlain, cette odeur bleue dont Else a hérité.

Le contact avec la fine matière embaumée chasse l’impression de souillure. Depuis plus de vingt ans, elle a conservé cette habitude du mouchoir parfumé, glissé dans le sac.

— Tu as pu voir ta famille ?

Assis à ses côtés sur la banquette arrière, Else avait presque oublié Lucas. À la sortie de l’aéroport, celui-ci a tenu à la raccompagner jusque chez elle tant le trajet en avion semblait l’avoir éprouvée.

— Oui…

Else réalise qu’elle vient de mentir : elle n’a pas de famille, n’en a plus, ne lui reste que sa mère qu’elle n’a pas même osé prévenir de sa tournée en Allemagne, de sa venue à Düsseldorf, sa ville natale. Là où se sont déroulées les huit premières années de sa vie, et où vit encore Helen.

— Je prends par les quais ?

— S’il vous plaît.

Lucas vient de répondre au chauffeur avec cette pleine assurance dont Else, auprès de Charles, a déjà ressenti la portée apaisante. Une seconde durant Else dévisage Lucas occupé à ramasser sous le siège l’un des petits carnets noirs qu’il garde toujours avec lui et qui vient de tomber de sa poche… Jamais elle n’a pensé Lucas autrement qu’à travers la danse, jamais elle n’a envisagé Charles autrement qu’à travers leur mariage. En elle, chacun possède une place, occupe une fonction. Cette ordonnance lui garantit le sentiment d’une permanence, d’un état donné stable et durable, sans quoi son esprit s’embue d’angoisse, les contours du réel se troublent dangereusement.

Pourtant, un instant Else s’amuse à envisager la manière dont le chauffeur de taxi peut les voir : un beau couple dynamique, jeune et moderne… Mari et femme, monsieur et madame, elle : dans les trente-cinq, quarante ans environ, lui : plus âgé, la belle cinquantaine… Le chauffeur sera surpris lorsque après l’avoir déposée, elle, Lucas lui demandera de continuer la course jusque chez lui, dans le 20e.

Tandis que le chorégraphe se redresse, réajuste l’élastique fermant le carnet, Else précise son mensonge :

— J’ai vu ma mère.

— Tu l’as invitée au Sacre, j’espère… elle a pu venir ?

Un pour Un
Permettre à tous d'accéder à la lecture
Pour chaque accès à la bibliothèque, YouScribe donne un accès à une personne dans le besoin